LA MÈRE ET LE FILS
Un matin, peu de jours après les événements que nous venons de raconter, madame de Moissac étendue sur une bergère de sa chambre à coucher, paraissait en proie à la plus violente douleur. Des exclamations sans suite s'échappaient de sa bouche, tandis que ses doigts froissaient convulsivement une lettre portant le timbre de Paris et que des larmes
brûlantes si tonnaient ses joues desséchées. Cet état d'agitation dura environ une heure. Au bout de ce temps, la comtesse, cemposa son maintien, piit une pose plus grave et ayita le corden d'une sonnette.
— Veuillez prévenir M. de Moissac que je désire lui parler, dit-elle à la domestique accourue à sou appel.
Hem y se présenta bientôt vêtu avec une recherche aussi fastueuse que ridicule ; il tenait à la main une badine à pomme d'or.
— Quoi donc ! vous êtes déjà habillé ? dit la comtesse en remarquant la toilette extravagante de son fils.
— Oui, madame, je me disposais à sortir, lorsque m'est arrivé votre message, auquel je m'empresse, comme vous le voyez, de répondre par ma présence.
— C'est bien; asseyez-vous, Henry, répliqua madame de Moissac d'un air froid, qui contrastait singulièrement avec la légèreté du jeune homme. .
Henry ne put réprimer un geste d'ennui : néanmoins il obéit en silence.
— J'ai plusieurs reproches à vous faire, commença la comtesse.
— Amoi, madame?
—Et, poursuivit-elle, à vous parler de la conduite que vous persévérez à tenir, malgré mes remontrance s — ne vous emportez pas... laissez-moi continuer. Votre liaison avec cette petite modiste de la rue Guillaume a aJEfriandé toutes, les mauvaises langues de la ville. Cependant vous m'aviez promis, sinon dé rompre avec l'objet de ce caprice,' du moins de vous entourer de circonspection. Pas du tout, vous n'avez cessé de faire des visites au magasin de la modiste et de contrecarrer toutes mes démarches pour presser votre mariage avec mademoiselle Clémence Cléry. Je veux bien ne pas croire- que vous êtes engoué de cette grisette au point de compromettre pour cela vos plus chers intérêts ; mais il faut que définitivement, j'appuie sur ce mot, vous cessiez des relations qui déshonorent notre nom, et élèvent des barrières à. une union qu'il est de toute nécessité que vous contractiez au plus vite.
— Je serais charmé, madame, de complaire à ce vœu qui est aussi le mien...
— Votre peu d'empressement auprès de mademoiselle Cléry ne prouve guère l'ardeur de vos souhaits.
— Dites plutôt que le peu d'empressement de Clémence à répondre à mes avances ne prouve guère son amour pour ma personne.
— . Ne voudriez-vous pas qu'elle se jetât dans vos bras!
— Dieu m'en préserve ! répliqua le comte avec une fatuité révoltante. Les mariages d'inclination sont la plus sotte affaire que puisse conclure un gentilhomme.
Madame de Moissac, froissée par cette allusion, se mordit les lèvres pour ne pas éclater.
— Cela n'excuse point vos incartades, reprit-elle aigrement.
— Mes incartades! ah! madame, vous vous montrez bien sévère pour des peccadilles fort vénielles, vous devez le savoir. ,
— Henry, s'écria la comtesse, ne pouvant pjus modérer sa colère, vous le prenez sur un ton étrange. Oubliez-vous que je suis votre mère?
— Pardon, madame, dit le jeune homme* d'une
voix plutôt ironique que soumise : je n'ai, soyez en persuadée, pas eu Tinteniion de vous blesser, et je connais trop les égards que je vous dois pour jamais me permettre une inconvenance...
— Assez, assez! ne perdons pas de temps dans une discussion oiseuse, et revenons au sujet qui me préoccupe.
— Je suis à vos ordres, madame.
. — Voyons , franchement , pourquoi témoignezvous tant d'aversion pour Tune des plus jolies héritières de Dijon?
— J'imagine qu'il vaudrait mieux demander à Tune des plus jolies héritières de Dijon, pourquoi elle témoigne tant d'aversion pour le comte Henry de Moissac ?
— Toujours cette manie de jouer sur les mots ! Vous êtes insupportable !
— Erreur, madame, je ne joue pas sur les mots ; plût au ciel que cela fût ! car si les beaux yeux de Tune des plus jolies héritières de Dijon ne m'ont pas heureusement embrasé le cœur, ses vingt ou trente mille livres de rente m'ont vivement impressionné l'esprit.
— Bon, fit la comtesse avec un sourire : cette fois, votre repartie m'enchante, et je vous absous, en son honneur, dés frivolités précédentes.
Henry s'inclina sans quitter son siège.
— Vous voyez donc bien, reprit-il ensuite, que je serais tout prêt à seconder vos espérances, si...
— Si?
— Si je le pouvais.
— En vérité...
— En vérité, madame, je ne remplis pas le beau rôle dans cette comédie ; ce n'est point moi qui ai l'avantage de dédaigner, c'est moi que l'on dédaigne.
— Je tombe de surprises en surprisés.
— Jusqu'à présent, je vous avais caché certain mystère, me flattant que vous n'insisteriez pas pour me pousser à une alliance impossible.
— Impossible!
— Impossible, oui, madame. Si étrange que cela vous paraisse, je le répète, cette alliance est impossible.
— Mais j'ai la parole de madame Cléry.
— Eussiez-vous aussi celle de monsieur Gléry que
LE SOLEIL D'OR **i
nous ne serions pas plus avancés. Celle de la jeune fille nous manquerait, et je. puis vous assurer que nous ne l'aurons pas.
— Que dites-vous là, Henry ?
— Je dis, ma chère mère, que je n'ai pas eu l'avantage de plaire à mademoiselle Clémence, répondit le comte en frisant sa moustache d'un air dégagé. Hélas I non; quand j'ai frappé à la porte, on m'a poliment congédié : le cœur de la chaste pension^ naire était habité; il n'y avait plus de place pour votre très-honoré fils.
— Vous plaisantez !
— Je n'aurais garde de le faire en votre présence, madame.
— Alors, je ne vous reconnais plus ! Devriez- vous vous soucier d'une amourette sans importance?
— Parbleu, répondit Henry en ricanant, imaginezvous que, s'il s'agissait de moi seul, je m'en soucierais I que m'importe la femme pourvu que j'aie la dot. Ah ! madame, madame, me soupçonner de jalousie, c'est me faire une injure que je ne mérite pas. Pour Dieu 1 n'allez pas communiquer vos observations à la baronne de Verneuil! elle me bafouerait jusqu'à
me faire rougir, moi, qui pourtant suis loin de cousiner avec la timidilé.
— Si vous ne cousinez pas avec la timidité, vous fraternisez outre mesure avec la niaiserie ! Il est incroyable qu'on ne puisse raisonner, dix minutes durant, avec vous.
— Pourquoi , diable !...
— Monsieur! s'écria la comtesse exaspérée de cette interjection saugrenue.
— Eh! madame, vous montez la gamme à un point... Je ne suis plus en tutelle, vous devriez, ce me semble, vous le rappeler.
Madame de Moissac dévora cet outrage à ses droits maternels.
— Mais, dit-elle doucereusement, quel est donc le nom de son amant ?
— Le nom de son amant, repartit Henry, qui s'était levé et tapotait du bout des doigts sur les vitres de la croisée; le nom de son amant... Tenez... le voici lui-même qui traverse la rue.
La comtesse courut à la fenêtre.
— Oùçà?
— Ce grand jeune homme en redingote brune.
— N'est-ce pas un commis de M. Jeannet?
— En effet.
— Un de vos amis ?
— Bast ! simple connaissance.
— Je vous ai fréquemment aperçu en sa compagnie.
— Oui, je le vois... quelquefois.
— El c'est ça?...
— Oui, ça, c'est mon rival : ça, c'est aimé de la petite Cléry : ça } ça l'épousera.
. — Cette tournure !
— Cette tournure.
— Mais, Henry, vous avez perdu la tête.
— Je ne l'ai jamais mieux sentie sur mes épaules, madame.
— Décidément, je renoùce à vous deviner.
— Eh bien, ma chère mère, je vais vous donner la clef de l'énigme, si vous daignez m'accorder quelques instants d'attention.
— Je vous écoute, Henry, répondit la comtesse en se rasseyant.
— Ce garçon, dit de Môissac, est le fils d'un jar-
dinier, jadis au service de monsieur Cléry. Ce jardi- fc nier étant mort, le notaire prit à sa charge ses deux enfants en bas âge, et les fit élever. Lorsque ses étudfes furent terminées, Georges demeura chez son protecteur en qualité de clerc. En contact incessant avec Clémence, il ne tarda pas à s'éprendre d'une belle passion pour elle. Il paraît qu'on lui rendit la monnaie de sa pièce. Mais la tendresse de monsieur Cléry pour le flls du jardinier, n'allait pas jusqu'à protéger l'engouement de Georges pour sa fille. Au notaire, il faut, vous le savez,. un gendre possesseur de grands biens au soleil : sa femme s'accommoderait mieux d'un blason. Georges n'avait pas un sou vaillant et signait Duval tout court. Aussi, nos deux tourtereaux comprirent-ils qu'ils ne parviendraient pas à séduire les grands parents. La profession de clerc ne mène pas à la fortune : elle ne mène pas davantage à l'acquisition d'une particule. Georges abandonna le notariat pour le commerce. Ses opinions démagogiques lui gagnèrent l'affection de M. Jeannet. Celui-ci se chargea de l'avenir de notre homme, qui continua d'entretenir avec Clémence, des intrigues assez... innocentes. Ayant, par hasard,
rencontré le commis, je feignis pour lui une grande amitié, et il me livra son secret.
— N'est-il pas frère de cette grisette ?
— Oui, il est le frère de votre modiste, répondit Henry avec vivacité.
— Je ne m'é tonne. . *
— Je vous disais qu'il me livra son secret. D'abord, je crus que rien ne me serait plus facile que d'évincer ce chétif employé : mais, bientôt j'eus occasion de m'apercevoir que je me trompais grossièrement. Il était aimé, bien sérieusement aimé. Une lettre que m'envoya Clémence m'en convainquit. Cependant, je ne me décourageai pas et renouvelai mes instances, même à votre insu. Madame Cléry me voit d'un fort bon œil : son mari, subissant son influence, fera tout ce que voudra sa femme, et leur fille, malgré sa répulsion, aurait, peut-être fini par céder sans l'incendie dans lequel elle faillit périr.
— Quel rapport?...
— Attendez, madame, attendez. On vous a appris " qu'un jeune homme sauva ses jours...
— Oui, je sais.
— Eh bien! ce jeune homme, n'est autre que
Georges. Il est devenu l'idole de monsieur et madame Cléry. Tous deux sont pour lui aux petits soins; de son côté, M. Jeanne t Ta associé à sa maison de commerce...
— Mais cela...
— Gela favorise ses amouFS. Clémence a juré qu'elle n'aurait pas d'autre époux que son libérateur. Elle sera fidèle à ce serment, n'en douiez pas. Elle l'aimait avant, que doit-ce être maintenant?
— Tout est-il donc au pire, grand Dieu ! exclama madame de Moissac avec une expression désolée. Moi qui comptais sur ce mariage pour réparer le désastre...
— Quel désastre? qu'avez- vous?
Incapable d'articuler un son, madame de Moissac montra à son fib la lettre qu'elle avait déposée sur une console.
Henry la saisit et la parcourut des yeux.
— Ruinés! s'écria-t-il en pâlissant. Notre banquier a fait banqueroute!.;, et vous ne me disiez rien, ma mère! et depuis une heure...
— Pas de bruit, Henry, répondit la comtesse.
Peut-être avec de la promptitude, parviendrons-nous
à nous tirer de l'ornière. Tout le monde ignore notre malheur. Une quinzaine s'écoulera, si nous le voulons, avant qu'il soit de notoriété publique. Et dans cet in ter valle. . .
— Dans cet intervalle^ murmura Henry, et appuyant son front sur le pommeau de sa canne ! dans cet intervalle. . . oui. ..
— Vous auriez trouvé le moyen ?...
— Peut-être !
— Oh! merci, mon Henry! que le ciel te bénisse ! •
Le comte haussa les épaules en grimaçant un sourire ironique.
— Mais, ajouta la comtesse, confie-moi ton projet. ' Mon expérience... .
— C'est inutile, madame. Reposez-vous sur moi. Reposez-vous sur moi. Pas un mot de cette lettre à qui que ce soit. Demain vous aurez la certitude que je ne suis pas aussi léger que j'en ai l'air.
En ce moment on frappa discrètement à la porte de la chambre à coucher.
— Un officier de cavalerie désire parler à monsieur le comte, dit la domestique qui entra.
— C'est bien, répondit Henry : priez-le de m'attendre au salon.
— mon ami, tu sauveras l'honneur de notre nom, dit madame de Moissac, en se jetant à son coù.
— Je ferai tout ce qui dépendra de moi. Mais suivez mes instructions : vous irez, tantôt, demander cérémonieusement la main de mademoiselle Clémence Cléry pour moi ; car, jusqu'ici, vos pourparlers avec sa famille n'ont rien eu d'officiel.
— J'irai. • •
— Souffrez que je vous quitte.
Et le comte Henry de Moissac baisa la main de sa mère et se rendit au salon, en fredonnant un couplet d'opéra.