‹ Le Soleil d'orChapitre 13 sur 27 · CLÉMENCE CLÉRY · texte numérisé non relu

CLÉMENCE CLÉRY

Autant il est question dans les collèges des folles parties du quartier Latin, autant on jase, dans les pensionnats de demoiselles, des douceurs du mariage.

A quinze ou seize ans, jeunes garçons et jeunes filles placent leurs espérances à des pôles opposés. Ceux-là, plus sérieux par nature, aspirent aux amours à grand orchestre; celles-ci, plus légères par tempérament, rêvent un duo romantique. Mais

fàtmhe 1rs écrémes sô touchent, il advient que lés plus ardents désirs des uns et des autres peuvent ser synthétiser en un seul mot : Liberté t Paire àon dfbit ou fia médecine, pour un lycéen, voilà la liberté, ïtonner èa main à un homme, pour une pensionnaire, voilà la liberté! Les moralistes auront beau dire, notre sexe est infiniment plus rebelle aux institutions domestiques que le sexe féminin. Tandis que nous contemplons le mariage comme la dernière ressource d'une existence trop souvent épuisée, les femmes le considèrent comme le but de la vie. Qu'on ose, après cela, les accuser de tânité ! Cependant leur sort est bien plus Qiauvais que le nôtre. Chargées d'entretenir les relations sociales, de les cimenter, de les raviver; obligées par les lois et l'opinion publique à une incessante sujét : on; contraintes d'obéir à une foule de préjugés, de préparer les générations nouvelles, de leur inculquer les preriïiers éléments de l'éducation, elles ne sont pas même libres de choisir l'être à qui elles unissent leur triste destinée! Ah! Ton crie contre l'inconstance des femmes, Ton se répand en plaintes acrimonieuses contre leur frivolité, Ton n'a pas assez d'injures, pas

LE SOLEIL D'OR 15i

assez de châtiments pour punir leurs faiblesses, et l'on ne Yeut pas qu'elles jouissent du droit de prendife un époux suivant leur gortt! Mais ne sont-elles pas faites de chair et d'os comme nous? N'ont-elles pas des qualités aussi brillantes que les nôtres? N'ont-elîes pas eu, comme nous, des illustrations dans tous les siècles, dans tous les pays? Ne leur devons-nous pas cent fois plus qu'à notre père? Eh! sans donner aux femmes cette égalité de rapports réclamée par Pierre Leroux et son école, sans les immiscer aux affaires administratives, comme le revendiquent les bloomèristes d'Amérique, ne seraitil pas possible, ne serait-il pas juste qu'elles exerçassent un certain contrôle, lorsqu'il s'agit pour elles de s'imposer un maîire? Ne serait-il pas juste que le Code leur reconnût les mêmes droits qu'il reconnaît à leurs maris?

Si la condition des femmes mariées laisse à désirer en France, la condition des jeunes filles n'est pas plus satisfaisante. Ces dernières, dans le royaume de la Grande-Bretagne et aux États-Unis, sont plus indépendantes que chez nous. Avant de contracter un engagement que seule la mort peut rompre, on

leur permet de réfléchira cet engagement, d'étudier le caractère de celui avec qui elles le signeront, et même d'observer le monde. On leur permet donc d'apprendre à être femmes avant d'être mères. C'est peut-être une des causes principales de la moralité relative des Américaines et des Anglaises. Mais, dans notre pays, la coutume agit en sens inverse* Dne jeune fille est esclave inconséquente jusqu'à l'heure de son hymen ; après, elle est émancipée. Le matin de ses noces on n'osait lui parler ; le lendemain... Encore si elle avait eu la faculté de se lier à son gré! Mais non, la chaîne qu'elle porte est rarement celle qu'elle aurait voulu porter; sa famille a pris à tâche de la lui forger, sans même la consulter 1 On a usé de caresses, de stratagèmes, de perfidie souvent; on lui a extorqué une signature, un monosyllabe affirmatif, et la voilà rivée à tout jamais!

Clémence Cléry, assise dans sa chambre devant un feu pétillant, brodait un col pour sa mère, dont la fête approchait. La douce jeune fille travaillait avec ardeur. — Il est si bon de préparer une agréable surprise à celle qui nous a donné le jour ! — Son aiguille vol:igeait rapidement à travers le léger ca-

nevas, pendant que ses yeux se fixaient de temps en temps sur un bouquet de fleurs naturelles dont elle s'ingéniait à reproduire les formes gracieuses et délicates. «Comme maman va être contente! » pensaitelle en poursuivant sa tâche. « Cette bonne maman qui s'imagine que je ne sais pas broder !» t

En ce moment, la porte de sa chambre s'ouvrit et madame Cléry parut.

C'était une petite femme de quarante-cinq à cinquante ans, toute rondelette, toute grassouillette, toute confite en vanité.

Aussi déconcertée à la vue de sa mère que si elle eût été en train de commettre une faute, Clémence se détourna d'un air confus pour cacher son ouvrage. Mais c'était peine inutile : madame Cléry avait bien autre chose en tête que l'anniversaire de sa naissance. L'orgueil resplendissait sur ses traits, et un sourire d'onctueuse .jubilation caressait ses lèvres vigoureusement carminées-

— Petite, dit-elle en baisant Clémence au front, j'ai une nouvelle à t'apprendre ; tu vas me remercier... Oh! mais, j'espère !

— Qu'est-ce donc, ma chère maman? répon*

dit Clémence tonte tremblante de son émotion. .— ï)evine.

— Vraiment...

— ôh ! tu ne trouveras pas ; je t'en défie !

— P«ipa aurait-il été nommé député?

— Pas encore, pas encore! ça viendra! Aux prochaines élections.

— Alors, je ne vois pas. . .

— Cherche!..-

— Oh ! j'y suis, s'écria Clémence en souriant ; vous avez reçu pour nous une invitation au bal du général.

— Mieux que Gela, mieux que cela!

** Comment, mieux que cela!

— Eh I Oui, fit madame Cléry aveo une bonhomie radieuse,

«* Ma foi! s'écria Clémence;..

— Tu jettes ta langue aux ôhtèflô, petite.

— Cdihme vous dites, chère taamâri.

— thl èh! je m'en doutais. Ces enfants, çâ ûe s'occupe de rien. Sans les parents, ces tendres jjaféûts, qu'on n'aime pas toujours.,.

— Oh! maman, murmura Clémence d'un ton d'affectueux reproche.

— Je ne dis pas cela pour toi, ma fille, reprit la femme du rotaire; mais les enfants ingrats ne sont pas rares. Enfin je te dis que, sans vos parents, vous ne réfléchirez pas au positif.

— Au positif?

— Sans doute, petite. Une fille ne peut toujours coiffer sainte Catherine, comme un garçon ne peut toujours rester garçon.

— Je ne comprends pas, balbutia Clémence, que cette grossière phraséologie commençait *à embarrasser.

— Mais sais-tu que tu es jolie comme un cœur? dit brusquement madame Cléry en la, regardant en face. Tout juste mon portrait lorsque j'avais dix-huit

' ans. Il n'est pas dégoûté le gaillard! Un brin de fille comme celui-là, et cent mille écus comptants, quand on ne possède pas un sou!... Ah! dame! il pourra se flatter d'avoir fait une fameuse acquisition !

Clémence, sans saisir exactement le sens de ces paroles, se sentait rougir malgré elle et baissait les yeux.

— Ah! friponne, continua sa mère, tu fais semblant de ne pas entendre.

— Je vous assure...

— Bien, bien ! nous connaissons ça! nous y avons passé! mais je ne veux pas te faire languir plus longtemps. Voici de quoi il retourne. Tu as vu le comte Henry de Moissac ?

— Il vient assez souvent à la maison.

— Bon : comment le trouves-tu?

— Monsieur de Moissac?

— Oui, le comte de Moissac : — il est comte, tout ce qu'il y a de plus comte!

Clémence, sans répondre, se prit à regarder le bout de son pied qu'elle faisait pivoter sur le talon.

— Il est joli homme, hein?

— Je...

— Pas sot!

— On l'adore un peu, celui-là !

— J'ignore.

— l'espiègle ! voudrais-tu pas me faire accroire que tu ne Tas jamais remarqué. On sait ce jeu-là sur le bout de ses doigts, mignonne. Allons,

levez la tête, et ^embrassez cette excellente maman qui veut bien se mêler de nos petites affaires secrètes.

Clémence, intriguée et craintive, ne se hâtait pas d'obéir; madame Gléryjia saisit dans ses bras, et, après l'avoir baisée sur les deux joues, lui souffla quelques mots à l'oreille.

La jeune fille pâlit et s'écria :

— M'épouser ! le comte Henry de Moissac m'épouser! mais vous n'y songez pas, ma mère !

— Qne si, que j'y songe> répliqua madame Cléry. Après tout, tu le vaux bien, ma chère petite. Qu'estce donc qu'un noble sans argent?

— Oh ! c'est impossible !

— Pas le moins du monde ! c'est aussi sûr que deux et deux font quatre. La fière comtesse est venue elle-même nous foire la demande. Hein 1 la présidente et sa pie-grièche de fille vont-elles enrager!

— Non, non! répétait Clémence, au comble de la stupéfaction : c'est impossible!

— Sotte ! et qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

— Mais...

— Mais tout est conclu, petite. Tu n'auras que les plaisirs, et nous les peines. Ce sera pour bientôt, ne te désole pas. Ton père n'aime pas que les choses lambinent; aussi a-t-il décidé avec madame de Moissac que voire mariage^&urait lieu immédiatement après Pâques.

— Ce mariage n'aura pas lieu, ma mère, murmura Clémence.

— Hein ! qu'est-ce que tu dis? s'écria madame Cléry croyant avoir mal entendu.

— Je dis que ce mariage n'aura pas lieu, ne peut avoir lieu, répéta résolument la jrune fille.

La bonne maman était si loin d'attendre une pareille réponse, qu'elle dit â Clémence :

— Pauvre chérie, la joie l'enivre ! Remet3-tôi, mon enfant. J'ai été trop pressée de t'annoncer cette nouvelle. «

— Vous m'aimez, ma mère ! sanglota Clémence, en tombant à genoux.

— Certes !

— Eh bienl au nom du ciel, au nom de vôtre amour pour moi , ne me contraignez pas à me marier!

Madame Cléry haussa les épaules en souriant.

— Toutes ces petites filles sont de même, dit-elle. Moi-même, je me souviens. . .

Et, s'adressan: à Clémence :

— Voyons, relève-toi, mon enfant. Ce n'est déjà pas quelque chose de si pénible que le mariage, surtout lorsque Ton épouse un comte.

— ma mère I je vous en supplie... .

— Mademoiselle, c'est assez de simagrées, je n'en ai pas fait autant, moi. La modestie doit avoir ses bornes 1 Allons, habille-toi et descends au salon : ton prétendu viendra passer la soirée avec nous. Tâche d'être bien jolie ! tu mettras la robe de soie grenat : celle qui te va si bien.*.

Sur ce, satisfaite de la délicatesse qu'elle avait déployée en a' acquittant de sa mission, madame Euphrosiîie Cléry, née Mathelin, sortit de la chambre en marmottant :

— Comtesse! sera-t-elle heureuse, cette petite! Ah ! je n'ai pas eu cette chance-là, moi ! Si c'était à refaire!...

A peine était-elle partie que Clémence fondait en larmes. Toutefois, sa douleur se calma insensible-

ment : la réflexion ramena un peu de sérénité sur son visage. Elle examina vaillamment sa position, et, après de longues hésitations, s'approcha d'un secrétaire, prit une feuille de vélin satiné et écrivit :

« Monsieur le Comte,

» Vous êtes un homme d'honneur, vous l'avez prouvé. Vous ne voudriez pas faire le malheur d'une pauvre fille et le vôtre, en aspirant à la possession d'un cœur qui n'est pas libre. Aussi, Monsieur, j'ose compter sur votre courtoisie pour retirer la proposition que vous avez daigné faire à mes parents.

» Je suis, Monsieur le Comte,

» Votre très-humble servante,

» Clémence Cléry. »

— Diable! se dit Henry de Moissac, lorsqu'il eut achevé la lecture de cette lettre, c'est aussi clair que laconique : la place est occupée. Mais je suis trop avancé pour reculer. Si elle refuse de capituler, je l'emporterai d'assaut.

Page 1