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PROVOCATION

Le salon où fut introduit notre brave sous-lieutenant était une ravissante pièce qui faisait crever de jalousie toutes les dames de Dijon. Parfaite dans ses manières, la comtesse de Moissac avait un talent

tout particulier pour donner, par leur disposition, du prix aux plus minces objets d'un ameublement; Le salon étant la pièce où elle recevait son monde, avait été arrangé avec un luxe aussi grandiose que coquet. Les débris de son opulence passée s'y étalaient dans un ordre vraiment féerique. En voyant cette riche tenture en velours de Gènes, uni, aux chatoyants reflets, ces doubles rideaux de taffetas rose-tendre, retenus par des embrasées d'argent, ce magnifique tapis de la Savonnerie, ce plafond peint à fresques et du centre duquel descendait un lustre à lacé, dont les mille cristaux réfractaient la la lumière du jour, en attendant qu'ils scintillassent aux lueurs des bougies parfumées, on pouvait se croire dans" le palais d'un fastueux seigneur d'autrefois. Les fauteuils, les canapés en bois des îles, rehaussés de crépines d'or, ajoutaient encore à l'illusion. La table de laque japonaise était chargée de coûteuses futilités; et la cheminée en marbre bleu turquin, était un véritable chef-d'œuvre de sculpture. Ses deux consoles représentaient des cariatides accroupies, supportant dans leurs bras élevés une corbeille oblongue qui formait la tablette de

la cheminée. Rien de menu et de délicat comme le fouillis de cette corbeille qu'bnt eût dit tressée avec des lianes. Une plaque de métal la recouvrait à l'intérieur, et sur cette plaque se dressait, comme sur un trône, une pendule de bronze doré,. ciselée avec un art infini. Elle figurait un preux partant pour la Croisade. Au socle étaient gravées les armes de la famille de Moissac, d'argent à la fleur de lys de gueules. Deux candélabres , dus au ciseau d'un maître florentin, flanquaient cette pendule et étendaient au-dessus d'elle la sveîte nervure de leurs rameaux qui se miraient complaisamment dans une glace vénitienne ornant le gigantesque trumeau de la cheminée. Dans les angles du salon, des jardinières remplies de fleurs, aux tièdes exhalaisons, imprégnaient l'atmosphère d'un caressant parfum. Quelques Watteau, deè Boucher, pendaient çà et là aux plis des draperies.

L'aspect de lant de somptuosités, qui dépassaient par leurs beautés tout ce qu'il avait admiré, même chez son général, émerveilla Louis Duchesnes ; il se prit à examiner chaque chose avec la naïve curiosité d'un enfant : mais l'arrivée de Henry le ramena au

but de sa visite. Son étonnement redoubla en reconnaissant, dans le comte, son grossier compagnon de diligence, car il n'avait pas encore songé à lire la carte que de Moissac lui avait remise. Celui-ci ne se remémora pas immédiatement les traits de Tofluier, quoiqu'il parût chercher dans ses souvenirs où il l'avait rencontré.

— C'est bien à M. le comte Henry de Moissac que j'ai i'hoûneur de parler, dit le sous-lieutenant.

— A lui-même, monsieur, répliqua Henry, en s'inclinant.

— J'aurais à vous entretenir d'une affaire fort importante, et si nous pouvions ne pas être dérangés...

— Je vous comprends , monsieur; vous voulez passer dans mon cabinet?

— Très-volontiers.

Ils montèrent au premier étage où était l'appartement du comte.

— Daignez vous asseoir, monsieur, dit Henry à l'étranger, lorsqu'ils furent arrivés dans une chambre simplement meublée et dont les murs étaient décorés d'armes précieuses..

— Je crois, monsieur, dit Duchesnes en prenant

le siège que lui indiquait lé comte, que nous ne sommes pas tout à faii étrangers l'un à l'autre.

— En effet, plus je vous regarde et plus... Ah! j'y suis ! c'est dans la diligence de Châtillon à Dijon + que...

— Oui, monsieur, c'est là que nous nous vîmes pour la première fois.

— Et vous venez réclamer la satisfaction que je vous avais demandée? reprit. le gentilhomme, en jouant avec ses breloques. Pardon de vous avoir fait attendre; mais je ne m'étais rappelé ni votre nom, ni votre adresse. Enchanté, du reste, monsieur, de votre démarche. Je suis tout à vos ordres.

Louis salua poliment.

— Ma visite, dit l'officier, a un autre objet plus important. Je vous assure que j'avais oublié une provocation que l'ivresse avait inspirée.

— Qu'est-ce à dire, monsieur? dit Henry.

— Je dis, monsieur, que si votre conduite dans la diligence n'a pas été celle d'un galant homme, vous êtes excusable, parce que vous ne possédiez pas votre entière raison.

— Une insulte chez moi 1

— Ah! monsieur le comte, vous avez trop d'esprit pour vous offenser de si peu. La vérité ne blesse que les gens mal appris, et...

— Trê\ e de commentaire, monsieur î Le flegme ne m'en impose pas. Votre heure?

— Un moment, monsieur le comte, un moment; la cause qui m'amène est grave. Avant de nous disputer à propos d'une misère, laissez- moi vous expliquer le motif de ma venue.

— Parlez, monsieur ; mais, pour Dieu ! soyez bref. Je n'ai point de temps à dépenser inutilement.

— Monsieur le comte, je me nomme Louis Duchesnes.

— Que méfait!

— Sous-lieutenant au 4« lanciers.

— Puis? .

— Je suis l'ami de Georges Duval.

— Ah!

— J'étais, jadis, le fiancé de Lucie Duval, sa sœur; vous la connaissez, monsieur le comte ?

— Qu'est-ce que cela a de commun avec...

— Cela, monsieur le comte, nous rapproche tous deux. ... de très-près.

— Peste, monsieur ! s'écria Henry frémissant sous le regard que Ducbesnes tenait cloué sur lui en laissant tomber une à une les paroles de ses lèvres.

— N'ayez pas peur, monsieur le comte, reprit l'officier, ne cherchez pas une arme, je n'ai pas dessein de vous tuer. Loin de là, je vous apporte le bonheur! Vous aimez Lucie Dayai, elle vous aime ; je vous sacrifie t'arâour que j'avais pour elle : jurez-moi de l'épouser et je me retire.

La vo : x du sous-lieutenant était nuancée d'intonations sarcastiques. De Moissac fit un mouvement pour se lever; mais la puissante main de Louis, s'abattant sur son épaule, le força de se rasseoir.

— Je n'ai pas fini, dit-il impérieusement.

Dominé par le magnétisme dont l'inondait son

terrible adversaire, Henry essaya de cacher son ressentiment sous un sourire.

— 'Allons, cher monsieur, achevez votre élégie, dit-il en bâillant.

— Mon élégie, monsieur le comte, est terminée. Vous êtes l'auteur de la pièce, à vous les fruits de la paternité : il ne s'agit plus: que d'apposer votre griffe au bas du dénoûment.

— Pourquoi, diable ! n'y mettez- vous pas la vôlre, beau lancier !

— Après vous, monsieur le comte,

— Oh ! je ne vous disputerai pas cet avantage!

— Monsieur le comte Henry de Moissac, cessons un l>adinage intempestif. Vous avez terni la réputation de mademoiselle Du val, je vous somme de l'épouser.

— Monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?

— Louis Duchesnes, répondit l'officier domptant la colère qui commençait à le gagner.

— Monsieur Louis Duchesnes, je vous somme de déguerpir de chez moi.

— Pas avant que vous n'ayez. . .

— Sur-le-champ !

— Monsieur, dit le sous-lieutenant, vous aimez Lucie, n'est-ce pas ? sans cela, vous n'eussiez pas compromis son honneur ! eh bien, ne la perdez pas à jamais, ne versez pas la honte sur une famille honnête : soyez grand, soyez généreux, monsieur : élevez Lucie jusqu'à vous, sauvez la vie à sa pauvre mère, qui mourrait de douleur si elle savait,.. Mon Dieu ! .sa mère si vertueuse, si sainte ! pauvre digne

Stt LkS AUBERGES DE FRANGE

femme 1 et son frère, Georges que vous aimez aussi, car vous êtes son ami, il me Ta dit... oh! sauvez- le du désespoir! Voyez, monsieur Henry, je vous supplie, je vous conjure,, moi, un officier î je vous bénirai, si vous consentez à...

— Bravo ! bravo ! s'écria le comte, en frappant des pieds; impayable, mon cher lieutenant! j'aurais payé de dix années de ma vie la scène que vous m'ofrez gratis. C'est du. mélodrame premier choix.

— Misérable ! hurla Louis en frappant du revers de sa main la joue du comte.

— Au secours! s'écria de Moissac.

— Oui, appelle, appelle !

— Monsieur, cette insulte...

— Nous nous battrons.

— Tout de suite.

— Au pistolet.

— Au pistolet, reprit Henry recouvrant son impudence.

— A bout portant.

— Du tout à vingkcinq pas. Je ne veux ni assassiner, ni être assassiné.

— Lâche l

LE SOLEIL D'OR 2ft

— Soit , mais je ne me bats que suivant les règles.

— Je te dis que nous nous battrons face à face, sans témoins.

— Cela ne me va nullement.

— Oh! Tinfâme! grinça Louis.

— Vos épithètes sont superflues.

— Sortons/

— Excusez, dans deux heures îl sera temps de-vi* der notre querelle.

— Deux heures ! un retard ! I

— C'est à prendre ou à laisser.

— Dans deux heures donc!

— Oui, dit le comte, tirant sa montre. Il est midi* A deux heures; comme cela j'aurai mon après-dlner libre.

— Le lieu?

— Le Parc offre des ombrages propices ; si cet endroit vous convient ?

— J'y serai.

— Surtout n'oubliez pas vos deux témoins, mon estimable lancier, dit Henry avec le persiflage qui lui était habituel.

— Vous serez servi à souhait, répondit Duchesnës en se retirant.

Tout à coup il revint sur ses pas :

— Puis-je compter sur votre discrétion, monsieur?

— Qu 'entendez-vous par ma discrétion? fit de Moissac en allumant un cigare.

— Les véritables motifs de notre duel ne seront pas divulgués.

— Mais nos seconds exigeront une explication.

— Notre affaire de la diligence...

— Qu'à cela ne tienne, mon galant officier. A deux heures.

— Oui, à deux heures ! répliqua Louis d'une voix sourde. Et il partit.

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