LA DILIGENCE
La diligence commence à disparaître de nos routes, nos routes elles-mêmes commencent à disparaître! celles-ci font place aux voies ferrées, celle-là abdique en faveur des wagons. Sans doute la civilisation gagne à celte substitution, mais la poésie et le romantisme, n'y perdent-ils pas la plus grande partie de leurs charmes?
Désormais, plus moyen de s'épanouir dans ces splendides peintures pastorales qui remplissaient les
188 t LES AUBERGES DE FRANCE
deux tiers des ouvrages du xvin* siècle ; désormais, plus moyen de décrire les riantes campagnes, de composer trois, quatre et même cinq ou six chapitres, pour transporter un héros ou une héroïne à dix lieues de distance : tout, aujourd'hui, marche à la vapeur ; l'esprit comme le corps. Chacun réclame l'action, le mouvement. Écrivez un livre, mais abstenez-vous de toute réflexion morale, abstenez-vous de tout tableau rustique : l'un ne sera pas regardé, l'autre ne sera pas lue. C'est du drame qu'on vous demande, servez du drame. Ne prodiguez pas les épisodes : bien plutôt, courez droit au but comme une locomotive et vous serez recherché.
La diligence s'en va : malheur ! la fiction artistique va s'en aller aussi ! — Soyons de bonne foi, estil possible de jouer la plus petite scène en chemin de fer? Et des incidents, comment et où en trouverez-vous ?
En chemin de fer vous filez comme le vent; donc nulle facilité pour examiner la campagne, nulle facilité pour crayonner ses agréments.
En chemm de fer, vous ê:es parqués douze ou quinze dans le même compartiment ; donc nulle fa-
cilité pour établir une conversation avec un voisin inconnu ou une aimable voisine.
En chemin de fer, l'un monte, l'autre descend ; donc, nulle facilité pour lier connaissance avec un visage avenant.
En chemin de fer, on dort mal, on mange plus mal encore, et Ton est abominablement mal à Taise.
En chemin de fer, si vous voyagez quatre heures consécutives, vous êtes plus harassé que si vous eussiez voyagé douze heures durant, sur un chemin de traverse, dans la pire patache de toute la basse Bretagne.
En chemin de fer, point de variété, point de diversité, tout est raide et uniforme comme la ligne que vous suivez : et, en fait d'accidents, vous n'avez d'autre alternative que d'atteindre rapidement le terme de votre course ou d'être broyé prosaïquement, bêtement, platement, par l'explosion de la chaudière qui vous emporte, ou la rencontre d'un convoi pris d'amour pour le vôtre, ou le déraillement du train qui charrie votre très-Jionorée
personne,
Ah ! que bien préférable était la diligence.
Avec elle, vous cheminiez doucement, doutement, avec toute eommodilé pour saisir Tensemble et les détails des lieux que vous parcouriez.
Chez elle, vous étiez casé six ou huit sur des banquettes de velours rembourrées, chaudes, confortables, et vous jouissiez de tous les avantages imaginables, pour engager une aimable causerie avec vos compagnons.
Bans elle, on demeurait des jours et des nuits entiers sans changer de position;, jugez comme cela favorisait l'intimité !
Chez elle, on sommeillait mollement avec l'épaule d'un galant homme pour traversin, ou celle d'une jolie femme pour oreiller ; on avait la faculté de faire ses quatre repas par jour, et Ton était superlativement bien, surtout quand on possédait len°l.
En diligence, vous n'aviez ni le loisir, ni l'idée de vous ennuyer; par conséquent la lassitude ne vous prenait guère, sinon aux mollets!
En diligence, c'était un continuel changement d'objets, de sites. Lorsque votre œil était collé au
vasistas, vous le croyiez appliqué contre le verre d'un kaléidoscope ; les éventualités abondaient ; un essieu se brisait, la voiture versait, des brigands vous attaquaient, etc., etc.
Ah ! quelle différence entre la bonne, grosse diligence Laffitte et Caillard et l'insipide .wagon qui lui a succédé !
Regrets tardifs 1 regrets superflus! criez-vous, lecteur.
Maintenant, reportons-nous au mois de juin 1831. A cette époque la France n'était pas encore sillonnée de raUroads. Diligences, malles et chaises de poste, se disputaient la souveraineté des grandes artères qui relient les différentes villes de notre pays.
Or, par une belle matinée de ce mois de juin 1831 , la diligence de Paris à Dijon s'arrêta à Chatillon-smv Seine pour relayer.
Un jeune homme, élégamment vêtu, qui fumait sur le seuil de l'hôtel de la Côte-d'Or, demanda au conducteur s'il avait une place.
— Assurément, monsieur de Moissac; j'en ai encore deux : une sur l'impériale, l'autre dans le coupé.
— Bien, reprit le comte, je prends celle du coupé. Ce disant il s'avança, son cigare aux lèvres, vers
la diligence, ouvrit la portière et entra dans la voiure.
Au même moment, un coup de fouet déchira l'air, et le lourd véhicule partit au trot de quatre vigoureux chevaux.
il y avait déjà deux personnes dans le coupé quand de Moissac s'y introduisit : c'étaient une jeune fille, simplement mise, et un sous-lieutenant de lanciers âgé trente ans environ.
— Monsieur, dit-il à de Moissac, seriez-vous assez bon pour éteindre votre cigare ? son, odeur incommode mademoiselle.
Le comte, qui venait de s'asseoir, jeta au militaire un regard impertinent et haussa les épaules.
— Pardon, monsieur, reprit l'autre d'un ton parfaitement calme ; mais veuillez cesser de fumer. ; il est défendu de le faire dans les voitures publiques.
— Bast ! dit Henry en lançant vers l'officier une bouffée de labac.
La jeune fille commença de tousser et porta son mouchoir à son visage.
LE SOLKIL D'OR 1(3
— Allons, monsieur; dit le sous-lieutenant, toujours avec le plus grand sang-froid, pas de mauvaise plaisanterie ; quittez ce cigare ou j'appelle le conducteur.
— Comme il voutf plaira, mon brave, répondit Henry avec un accent railleur.
Suffoquée par les nuages épais de cette acre fumée, la jeune fille éternua violemment et pâlit tout à coup. Le lancier, qui occupait le coin de droite, se leva, et s'assit entre elle et de Moissac, afin que sa protégée pût respirer par le vasistas.
— A nous deux, dit-il au comte en lui arrachant le cigare de la bouche et en le jetant dehors.
— Manant 1 s'écria de Moissac.
— Pas de bruit, mon cher monsieur, fit l'officier avec son flegme imperturbable : Je m'appelle Louis Duchesnes, sots-lieutenant au 4 e lanciers.. Si mon procédé ne vous semble pas convenable, je me tiens à votre disposilion. Vous me trouverez à Dijon à l'hôtel de la Galère.
— C'est ravissant, sur ma parole I dit Henri, dissimulant son dépit soùs un air dégagé. Voici ma carte.
m les auberges de frange
Louis Duchesnes prit là carie qu'il mit dans sa poche sans y jeter les yeux. Son adversaire se renversa conlre le paroi de la voiture, ferma les paupières et ne tarda pas à s'endormir profondément.
— Merci de votre obligeance, dit la jeune fille au militaire, tandis que le comte ronflait comme un homme dont l'estomac est plus chargé que la conscience.
— Ma foi, mademoiselle, il n'y a pas matière à remercîment. J'ai fait mon devoir, voilà tout. Ce monsieur est ivre... sans quoi il se fût comporté plus décemment. D'ailleurs il est défendu de fumer dans les voitures publiques.
— Mais s'il allait vous provoquer en duel !
Louis sourit.
t- OhJ dit-il, c'est peu probable. Qb soir il ne se souviendra pas de notre discussion. Au surplus... soyez sans inquiétude.
— Mon Dieu! monsieur, je serais àésolée d'avoir été cause de. ,.
— Bien, bien, mademoiselle; consolez-vous. Ce petit incident n'aura probablement pas de suites.
— Croyez cependant , monsieur, que je n'oublierai jamais le service...
— Et moi, mademoiselle , jamais le plaisir que m'a procuré votre charmante société.
La jeune fille rougit et baissa les yeux.
— Je descends ici, dit-elle, après un moment de silence. Au revoir, monsieur !
La diligence avait fait halte devant une maisonnette bâtie entre cour et jardin, sur le bord de la route.
Notre voyageuse sauta à terre, salua une dernière fois son protecteur d'un petit signe amical et dis-r parut derrière un massif d'aubépine en fleur.
— En route ! cria le conducteur.
La voiture s'ébranla de nouveau et à midi elle déposait Louis Duchesnes dans la cour de l'hôtel de la Galère à Dijon.
LOUIS DUCHESNES
Nous avons dit que Louis Duchesnes portait trente ans environ. Son acte de naissance n'aurait pas démenti sa physionomie, car Louis était né vers la fin de 1801.
C'était un beau et vaillant lancier s'il en fut Le shapska seyait b : en à son n aie visage empreint de cette bravoure raisonnée qui examine toutes les faces du danger avant de s'exposer témérairement.
Les traits du sous-lieutenant manquaient, il est vrai, de correction, mais son buste offrait une régularité parfaite, et Ton pouvait dire que l'tiomme rehaussait l'uniforme et non pas que l'uniforme rehaussait l'homme.
Il avait 1rs cheveux et la moustache noirs, le teint bronzé, l'œil fier et doux, les mouvements agréables,
Tout en lui annonçait la bienveillance jointe au sentiment du devoir, et la sérénité d'une âme toujours prête à faire le bien, mais incapable d'une faiblesse.
Au régiment, Duchesnes était eslimé de ses supérieurs, aimé de ses collègues, chéri de ses inférieurs. On le citait comme un modèle d'ordre, de conduite, d'exactitude et de tenue.
Après un déjeuner expédié à la hâte, Louis endossa son frac de parade, se ganta de frais et se rendit dans la rue Guillaume.
11 eut promptement trouvé le magasin de modes de Lucie.
— Monsieur Georges Duval? demanda-t-il à l'ouvrière assise au comptoir.
— M. Georges est chez son patron, M. Jeannet, répondit celle-ci avec un coquet sourire au brillant officier.
— Et madame Duval?
— Je vais l'appeler, si vous voulez bien avoir la bonté d'attendre.
— Volontiers.
La mère de Georges s'empressa d'accourir. Elle reconnut sur-le-champ Louis Duchesne et lui tendit
les bras. Le jeune homme se précipita vers elle et l'embrassa avec effusion.
— Pauvre Louis, lui dit madame Duval en l'entraînant dans l'arrière-boutique, vous voilà donc revenu parmi nous ! Mais comme il est changé, Seigneur ! comme il est grandi I Que Georges sera donc charmé de vous voir, lui qui me parlait encore de vous, hier soir I
— Il se porte bien, je pense? s'enquit Duchesnes.
— Oh! oui, bien, très-bien, Dieu merci!
— Et mademoiselle Lucie?
La veuve soupira.
— Serait-elle...?
— Hélas! mon pauvre Louis... hélas!
— Mais enfin? dit le sous -lieutenant d'un ton anxieux.
— Elle est malade, murmura madame Duval en essuyant une larme qui coulait le long de sa joue.
— Malade!... pas gravement, j'espère?
— J'ai peur, Louis! j'ai peur!
— Peut-être que votre sollicitude maternelle s'alarme...
— Non, Louis : je crains que Lucie n'ait hérité de la maladie de son pauvre père. Il est mort de la poitrine, comme vous savez, le cher homme.
— Est-ce que mademoiselle Lucie garde le lit?
— Ce matin elle n'a pu se lever, et depuis quelques jours, elle pâlissait... elle pâlissait... Tenez, mon ami...
La malheureuse mère secoua la tête d'un air douloureux. Puis, un instant après, elle dit à Ducbesnes :
— Hais vous arrivez de Paris?
— Oui, madame.
— Et moi qui ne songeais pas à vous offrir quelques rafraîchissements ! Vous devez avoir besoin. . .
— Du tout, du tout, madame, j'ai déjeuné.
— Où çà, où çà?
— A l v hôtel f repartit l'officier.
— Ah! monsieur Louis, c'est mal, très-mal, ce que vous avez fait là. Georges sera mécontent.
— Pardon r madame , mais. . .
— Mais, monsieur, c'est chez nous qu'il fallait descendre et non pas à l'hôtel.
— Mais,..
— Bien, je n'entends pas de cette oreille-là. A quel hôtel êtes-vous?
— En vérité, madame Duval...
— Il n'y a pas de madame Duval qui tienne. Le nom de votre hôtel, que j'envoie chercher vos effets.
Louis essaya encore de résister. L'excellente veuve ne Técou'a point : il dut céder, ce qu'il fit, disons-le, sans déplaisir.
Madame Duval écrivit un mot à son fils, qui arriva immédiatement. Je renonce à peindre la joie qu'éprouvèrent nos deux amis en se revoyant après plusieurs années de séparation. Quand les premiers épanchemenls furent apaisés, Georges prit Duchesnes par le bras et ils descendirent au jardin.
— Eh bien! dit le commis, quelles sont les nouvelles à Paris?
— Les nouvelles? peu intéressantes, mon ami; mais quelle espèce de nouvelles?
— Les nouvelles politiques, parbleu !
Louis regarda son ami avec un étonnement marqué.
— Est-ce que tu te mêles de politique, toi?
— Un peu, dit Georges en serrant la main du militaire.
Louis le regarda plus fixement encore que la première fois.
— Bon cousin, loi? dit-il en opérant avec les doigts un signe dans la paume de la main qui pressait la sienne.
— Et toi aussi! s'écria le commis avec exaltation; oh! je le présumais! Eh bien! que pense -t- on là-bas?
— On se prépare, dit Louis à voix basse. La bourgeoisie est dégoûtée de son roi.
— Et l'armée?...
— L'armée, hum! cela dépend. Il ne faut ni trop compter sur elle, ni croire à son entière opposition. L'armée... mais brisons là; plus tard nous reviendrons sur ce sujet. Causons de toi, à présent. Voyons, franchement où en sont les amours avec mademoiselle Clémence Gléry?
A cette question, le visage du commis se couvrit d'un nuage de tristesse.
— Seriez-vous brouillés? poursuivit Duchesnes remarquant l'affliction de son ami.
— Brouillés I répliqua Georges d'un ton sombre; non, nous ne le sommes pas. Peut-être vaudrait-il mieux que nous le fussions, car, vois-tu, Louis, l'amour rend lâche.
-r Lâche!
— Oui, lâche I je suis un lâche I
— Ma paiole d'honneur, je ne te comprends pas.
— Louis, tu es mon ami ?
— En douterais-tu ? Mais tu es tout agité ; ta voix tremble et les yeux lancent des éclairs. Qu'y a-t-il? que s'est-il passé depuis que tu m'as écrit? Ouvremoi ton cœur ; un secret confié pèse moins lourdement. Mes conseils pourront t'être utiles. Tu sais que j'ai une certaine expérience des hommes et des choses... Initie-moi à tes chagrins, mon cher Georges; à nous deux nous leur trouverons un remède efficace.
Insensiblement, ils étaient arrivés sous la charmille où Lucie donnait ses rendez-vous au comte Henry de Moissac, Duchesnes voulut s'asseoir sur le banc de gazon, mais Georges s'y opposa, en décriant avec un geste de répulsion indicible ;
— Non, non, pas ici, pas ici! cet endroit, 6 mon Dieu!
Et il emmena le sous-lieutenant à l'autre extrémité du jardin.
— Du diable si j'imagine ce que signifient tes façons mystérieuses, disait Louis en le suivant.
— Écoute, reprit le frère de Lucie, lui indiquant une chaise rustique sous un berceau de vigne.
*r Bon, j'écoute,
Georges ouvrit la bouche, mais tous ses efforts pour articuler une phrase furent inutiles. La colère, la jalousie étranglaient les paroles dans sa gorge, et, après une lutte de quelques minutes pour vaincre son émotion, il fondit en larmes.
Remué jusqu'aux entrailles par le spectacle de cette violente douleur dont il ignorait la cause quoiqu'il en pressentît toute l'étendue, Duchesnes ne tenta pas d'en arrêter l'explosion. Il jugeait avec raison que les pleurs adoucissent les peines morales et prédisposent à l'expansion.
Il attendit donc en silence que la crise se fût calmée.
Peu à peu, toutefois, les yeux de Georges se se-
obèrent, ses sanglots devinrent moins fréquents, et il put, d'une voix entrecoupée, raconter l'odieuse conduite du comte Henry de Moissac envers Clémence et Lucie.
Louis prêta à ce récit une attention mêlée de surprise, d'amertume et de résignation. Il répugnait à cette nature loyale, généreuse, d'admettre qu'il y eût au monde des caractères assez vils pour comploter froidement et préparer la ruine de deux jeunes filles et cependant il ne pouvait Appecter les assertions de son ami. Georges avait vu et entendu.
— Que dois-je faire maintenant? dit Georges, achevant sa triste confidence; contraindre le comte à épouser ma sœur? Mais comment le contraindre? notre déplorable législation fournitrellé une ressource à la malheureuse qui s'est abandonnée à un «
suborneur! ne l'a-t elle pas vouée à la honte! au mépris public! Quand j'irais invoquer le secours des tribunaux, que me répondrait-on? Voire sœur estelle majeure ou mineure? et parce qu'elle a plus de seize ans, et parce qu'elle est majeure, comme ils disent, on me rirait au nez, on afficherait l'op-
probre que cette malheureuse nous a jeté à la face ! parce qu'elle est majeure, son nom, le nôtre, sera traîné dana la boue de tous les carrefours, et son infamie rejaillira jusqu'au front de ma pauvre mère, de la digne femme dont la vie entière n'offrirait pas une tache, pas une ombre ! Oh 1 mon cerveau éclate à cette pensée. Voilà cetle société (elle qu'ils l'ont faite! A la richesse tout est permis, les vices, les débordements ; à la pauvreté une simple apparence de souillure est reprochée comme un crime ! cette insolente jeunesse dorée, non contente Me nous, accabler de ses dédains, de s'abreuver de nos sueurs, de s'engraisser de nos fatigues, elle se glisse le soir à notre foyer, et, comme un larron, profite du sommeil du prolétaire pour lui voler le seul bien qu'il ait ici -bas, l'honneur de sa femme, de sa fille ou de sa sœur! Oh! c'est épouvantable, c'est monstrueux, vois-lu, Louis! c'est à nier la justice divine, aussi bien que la justice humaine! Que faire, encore une fois? Lui envoyer un cartel? Il est brave comme un
spadassin ! il viendra sur le terrain, il me tuera
cela lavera-t-il la fléirissure? cela réparera-t-il l'insulte? Oh! Louis, Louis, ma tête s'égare! Je ne sais
ce qui m'empêche de me brûler la cervelle, après avoir assassiné le scélérat...
— Pas de folie! mon ami, interrompit Duchesses qui méditait prûfondêmentdepuisquelquesminutes; pas de folie ! tout n'est pas perdu. Laisse-moi réfléchir jusqu'à demain; j'aviserai à te tirer d'embarras. Mais, dis-moi : quelle, sorte d'homme est-ce ce comte?... tu l'appelles ?...
— Henry de Moissac.
— Henry de Moissac, bien. Crois-tu qu'il aime Lucie?
— Est-ce que je sais? est-ce que ça aime, ces gens-là?
— Allons, modère-toi et tâche de répondre pltfe sagement à mes questions ; c'est très-important. Songe qu'il y va de notre bonheur commun I
l'incendib
La nuit était noire comme l'aile du corbeau : le vent soufflait avec violence* un orage s'amoncelait péniblement sur la ville de Dijon. Cependant la plupart des habitants sommeillaient, lorsqu'un cri, — cri lugubre, effrayant, vint se mêler aux lamentations de la bise dans les cheminées et chasser chacun hors de son lit.
— Au feu I au feu !
Et nos Dijonnais d'ouvrir leurs fenêtres, d'interroger du regard leurs maisons et celles de leurs voisins, puis de s'apostrophe* mutuellement :
— Où est le feu 1
— N'avez- vous pas entendu crier au feu ?
— Savez-vous de quel côté est le feu ?
— Je crois que c'est dans le quartier.
— Non ; c'est sur la place de l'Hôîel-de-Ville.
— Pas du tout : c'est dans les faubourgs.
— Vous n'y êtes pas, c'est sur la place du Marché.
— Écoutez !
— Mon Dieu ! quelle terrible chose que le feu !
— Dijon n'a pas de chance ; c'est la cinquième fois que le feu prend cette année.'
— Voici les pompes qui passent.
— Au feu 1 au feu ! au f u !
— Hâtons-nous, allons voir ce que c'est.
— Mon ami, je t'en supplie ! ne sors pas, je mourrais de frayeur... non, non, reste avec moi !
— Mais, ma chère amie, il faut bien que je m'informe.
— Non, non, c'est inutile. Ne me laisse pas seule.
— Si c'était près de chez nous.
— C'est impossible, nous le saurions déjà.
— Au feu! au feu! au feu!
*— Le feu! juste ciel! mon pantalon, mes bottes! Nous sommes perdus ! Vite que je sauve ma caisse ! dépêchons-nous ! Allons, madame, debout, aidez* moi! empressons-nous! Sonnez vos domestiques!
Non, ils profiteraient de l'occasion pour nous piller, les gredins : non, ne sonnez pas, mais vile, empaquetez ce que vous avez de plus précieux!
— Il se peut que le fou ne soit pas ici, monsieur !
— Pas ici, pas ici! que dites-vous là, madame? Tant mieux, s'il n'est pas ici ; je le souhaite, juste ciel, qu'il ne soit pas ici ! Cela vous empêche-t-il de vous mettre sûr vos gardes?
Boum! Boum! Boum!
— Trois coups, c'est le tocsin, c'est le feu ! pensa Georges Duval s'éveillant en sursaut. Habillons-nous et courons vers le théâtre du sinistre.
En quelques minutes il était vêtu et hors de sa demeure.
— Où est le feu? cria-t-il à la première personne qu'il rencontra. -
— Dans la rue Piron.
— Dans la rue Piron, répéta l'amant de Clémence avec une terreur inexprimable.
— Savez-vous chez qui?
— - Je l'ignore.
Sans en demander davantnge, Georges s'élança
dans la direction de la rue Piron.
tiO LES AUBERGES DE FRANCE
Des lueurs aux teintes ardentes tourbillonnaient dans l'air.
Guidé par ces reflets, le jeune homme volait à perdre la respiration.
Un atroce pressentiment mordait son cœur.
A son arrivée dans la rue Piron, il aperçut une multitude confuse d'individus qui se pressaient devant une maison en combustion.
Du rez-de-chaussée et du premier étage s'échappaient, fulgurantes, crépitantes, bondissantes, des langues de feu qui se dressaient à une hauteur prodigieuse, et se masquaient cous d'immenses spirales de fumée.
— Au feu ! au feu ! hurlait-on de toutes parts !
Et sur l'airain vibrait un tintement funèbre, et c'étaient des bris de meubles qu'on jetait par les fenêtres, d'horribles craquements, des éclats de vitres, des cris, des plaintes, des imprécations, des interpellations, le bruissement de l'eau grésillant sur les charbons embrasés, un affreux vacarme, — c'était le feu, le plus avide, le plus impitoyable des fléaux !
Et la maison qui brûlait, c'était la maison de M. Cléry, du père de Clémence 1
Georges se rua dans la foule, coudoyant, écartant, renversant ceux qui s'opposaient à son passage. En peu d'instants, il fut vis-à-vis du foyer dé l'incendie.
Une femme était là, effarée, demi-nue, l'œil hagard,
— Ma fillfe I oh ! donnez-moi ma fille ! ma fortune à qui sauvera ma fille ! disait-elle.
On voulait l'emmener, on voulait Paiïacher de ce lieu. Mais elle luttait, elle s'acharnait à rester.
— Ma fille 1 ma fille 1 répétait-elle d'un accent déchirant.
Le feu rampait, rampait I les poutres se rompaient avec fracas, des colonnes ignées se tordaient, voraces, inflexibles, autour des pierres noircies, calcinées, et la maison allait bientôt fléchir à sa base.
— Ma fille, ô mes amis, sauvez donc ma fille ! disait la malheureuse mère.
Mais personne n'osait, personne, dans cet essaim d'hommes hardis et robustes,.personne ne se sentait le courage de braver une mort à peu près certaine.
— Une échelle et un drap! s'écria Georges Duval,
L'échelle fut aussitôt appliquée contre la façade de la maison, etunô toile mouillée apportée au jeune homme. Se couvrir des pieds à la tête avec le drap, grimper intrépidement à l'échelle au milieu des flammes et de la fumée, fut pour notre héros l'affaire d'une minute.
Il monte! nul hourra n'accueille cet acte de bravoure. Les cœurs battent violemment. On craint de parler; on admire en silence. Georges monte encorel il parvient au troisième étage, la 'flamme arrive en même temps que lui.
Georges tient une hache à la main. D'un coup, il enfonce une croisée ; puis il entre dans une pièce éclairée par les clartés blafardes de l'incendie.
Duval se trouve dans la chambre de Clémence Cléry.
Il le sait, il appelle.
Pas de réponse.
Il se précipite vers le lit.
Ce lit est vide. Mais le plancher de l'appartement brûle sous les pieds de Georges ; il va s'écrouler.
Les yeux du commis parcourent la chamiïre. Dans un coin, il aperçoit un corps étendu, immobile.
C'est celui de Clémence; la jeune fille est évanouie,
Duval la prend dans ses bras et revient vers la fenêtre.
Fatalité!
L'échelle dont il s'est servi pour son ascension a pris feu. Elle se carbonise, elle casse en deux et tombe sur le pavé.
Inutilement les pompes jouent, la flamme monte toujours, léclianl de ses baisers destructeurs les murailles de la maison.
La chaleur est étouffante. Une seconde d'hésitation peut causer la mort.
Georges saisit tous les dangers de la position. Son parti est pris. Chargé du précieux fardeau qu'il serre entre les bras, il s'élance vers la porte, l'effondré, gagne l'escalier du grenier où il est promptement rendu.
L'ardeur décuple ses forces. Sans perdre de temps, notre ami se hisse jusqu'au toit par une fenêtre à tabatière ; puis, se laissant glisser sur le versant, avec Clémence, qu'il presse passionnément contre sa poitrine, il arrive sur. la couverture de la maison atte-
nante, au moment où celle qu'il venait de quitter s'abîmait au sein d'un nuage de flammèches et de fumée.
— Sauvé! dit-il avec reconnaissance, en s'asseyant près d'une cheminée ; oh ! soyez béni, mon Dieu!
En bas, on croyait déjà qu'il avait péri victime de son audace, que plusieurs qualifiaient d'imprudence.
Après avoir repris haleine, Georges pénétra par une lucarne dans l'intérieur de la maison. Sa vigueur faiblissait; pourtant, il put encore descendre dans la rue et remettre Clémefice entre les mains de ses parents.
Mais alors, trempé de sueur, blessé à la tête, épuisé, il perdit connaissance.
Quand Georges Duval recouvra ses sens, il était couché sur un matelas; monsieur et madame Giéry, assistés d'un médecin, lui frottaient les tempes.
— " Comment va mademoiselle Clémence ? balbutia-t-il d'une voix tremblante.
— Elle est bien, Georges, répondit madame Cléry. Grâce à vous, elle nous a été rendue. Oh! soyez assuré de l'éternelle reconnaissance de sa mère! mais,
vous, mon cher Georges, vous trouvez- vous mieux?
— J'ai un violent mal de tête, il me semble que tout tourne autour de moi.
— * Ne vous fat ; guez pas, dit le docteur. Votre blessure n'offre aucune gravité, mais le repos et le silence sont indispensables à la çmérison.
— Clémence est sauvée, qu'importe le reste I murmura le commis.