AMOUR
On touchait à la fin du mois de mai 1831. Onze heures du soir avaient sonné. Madame Duval s'était endormie, après avoir remercié le Seigneur de la prospérité croissante de son petit magasin de modes, et l'avoir prié de toujours guider ses enfants dans la voie de l'honneur. Georges aussi s'était endormi, mais en songeant à Clémence Cléry, dont, la veille, il avait reçu une boucle de cheveux comme gage de son amour inébranlable. Seule, Lucie veillait dans sa chambrette. Cependant aucune lumière n'annonçait l'insomnie de la jeune fille. Accroupie, toute habillée sur le bord de son lit, elle écoutait. Quand, à Sainte-Bénigne eut retenti le dernier coup de minuit, Lucie courut légèrement à la fenêtre. Cette
iô* LES AUBERGES DE FRANCE
fenêtre donnait sur un vaste jardin situé derrière la maison. La lune argéntait de ses rayons obliques la façade du bât : ment et la partie du jardin située immédiatementau-dessous. Le reste étaitenstèveli dans un clair-obscur assez sombre. Écartant le rideau de percale tendu devant la croisée, la modiste promena longuement ses regards au dehors. Il n'y avait personne. Alors elle laissa retomber le rideau * sortit de sa chambre sur la pointe du pied, descendit au rez-de-chaussée, traversa Tarrière-boutique et entra dans le jardin.
A l'extrémité, sous une charmille de chèvrefeuilles et de clématites, se trouvait une porte, ouvrant sur une impasse. D'un coup d'œil, Lucie s'assura encore que les allées étaient désertes, tira les verrous et entre-bâilla la porte. Puis, agitée, tremblante, une main sur la serrure, l'autre appuyée au mur, elle attendit.
La nuit était fraîche et balsamique : elle portait l'amour sur ses ailes diaphanes. Lucie attendait... Soudain, un bruit de pas se fait entendfuMa modiste tressaille... Henry de Moissac la serre dans ses bras.
Les deux amants s'assirent sur un banc de mousse, et, les mains unies, le regard dans le regard, con-
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fondant leur haleine, s'abandonnèrent à cefc'e muette extase qu'on croirait un avant-goût de la béatitude céleate.
Comme dans l'entrevue nocturne de Tony et Clotilde,nous dirons volontiers avec le grand analysteet grand poète Alphonse Karr :• « Tout se taisait : il n'y avait pas un chant d'oiseau, pas un murmure de feuillage. Mais bientôt on entendit les premiers accents d'un rossignol, ces trois sons graves et pleins sur la même note, par lesquels il commence toujours son hymne à la nuit et à l'aurore.
» Le Rossignol. — La lune monte au ciel en silence. Le' travail, l'ambition, la fortune sont endormis ; ne les réveillons pas ; ils ont pris tout le jour, mais la nuit est à nous.
y> Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, embaumez la terre de vos douces odeurs.
» Brunes violettes, roses éclatantes, le parfum que vous ne dépenseriez le jour qu'avec avarice, exhalezle de vos corolles, comme les âmes exhalent leurparfum qui est l'amour!
» La lune ne donne qu'une lumière si pâle, que.
l'amant ne sait la rougeur de l'amante qu'en sentant sa joue brûler la sienne.
» Les lucioles brillent dans l'herbe : il semble voir des amours d'étoiles tombés du ciel.
» Au milieu de cette fête si belle que donne aux amants une nuit de mai, entendez-vous là-bas, à de longs intervalles, la triste voix de la chouette?
» Je ne veux pas mêler ma voix à la sienne.
» La Chouette. — Il n'y a dans Tannée que quelques nuits comme celle-ci.
» Il n'y a que quelques étés dans la jeunesse.
» Et il n'y a qu'un amour dans le ciel.
» Tout est envieux de l'amour, le ciel même, car il n'a pas dé félicité égale à donner à ses élus. j
» Le malheur veille et cherche : cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
» Tout bonheur se compose de deux sensations tristes : le souvenir de la privation dans le passé et la crainte de perdre dans l'avenir.
» Le Rossignol.— Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces senteurs.
» Chèvrefeuille, vigne folle, jasmin, cachez sous vos enlacements plus serrés, les amants qui vous ont demandé asile.
» Faites des nids de fleurs et de parfums.
» La Chouette. — Le malheur veille et cherche : cachez votre bonheur, soyez heureux tout bas.
» Soyez heureux bien vite : car toi, la belle fille, bientôt le duvet de pêche de tes joues sera remplacé par des rides.
» Et toi, l'amoureux, tes yeux auroyt perdu leur éclat.
» Le Rossignol. — Qu'est-ce que le passé? Qu'estce que l'avenir? Les rudes épreuves de la vie ne payent pas trop cher une heure d'amour.
» Mille ans de supplices pour un baiser!
» La Chouette. — Cttle existence qui déborde de vos ân^es, vous en deviendrez avares.
» Et vous la cacherez dans votre cœur comme si vous enfouissiez de l'or. Vos mains sèches se toucheront sans faire tressaillir votre cœur, et vous ne vous rappellerez cette nuit d'aujourd'hui que comme une folie, une imprudence, et vous frémirez de l'idée que vous auriez pu vous enrhumer.
» Puis vous mourrez.
» Le Rossignol. — Oui, nous mourron* ; mais la mort n'est qu'une transformation.
» Nous ressortirons de la terre fécondée par nos corps, roses et tubéreuses, et nous exhalerons nos parfums toujours dans les belles nuits comme celles- » Et nos parfums, ce sera encore de l'amour.
» Et toi, Chouette, n'es-tu pas aussi amoureuse dans les ruines et dans les tombeaux?
» Mais la lune descend, je cesse de chanter, car, moi aussi, j'ai des baisers à donner.
» Beaux acacias, dont les panaches verts s'étendent sur nos têtes, secouez vos grappes de fleurs blanches, arrosez la terre de vos douces odeurs. »
Henry s'était laissé glisser aux pieds de Lucie et la dévorait (Je ses yeux. La belle ipodiste pieu-, rait!...
— Pourquoi ces larmes, ange adoré? dit Henry. N'êtes- vous donc pas heureuse de mon bonheur? N'avez-vous donc pas foi en mon amour?
— Oh ! si, murmura Lucie, si ! j'ai foi en vous ; Ne vous l'aide pas trop prouvé?
— Eh bien ! mon amie, que sert de vous lamenter? Le temps que nous passons ensemble coule avec Ja rapidité du vent, devons-nous en flétrir les charmes par la tristesse et la désolation? Vois, je t'aime ! mon cœur, ma fortune, ma vie sont à toi... te faut-il quelque chose de plus?
Lucie soupira.
— Parle, ma bien-aimée, poursuivit le comte en s'exaltant ; ordonne, dispose de moi, je t'appartiens comm^|[esclave à son maître. Commande et j'obéirai ! Mais de grâce, je t'en conjure, sèche ces larmes qui voilent l'éclat de tes beaux yeux ; abandonne-toi à l'ivresse de l'amour : bannis une mélancolie qui nous afflige tous deux !
— Gomment voulez- vous que je ne sois pas triste, lorsque j'envisage l'avenir?. ..répliquamademoiselle Dûval.
— L'avenir ! s'écria Henry ; mais, pour nous, il est lumineux, il est resplendissant.
— Pour vous peut-être !
— Que signifie?
— Oh 1 tenez, Henry, je vous l'avoue, un pressentiment...
m LES AUBERGES DE FRANGE
— Enfant, fit-il avec un sourire à demi moqueur.
— Et puis, continua Lucie en baissant la tête, ma position sociale comparée à la vôtre...
— L'amour égalise les rangs.
— Clémence est riche, elle, au moins !
— Clémence I dit le comte en se levant d'un bond.
Lucie éclata en sanglots et balbutia :
— On affirme que vous l'avez demandj^n mariage!...
— C'est faux ! s'écria impétueusement Henry. Si ma mère a désiré mon union avec mademoiselle Cléry, moi, je l'ai toujours repoussée. Mon cœur ne saurait se diviser, ajouta-t-il en adoucissant le timbre de sa voix, et en prenant la main de Lucie : puisqu'il était à toi, aura ; s-je pu le promettre à une autre ? Oh ! comprends enfin combien je te suis attaché !
En effet, Henry de Moissac aimait passionnément Lucie Duval. C'était la deuxième fois qu'il la voyait en secret !... Pouvait-il alors ne pas être sincère!
Sans doute, son accent de vérité la toucha,
car elle dit en lui tendant son front à baiser :
— Le jour approche ! après-demain, Henry!
— Déjà !
— Voyez, les étoiles pâlissent.
— Oh ! s'écria le comte, en la pressant contre sa poitrine et en imprimant ses lèvres sur les siennes, si tu savais comme je t'aime !
Lucie essaya faiblement de se dérober à son étreinte, et ils causèrent ainsi enlacés jusqu'à ce que lé roulement d'une voiture sur le pavé de la rue les avertît qu'il fallait se quitter.
— Les maraîchers arrivent en ville ; partez, dit Lucie.
— Au revoir, charmante enfant ! répondit Henry en s'ôloignant. «
La modiste referma la porte du jardin, puis regagna lentement sa chambre. En y arrivant, elle tomba à genoux, et ses joues se couvrirent de larmes.
i70 LES AUBERGES DE FRANGE
déshonoré^!
Quand, à huit heures du matin, mademoiselle Duval descendit à son atelier, ses traits pâles et défaits, ses yeux bistrés par l'insomnie ne manquèrent pas d'attirer l'attention des ouvrières qu'elle employait. Tant que la jeune fille demeura au magasin, elles se contentèrent de se communiquer leurs impressions par des clignements d'yeux; mais, dès qu'elle fut sortie pour aller préparer le déjeuner, les langues, affamées par un jeûne forcé, prirent complète revanche.
Ce fut mademoiselle Àugustine qui ouvrit le feu.
— Pauvre Lucie ! minauda-t-elle avec cet accent de pitié railleuse que les femmes savent si bien prendre lorsqu'elles veulent se moquer d'une de
leurs compagiies, sans se coropromeltre; pauvre Lucie 1 comme elle est malheureuse!
—-Ah ! darr.e, oui; elle est joliment malheureuse! appuya Héloïse.
— Mais qu'a-t-elîe dotic? s'écria la blonde Élisa.
— Oui, qu'a-t-elle donc? ajouta Hortenôe piquant son aiguille dans son fichu, en signe de repos.
Toutes les autres suspendirent leur travail et répétèrent la même exclamation en dirigeant leurs regards vers Héloïse, qui, les jambes croisées, ourlait une bande de batiste attachée sur sa robe par une épingle.
Héloïse feignit de ne pas comprendre que cette question s'adressait à elle.
— A propos, dit alors Eugénie, savez-vous la grande nouvelle?
— Quelle nouvelle?
— On assure que mademoiselle Cléry se marie.
— Se marie !
— Qui t'a appris cela, petite, interpela Héloïse, furieuse de la révélation d'un secret qu'elle croyait posséder toute seule, et dont seule elle voulait régaler ses bonnes amies.
— Oh ! reprit timidement Eugénie, je le tiens d'une personne de ma connaissance.
— De ton capitaine d'artillerie, fit Élisa en ricanant.
— Que veux-tu dire? balbutia l'apprentie rougissant j usqu'aux oreilles.
— Rien que tu ne saches parfaitement, ma chère. . Du reste, M. Edouard doit être bien informé, il est
au mieux avec M. Cléry.
— Tu te trompes, reprit vivement Eugénie; ce n'est pas M. Edouard qui épouse Clémence Cléry.
— L'amour t'aveugle,
— Non, ce n'est pas lui : j'en suis sûre, moi.
— Oh! elle s'enlève comme une soupe au lait!
s'écria Héloïse. On ne veut pas te le manger ton artilleur, petite.
— J'estime qu'il vaut bien ton rat-de-cave ! repartit Eugénie piquée.
— Qu est-ce à dire? s'écria Héloïse en se levant. 11 me semble que celte pimbêche se permet
— Allons, allons, Héloïse, ménage-la ! intervinrent les autres modistes, craignant que la dispute né dé-
générât en des voies de faits qui auraient rappelé la maîtresse de rétablissement.
— Ah ! la sotte ! elle me le payera, marronna notre susceptible grisette en menaçant l'apprentie du poing.
A cette scène succédèrent quelques minutes de calme plat. Tout à epup, Augustine ennuyée d'un silence qu'elle considérait comme une perte de temps, s'écria :
— Mais tout ça ne nous explique point pourquoi aujourd'hui la patronne vous a une flgiire de déterrée?
— C'est vrai, dit Élisa, je parie qu'Héloïse...
— Oh ! tu caches ton jeu. ..
— Je vous promets... à moins pourtant...
— A moins...
— Des cancans!
— Raconte toujours.
— Eh bien, il paraît qu'on disait hier au café du Grand»Balcon que le bel Henry...
— De Moissac?...
t- Oui, que le comte Henry de Moissac allait se marier.
— Mais avec qui?
— Eh ! laissez-moi achever ! Vous êtes impatient tantes à la fin. Vous voulez tout savoir, et dès qu'on desserre les dents. . .
— Va, dit Êlisa, nous ne t'interromprons plus.
— Il faudrait d'abord commencer par te taire, ré* pondit Héloïse d'un ton aigre.
— C'est justa, répartit Élisa, mais avec qui se marie-t-il?
— Tu ne devines pas ?
— Ma foi...
— Oh! dit Augustine à mi-voix, serait-ce avec mademoiselle Lucie?
— Bêle! s'exclama généreusement la grosèe fille; il se moque pas mal d'elle.
— Cependant...
— Il n'y a pas de cependant qui tienne. Je te dis que le comte lui a lanterné des blagues et qu'il l'a plantée là. Après tout, il à bien fait. S'imaginait-elle pas qu'il l'épouserait, elle, une bégueule vaniteuse et qui n'est pas belle...
— De fait, elle n'est pas belle, fit en écho Élisa.
— On pourrait même ajouter qu'elle est fort laide, renchérit Eugénie.
— Un vrai visage de cire !
— Et puis quelle dégaine !
— Ça voudrait se donner des airs de grande dame!
— Elle est propre, la grande dame !
— Sa mère est une ancienne cuisinière I
— Et son père était jardinier!
— Soyez tranquilles, reprit Héloïse, c'est fini ; ni ni, fini, continua-t-elle. Le comte Henry de Moissac épouse Clémence Cléry. Leurs bans seront publiés dimanche prochain à la cathédrale, j'en suis certaine.
— Attrape , mademoiselle Lucie ! s'écria unanimement le chœur féminin.
— Je ne m'étonne plus qu'elle soit triste comme un bonnet de nuit, dit alors Hortense.
— Oh ! ajouta Héloïse, si c'était tout !
— Comment, il y a encore quelque chose ?
— • Pour ça, oui. Mais on colporte tant de menteries. Je n'oserais certifier, quoique ça s'accorde assea avec ce que j'avais déjà remarqué.
— Qu'as-tu remarqué ?
— Ah! voilà! on ne jase pas autant que vous, mes biches, mais on observe.
— C'est naturel, quand on a pour amoureux un employé des contributions indirectes, souffla Eugénie à l'oreille d'Augustine.
Par bonheur Héloïse n'entendit pas ces paroles* car elle les eût relevées de façon à fermer pour longtemps la bouche de celle qui les avait prononcées. *
La subite réapparition de Lucie dans le magasin imposa trêve aux commentaires dont elle était l'objet. La sœur de Georges s'assit à sa place habituelle et saisit uûe pièce de velours dans lequel elle devait tailler un fond de chapeau; mais son esprit était ailleurs, ses doigts tremblaient et les ciseaux çial dirigés déchiquetaient si maladroitement l'étoffe, qu'Héloïse, qui surveillait sa patronne de l'œil, ne put s'empêcher de lui dire avec un air de compassion fort habilement joué :
— Mademoiselle est indisposée; elle a sans doute la fièvre, car tout son corps frissonne.
— Vous vous trompez, répondit sèchement Lucie.
— Au surplus, dit Héloïse, ,sans se déconcerter,
c'est votre affaire et non la mienne, mais vous paraissez très-mal à Taise , je m'en rapporte à toutes ces demoiselles. Si M. le comte de Moissac entrait ici, il ne manquerait pas de vous conseiller de vous mettre au lit.
Lucie sentit le trait que lui décochait la maligne grisette; mais elle eut le bon esprit de n'en rien témoigner. Seulement, le soir, au moment où les ouvrières se disposaient à quitter. le magasin, elle la prit à l'écart et lui dit :
— Mademoiselle Héloïse, je vous remercie de vos service^. Vous aurez la bonté de chercher de l'occupation ailleurs. ' .
Puis elle rentra dans l'appartement du fond, o£ Georges causait avec sa mère. Le commis était tout joyeux. Aussi satisfait de son zèle pour la cause républicaine que de son ardeur au travail, M. Jeannet avait porté à deux mille francs ses appointements, en lui donnant à entendre que Tannée suivante il l'associerait à son commerce. Ub bonheur n'échoit jamais sans un autre, dit un vieux proverbe. Le jeune Duval avait également constaté la vérité de cet adage, car, dans cette même journée, il avait
reçu une lettre de son ami Duchesnes qui lui annonçait sa promotion au grade de sous-lieutenant et l'obtention d'un congé de trois mois.
— J'espère que Lucie va être agréablement surrise, disait Georges à madame Duval, avant le retour de sa sœur dans l'arrière-boutique*
— Je le souhaite, mon fils, répliqua la veuve avec une tristesse indéfinissable.
. — Cet excellent Louis! continua Georges, y a-t-il longtemps que je ne l'ai vu! Avec quel plaisir je l'embrasserai! Nous étions encore enfants lorsqu'il s'engagea. Je parie qu'il ne me reconnaîtra plus. Et ma sœur qu'il faisait sauter sur ses genoux! Mais qu'avez-vous donc, ma mère? s'écria-t-il soudain en s'apercevant que la veuve pleurait.
— Rien, mon cher enfant, rien.
Le jeune homme insista, et madame Duval, pressée par son fils, finit par lui confesser qu'elle craignait que Lucie ne fût attaquée de la poitrine.
— N'as-tu pas remarqué combien elle est changée? dit elle en terminant.
— En effet, répondit Georges, elle n'est plus gaie
comme autrefois, ses couleurs se flétrissent. Mais ce changement peut provenir d'une autre cause. Il faudrait l'interroger.
— Penses-tu que je ne Taie pas déjà fait ?
— Que vous a-t-elle répondu?
— Ah! dit douloureusement madame Duval, elle m'a répondu que je m'abusais, que jamais elle n'avait été si bien portante. Chut ! la voici !
Lucie entrait ; son frère l'examina attentivement. Il fut surpris de l'altéralion de ses traits, et plus surpris encore de ne pas l'avoir observée plus tôt. C'est qu'à moins de la tendre sollicitude qui remplit le cœur d'une mère pour son enfant, il est fort difficile aux personnes qui vivent en commun, de discerner les nuances imperceptibles qu'une maladie morale peut répandre insensiblement sur la physionomie de Tune d'elles. De même que nous ne nous voyons pas vieillir, de même nous ne voyons guère vieillir ceux avec qui nous sommes en relations quotidiennes.
«*- Es-tu souffrante, bonne sœur? demanda Georges* en prenant la main de Lucie.
— Moi! repartit-elle, avec un sourire contraint,
mais nullement. Est-ce que tu ne me trouves pas ma mine ordinaire?
— Du tout, tu 6s fort pâle.
— Oh I je l'ai toujours été.
— Ne va pas tomber malade, petite sœur. Le moment serait mal choisi. Moi qui ai une si bonne nouvelle à te communiquer !
— Une bonne nouvelle à me communiquer?
— Certainement. Louis m'a écrit.
— Ah ! exclama Lucie avec indifférence.
— H est nommé sous-lieutenant.
— J'en suis charmée.
— N'aimerais : tu pas à le voir?
— Tu sais bien, Georges, que j'aime à voir tous tes amis.
— De quel ton lu me dis cela !
— Bonne nuit, maman, reprit Lucie, en embrassant madame Duval. Je suis un peu fatiguée : je vais me reposer.
Le lendemain, Clémence Cléry, accompagnée de sa mère, vint au magasin de M. Jeannet pour faire quelques emplettes. On conçoit que Georges ne confia à aucun de ses collègues le soin de servir les deux
LE SOLEIL D'OR J«i
dam« p. Clémence avait un air de mélancolie qui attrista profondément le pauvre commis. La femme du notaire, par contre, était radieuse à l'excès. Elle daigna s'informer de la santé de Georges et de madame Du\al, chose qui ne lui était pas arrivée une seule fois lorsque le jeune homme était clerc dans l'étude de son mari ; elle poussa même ramabili'é jusqu'à le recommander à M. Jeannet, qui répondit en souriant que Georges était le meilleur de ses employés. Mais pendant la conversation de sa mère avec le négociant, Clémence eut le temps de glisser à son amant un petit billet qu'elle tenait rculé entre la paume de sa main et son gant.
Ce billet renfermait quelques lignes désolantes. Les parents de Clémence voulaient la forcer d'épouser le comte Henry de Moissac. Elle repoussait une alliance qu'elle abhorrait, mais on la tourmentait, elle était malheureuse, etc., etc., etc.
Duval avait déjà, onï parler des prétentions de M. de Moissac à la main de mademoiselle Cléry, mais il n'avait pas ajouté foi aux bruits de la ville. Aussi la lettre de sa maltresse l'atteignit elle droit au cœur. MîBfô desseins funestes roulèrent dans son cerveau.
. Il scmgea à enlever Clémence et à fuir avec elle. Mats les principes sévères de la jeune fille lui étaient trop bien connus pour qu'il s'arrêtât à ce projet. Alors il eut l'idée de provoquer le comte en duel : mais de Moissac n'occupail-il pas un poste élevé dans la charbonnerie et les statuts de l'association ne punissaientils le duel entre les bons cousins ?
Tiraillé par des pensées incohérentes, Georges revint chez sa mère et monta aussitôt à sa chambre, afin de chercher dans la solitude une solution au problème qui l'embarrassait. Il se jeta, tout habillé, sur son lit; mais le sommeil s'était déclaré son ennemi. Le malheureux eut beau se tourner, se retourner, s'agiter en Iqus sens, il ne put clore les paupières. Son front était brûlant, son cœur battait avec violence, et une sueur moite inondait ses membres. Georges avait la fièvre. Désespérant de s'endormir, il se leva et descendit .au jardin, pensant que le grand air et un tour de promenade lui feraient dubien.
E C'était l'heure du rendez-vous de Lucie avec Henry de Moissac. Assis sous la charmille de chèvrefeuille, les deux amants renouvelaient pour la centième
fois leurs serments d'éternelle fidélité, lorsque soudain, mademoiselle Duval tressaillit.
— N'avez-vous rien entendu? dit-elle tout bas en se dégageant du lien que le bras de Henry formait autour de sa taille.
— Rien que le céleste gazouillement...
Lucie lui posa vivement le doigt sur les lèvres en lui montrant une ombre qui s'avançait à vingt pas d'eux.
— C'est un homme ! dit le comte.
— C'est mon frère I
— N'aye* pas peur, je vou* protégerai.
— Non, non, partent partez !
— Mais, vous?
— Partez, ou nous sommes perdus 1
Henry se précipita vers la porte et partit. Lucie essaya de s'esquiver par une contre-allée. Il était trop tard. Georges avait vu ce double mouvement de retraite; mais encore tout absorbé par sa préoccupation, il ne s'était pas immédiatement rendu un compte exact de la scène qui avait frappé ses yeux.
— Qui va là ? dit-il en reprenant pied sur le monde extérieur.
Et il s'élança*à travers une "plate-bande.
— Lucie! Est-ce toi, ma sœur? s'écria- t-ih
— Oui, répondit la jeune fille, se sentant défaillir d'effroi.
Georges, d'un bond, fut à la porte du jardin. Elle était encore entr'ouverte.
— Mon Dieu ! je n'avais pas rêvé! s'écria-t-il avec une expression déchirante.
Puis, il revint près de sa sœur qui se tenait debout, immobile comme une statue.
— Lucie , lui dit-il d'une voix grave, quoique horriblement altérée, tu n'étais pas seule ici.
— Pardon, essaya-t-elle...
— Ne mens pas, Lucie; ne mentez pas, mademoiselle! J'ai vu un homme ! il était avec vous... là... sous cette charmille... Vous allez me dire son nom!
— Je ne le puis.
— Tu me le diras, tu me le diras, sur-le-champ, hurla Georges, dont les dents claquaient.
— Mon frère, je t'en supplie , dit la. modiste en tombant à genoux.
— Lucie, je ne suis pas le frère d'une fille perdue.
Vous vous êtes déshonorée, je vous renie...
— Oh! Georges...
— Dites-moi le nom de cet homme ; je veux le savoir !
— Promets-moi que tu ne te battras pas avec lui.
— S'il est digne de toi, et s'il consent à réparer son injure...
— Oh I il y consentira. Il me Ta juré...
— Son nom ! son nom, te dis- je !
— Henry de Moissac, répondit Lucie en^'évanouissant aussitôt après avoir fait cet aveu.
Georges n'essaya pas de la secourir : il était stupéfié!