DEUX AMIS
Amour ! comme ce mot vibre merveilleusement dans notre cœur ! ne dirait-on pas que chacune des cinq lettres groupées pour former sa composition, porte avec soi un tendre souvenir, ou une douce pensée, ou une suave aspiration ! N'est-ce point le cas de dire avec le physiologiste : « Quel beau livre ne composerait-on pas en racontant les. aventures et la vie d'un mot? sans .doute.il a reçu diverses impressions des événements auxquels il a servi : selon les lieux, il a réveillé des idées différentes, mais, n'est-il pas plus grand encore à considérer sous le triple aspect de l'âme, du corps et du mouvement? A le regarder, abstraction faite de ses fonctions et de ses actes, n'y a-t-il pas lieu de tomber dans un océan de réflexions ? La plupart des mots ne sont-ils
a» . LES AUBERGES DE FRANCE
pas teints de l'idée qu'ils représentent extérieurement? à quel génie sont-ils dus! s'il faut une grande intelligence pour créer un mot, quel âge a donc la parole humaine? l'assemblage des lettres, leur forme, la figure qu'elles donnent à un mot dessinent exactement, daus le caractère de chaque peuple, des êtres inconnus dont le souvenir est en nous. Qui nous expliquera philosophiquement la transition de la sensation à la pensée, de la pensée au verbe, du verbe à son expression hiéroglyptrque, des hiéroglyphes à l'alphabet, de l'alphabet à l'éloquence écrite, dont la beauté réside dans une suite d'images classées par les rhéteurs, et qui sont comme les hiéroglyphes de la .pensée?... Par leur physionomie les mots raniment dans notre cerveau les créatures auxquelles ils servent de vêtement. Semblables à tous les êtres, ils n'ont qu'une place où leurs propriétés puissent pleinement agir et se développer... ».
Irenez par exemple le mot amour! sa vue, sa tournure, son énonciation ne vous remplissent-elles pas le cœur et l'âme de mille sensations à la fois puissantes et langoureuses, chastes et voluptueuses ?
Amour! quel ravissant symbole, quelle enivrante mélodie ! quand vous apercevez la silhouette de ce bisyllabe, Réprouvez- vous pas un bien-être infini? quand vous saisissez ces deux sons, ne vous semblet-il pas écouter le prélude d'une sonate de Beethoven ?
« L'amour! combien il grandit l'homme, songeait, le lendemain de l'incendie, Georges Duval, couché dans son lit, tandis que Louis Duchesnes lui préparait une potion. Mon Dieu! me serais-je jamais cru capable d'accomplir ce que j'ai accompli? moi, si frêle, si délicat ! Oh ! alors, à ce moment où je tenais Clémence dans mes bras, j étais fort comme un géant; j'aurais brisé des portes d'airain, franchi le cratère d'un volcan !:.. »
— Eh bien , dit Louis en lui présentant un verre, te sens-tu mieux maintenant?
— Oh ! oui , à l'exception d'une grande faiblesse...
— Ta tête n'a plus envie de déménager, j'espière.
— Aurais-je eu le délire ?
— Demande à ta mère. La bonne femme a failli en perdre la raison. Il a fallu que je l'emmenasse Jiors de ta chambre.
— Mais Clémence, comment va-t-èlle?
— Clémence, encore Clémence! Morbleu! je conçois qu'on aime, mais pas à ce point-là. Depuis une huitaine, le nom de oette Clémence évolue sur tes lèvres... et puis des extases, et puis des transports et des cris! Ah! quel terrible amoureux tu fais, mon pauvre ami.
— Est-elle mieux? réponds-moi, je t'en conjure, Louis.
— Lucie est allée s'informer de sa santé.
— Lucie !... Lucie, près d'elle... Une fille souillée à côté d'un ange de chasteté! une...
— Silence, mon ami ; Lucie est ta sœur !
— Ma soeur! non! s'écria Georges eh se dressant sur son séant; non, ce n'est pas ma. sœur! je...
— Voyons, modère-toi. Quand tu seras guéri, je te permettrai les gesticulations ; mais à présent, je suis ton infirmier et te défends tout accès de colère. Respecte la consigne. Surtout, pas un reproche à Lucie quand elle reviendra, on je t'abandonne et
■ retourne à mon régiment.
— Oh!. Louis, tu ne ferais pas cela!
— Si tu me jures d'être calme.
— Qu'elle ne se présente pas devant-moi !
— Ce n'est pas ainsi que je l'entends.. J'exige que tu la reçoives et l'accueilles'comme elle le mérite. Chère enfant, si tu savais avec quelle anxiété...
— Hypocrisie !
— Alors, moi aussi > je suis un hypocrite, car j'ai pleuré en la voyant pleurer, lorsqu'on t'a rapporté sur un brancard.
— Enfin je ne veux pas qu'elle s'offre âmes yeux.
— A ton aise 1 mais tu souffriras que je te dise adieu. Tu es un mauvais frère, Georges! Oui, répéta l'officier avec sévérité, un mauvais frère : tu juges et condamnes sans preuves.
— Oh! c'est un peu fort! N'ai-je pas vu de mes propres...
— Qu'as-tu vu?
— Ce que j'ai vu! cet homme,»ce misérs^le, ce...
— Après?
— N'était-il pas avec elle, la nuit. ..
— Après?
— Cela n'est pas suffisant, sans doute !
— Pour un esprit sérieux, cela ne prouve rien, sinon que ta sœur a été imprudente.
— Imprudente! Tépithète est jolie! Je serais curieux de savoir si, étant marié, tu qualifierais d'imprudence la conduite.de ta femme, trouvée en pareil lieu, à pareille heure, en tête-à-tête avec un jeune homme?
— Tu changes maladroitement la face de la question. Entre une femme mariée et une jeune fille in- • conséquente la différence est grande. La faute de Tune est irréparable; celle de l'autre peut tourner à son avantage.
— Me crois-tu assez fou pour rêver que le comte Henry de Moissac épousera Lucie Duval. . . la modiste?
<— Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Mais au surpLus, je le réitère, est-ce une raison pour maltraiter ta sœur? est-ce une raison pour initier tout le monde à un malheur — si malheur il y a — que tu devrais au contraire t'efforcer Ûe celer? est-ce une raison pour empoisonner les vieux jours de ta mère, qui mourrait de chagrin si elle apprenait les écarts de sa fille? Ah! crois-moi, Georges, avant défaire un éclat dont tu te repentirais, réfléchis longuement. Et, si Lucie n'est pas coupable! — ne secoue pas la tête d'une façon négative — si elle n'a cédé qu'à un en-
traîneraient de jeunesse, et s'est conservée pure malgré toutes les apparences qui sont contre elle ! Les sublimes doctrines de notre religion ne défendentelles pas le jugement téméraire? n'ordonnent-elles pas en même temps la charité, et Jésus-Christ luimême n'a-t-il pas défendu la Madeleine? Je ne suis pas un profond moraliste, mon ami ; ce n'est guère sous la tente ou dans la caserne qu'on prend des leçons de morale, aussi suis-je toujours prêt à pallier chez les autres ce que je voudrais que Ton palliât en moi. D'ailleurs, sois franc : si mademoiselle Clémence Cléry, celle que tu aimes d'un amour si exclusif, si violent, eût joui d'une plus grande liberté d'action; si, par exemple, au lieu de rester constamment dans son salon, sous la surveillance de madame sa mère, elle eût été obligée, comme ta pauvre sœur, de tenir un magasin ouvert à tous les chalands, obligée d'être aimable pour celui-ci, pour celui-là, obligée de provoquer des sourires, d'en recevoir, et que tu l'eusses aimée comme tu l'aimes, que serait-il advenu? Tu lui aurais demandé un rendez-vous.
— Moi!
— Oui, toi; ne me contredis pas. Tu aurais demandé un rendez-vous à Clémence, simple modiste, comme tu en as probablement déjà demandé un à mademoiselle Clémence, la riche héritière.
— Je t'assure... balbutia Georges devenant rouge comme le feu sous le poids de cette insinuation.
— Et, poursuivit froidement Louis, ce que mademoiselle Clémence Cléry, la riche héritière, la fille d'un notaire, qui ne sort jamais sans être accompagnée de sa mère ou d'une femme de confiance, n'a pu t'accorder, la modiste Clémence, pauvre fille, sans appui, sans protection, te l'aurait accordé, soisen convaincu. C'est donc l'immoralité du résultat et non l'immoralité de l'acte qui t'offusque. Et toi, qui t'ériges en juge, tu serais, donc, par ton propre raisonnement,- sur la sellette des accusés, si les circonstances, le hasard n'avait pas dispensé à celle que tu aimes une haute position sociale.
— Mais, Louis, c'est affreux, ce que tu avances là.
— Ce que j'avance là est affreux, j'en conviens; c'est affreux en vérité, car cela est. Notre volonté est souvent impuissante à maîtriser les événements. C'est pourquoi nous devons montrer de l'indulgence
à tous ceux qui oublient de faire le bien et ne font pas le mal pour le plaisir unique de le faire. Au lieu de nous.draper dans un manteau de censeur, si nous sommes vertueux, tâchons plutôt de tendre la main aux malheureux égarés par les passions et de les couvrir de notre égide. Qui sait si, le soir, nous ne serons pas contraints de rougir devant le pécheur qui, ce matin, nous inspirait de l'aversion? Et, en fouillant notre cœur, en disséquant nos pensées, que de vices nous trouvons en nous! N'y a-t-il pas tel moment dans l'existence où nous nous rendrions volontairement criminels, si notre volonté pouvait être exaucée, sans que quelqu'un sût jamais quel en était le désir! Je ne suis ni meilleur, ni plus méchant qu'un autre, pourtant je frémis en m'adressant cette question : Supppse-toi sans pain, sans feu, sans argent, au milieu d'un hiver rigoureux, avec une femme qui pleure, des enfants qui demandent à manger; suppose encore qu'il existe quelque part, à l'extrémité du monde, un homme immensément riche, que tu ne connais pas, qui n'a ni parents; ni amis, et, qu'en levant le doigt en l'air, une partie de sa fortune deviendra tienne, que feras-tu? Et s'il
était nécessaire que ce même homme, inutile à la société, puisqu'il n'a ni parents, ni amis, s'il était nécessaire que ce mêmç homme mourût pour que ta femme qui pleure, tes enfants qui crient, toi qui râles de besoin sur un grabat, ne mouriez pas de faim, que ferais-tu?
— Tu m'effrayes, murmura Georges pâlissant.
— Oui, ce tableau est effrayant, reprit l'officier en radoucissant sa voix , c'est pourquoi , mon cher Georges, j'espère que tu reconnaîtras comme moi, que la vertu consiste principalement dans une entière bienveillance à l'égard de nos semblables. Pardonne à Lucie, et quand elle viendra
— Mais cette tache ! oh ! celte tache !
— Veux-tu être plus lâche qu'elle n'a été faible?
— Si je pouvais me flatter que son séducteur réparera l'affront?
— Qui t'empêche de l'espérer?
— Bast! s'écria Georges, d'un ton sardonique, monsieur le comte a maintenant bien autre chose en tête qu'une grisette ! D'ailleurs il est amoureux de Clémence.
— Tu t'abuses, mon cher : si je me rappelle bien
le portrait que ta m'as fait de M. de Moissac, il convoiterait plus la dut de ta maîtresse que son cœur.
— Et son titre sera un passe-partout infaillible !
— Prends garde, Georges; si j'étais ton ennemi, je présumerais que tu le délestes plus comme prétendant à la main de Clémence, que comme..... amant de Lucie.
— Que dis-tu là?
— Chut ! j'entends des pas dans l'escalier, ce doit être ta sœur. Souviens-toi de mes paroles, ou dans une heure je roulerai vers Paris.
Duchesnesne s'était pas trompé, car Lucie Duval entra aussitôt dans la chambre, en baissant les yeux.
La jeune fille portait sur ses traits l'empreinte d'une amère mélancolie. Depuis la scène du jardin, elle n'avait pas eu un seul entretien particulier avec son frère. D'abord, épuisée par les émotions de celte soirée, elle avait dû garder le lit pendant .une semaine; puis, quand elle reprit ses travaux accoutumés, Georges s'était abstenu de provoquer une explication dont il redoutait les suites, autant que Lucie. Le séjour de Louis dans la famille Duval
avait permis au frère et à' la sœur d'observer entre eux une retenue qui, en toute autre occasion, n'aurait pas manqué d'éveiller la^igilante sollicitude de leur mère. Nous n'avons pas besoin d'avertir le lecteur que le. comte de Moissac n'avait point reparu au magasin de modes. Lucie lui avait écrit, en le suppliant de remplir les promesses qu'il lui avait faites, et en l'assurant en même temps, que, malgré son amour pour lui, elle ne le reverrait que pour être conduite à l'autel. A cette lettre, Henry avait répondu par de nouvelles protestations de constance éternelle ; mais toutes ses tentatives pour obtenir un rendez-vous ayant échoué devant la fermeté de sa victime, il essayait, comme on l'a vu, de l'oublier, pour ne plus s'occuper que de son mariage avec Clémence Cléry. Cependant, Lucie n'était pas guérie de sa folle passion pour le beau dandy : les obstacles attisaient cette passion, et souvent la jeune fille se sentait prête à cédera la fascination que de Moissac exerçait sur elle. Par bonheur, Duchesnes guettait ses impressions. Doué d'un tact exquis et d'une pénétration rare, il savait discerner les phases de la lutte qui grondait dans le sein de Lucie, et,
par un conseil indirect, la rappeler à ses devoirs, lorsqu'il la voyait prête à succomber. Avec cette finesse d'intuition dont toutes les femmes possèdent .une certaine dose, la sœur de Georges avait deviné - que Louis avait reçu les confidences de son frère, aussi concevait elle pour l'officier un penchant mêlé de crainte et de respect. Ce .sentiment paraîtra peu naturel, car les femmes sont plus enclines à détester ceux qui peuvent d'un mot les faire rougir, = qu'à les aimer. Mate Lucie Rivait été presque élevée par ; Duchesnes, et, dès son enfance avait appris à le considérer comme un homme supérieur. Remarquant, du reste, ses efforts pour lui ramener l'affection de Georges, la jeune fille ne pouvait se dispenser de lui manifester sa reconnaissance.
— Eh bien ! dit Duchesnes, quand elle fut entrée.
— Mademoiselle Clémence est parfaitement aujourd'hui; Elle voulait venir elle-même remercier Georges, madame Cléry n'a pas consenti. A-t-il repris ses sens? demanda Lucie à voix basse.
— Approchez- vous de lui : il vous tend la main, répliqua Louis, en. poussant doucement la jeune fille vers le lit du malade.
Lucie s'avança en tremblant; mais Georges, ému par les remontrances de son ami, ouvrit les bras à sa sœur, et tous deux s'embrassèrent en fondant en larmes.
•f- Bravo! mes enfants, dit l'officier, les yeux humides de joie. Voilà une réconciliation qui me fait plus plaisir que les épaulettes de capitaine. Permettes que je vous quitte pour vaquer à quelques affaires.
Duchesnes sortit pour se rendre à la demeure de la comtesse de Moissac.