LE DUEL
Qui oserait se faire le champion du duel, mais qui peut cependant, en France, se déclarer son antagoniste, sans se déclarer aussi l'antagoniste de la lé-
gislation actuelle et même de l'opinion publique 1 Le duel est un préjugé exécrable, un reste de la barbarie, une monstruosité, et pourtant il a chez nous droit de cité. Notre Code n'a point voulu prévoir ce crime; nos mœurs lui ont érigé un autel. — N'estce pas quelque chose de prodigieusement anormal ? Deux individus ont une dispute; ils se battent à coups de poing , à coups de pied ; -- ils trouvent des juges pour les condamner, toute une population pour les blâmer. Si, par contre, au lieu de leurs poings et de leurs pieds, ces mêmes individus se servent d'épées ou de pistolets, aucun tribunal né jugera leur affaire, et le monde s'écriera que ce sont .deux braves ! Voilà cette société considérée comme la plus civilisée du -globe! —Un spadassin de bon ton vous -marche sur la botte; vite, il faut lui envoyer un cartel, le tuer ou vous faire tuer, à peine de passer pour un lâche et d'être expulsé de toutes les maisons où Ton était fier de vous recevoir ! Un séducteur se faufile à votre foyer, il faut le tuer ou vous faire tuer ! Un misérable calomnie votre sœur, votre femme, votre mère, il faut le tuer ou
vous faire tuer! Mais, diront quelques optimistes,
celui qui est insulté peut bien traduire l'insulteur devant la police correctionnelle, ou même devant ua jury! Ah! oui, vous irez afficher publiquement la honte de votre famille, vous irez soulever contre vous toutes les vipères de la glose publique, vous irez réclamer une réparation plus ignominieuse encore que l'insulte faite à votre personne ! Ah ! oui, vous viendrez déposer votre plainte au parquet ! que vous répondra-t*on lorsque vous direz que votre sœur ou votre fille a été indignement subornée? On vous demandera si votre sœur ou votre fille a. atteint Tâge de puberté (quinze % ans) ; et, si elle a atteint cet âge, ces quinze ans, on vous répondra : « Désolé, mon cher monsieur, mais votre sœur, votre fille est libre de ses actions.,. Nous n'avons rien à voir là-dedans. » Que faire alors, si Ton est père, frèro ou même rami.de la malheureuse qui s'est abandonnée sur la foi des promesses d'un scélérat? — Reste le duel. Il ne répare pas l'affront, objectera-t-on. Gela n'est que trop vrai. Mais, abstraction faite du désir de la vengeance qui nous agite quand nous sommes lésés dans nos intérêts ou nos affections, nous cédons involontairement à. une
coutume stupide et envoyons notre carte au contempteur des conventions sociales.
Le duel est Invétéré dans le sang français ; il y demeurera longtemps encore, quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse! C'est qu'il a pour lui la faveur publique, qu'on crache le mépris à la face de ceux qui refusent de s'entr'égorger, et que nos dames les plus délicates, les plus sensibles, les plus vaporeuses, celles que la vue d'une égratignure fait évanouir, sont les premières à orner d'une couronne la tête des bretteurs.
Non-seulement les lois ne se prononcent pas ouvertement contre le duel, mais elles en font, encore aujourd'hui, une nécessité, une obligation, pour la plus grande partie de notre jeunesse. En effet, à l'armée, un militaire molesté par un de ses égaux est obligé de l'appeler sur le terrain, par la crainte d'être sévèrement puni ou même cassé, s'il occupe un grade dans son- régiment. -Quel funeste exemple pour tout un peuple! que d'éléments subversifs cette fausse interprétation de l'honneur répand dans son sein ! Quand on songe que, chaque année, en temps de paix, des milliers de jeunes gens sont con-
traints d'apprendre, à la Caserne, la théorie pratique du duel, et que chaque année le même nombre rapportent dans leurs familles cette théorie consacrée par l'expérience et l'habitude, il n'est pas difficile de comprendre que, généralement, nous sacrifiions à une odieuse doctrine,
t Le duel est la fureur et le tiioïnphe de la mode, * écrivait Labrûyère il y a deux siècles : ces paroleà ne sont-elles pas applicables à notre époque, et n'est- <;e pas à présent le raffinement des belles manières que de croiser le fer ou d'échanger une balle avec un de ses semblables?
Du reste, qu'on ne crie pas si haut contre le duel. S'il est permis aux rois dévider leurs différends, lèd armes à la main, au prix de tant de braves citoyens arrachés à leu*s travaux, à leurs foyéfg domestiquer, à leurs plus tendres affections : si lefc victafrëa des monarques arrosées par le sang, éleVéeâ sur léé ruines et les cadavres, sont applaudies des hommes, pourquoi de simples particuliers ne pourraient-ils pas terminer leurs querelles privées par les mêmes moyens?' La logique est inflexible dans ses raisonnements.
Poyr que le 4uel disparaisse, il faut que la guerre disparaisse. JSpfantg jumeaux, ils doivent vivre et mourir ensemble.
Maintenant, suivons Louis Duchesne au café dé la Comédie, où il s'est rendu après son altercation avec Henry 4g Moissac,
— Bonne^-iEoi une pluine et du papier, dit-il au garçon, qui était accouru pour recevoir ses ordres.
— Est-ce tout, monsieur? demanda celui-ci.
— Tout, répondit l'officier.
— Ah!
Cette exclamation fit lever la tète à Louis. Le garçon reprit :
-~ Monsieur désirerait-il un verre de rhum ? nous en avons d'excellent, du vrai Jamaïque.
•!--Non, dit le sous- lieutenant, donnez-moi du café.
Puip il se mit à écrire la lettre suivante :
« Jlon cher Georges,
» Tu me pardonneras de t'avoir caché un secret : je vais me hattre avec de Moissac : une affaire pers&nnelte, ««* toute personnelle, je te le jure, — devait
nous faire rencontrer sur le terrain. Si tu doutes de ma parole, ce que je ne suppose pas, fais-toi conduire à la ferme des Tilleuls, qui se trouve près de Saînt-Seine, interroge la fille du fermier, et tu t'assureras que je dis vrai.
» Cette lettre ne parviendra que dans le cas où j'aurais succombé : alors, mon ami, souviens-toi de mes dernières paroles : sois bon pour ta sœur, elle a été plus imprudente que coupable.
» LOUIS DUCHESNES. »
On le voit, grâce à cette sublime délicatesse, Louis empêchait que la cause réelle de son duel fût connue même de Georges. Par là, il sauvait les apparences, et, à moins d'un malheur, il réhabilitait Lucie dans l'estime de son frère. Quand bien même de Moissac dévoilerait plus tard le motif du duel, l'affaire de la diligence serait promptement révélée, et la réputation de mademoiselle Duvai conservée.
Si le comte périssait, Louis épouserait la modiste, et de toute façon, il réparerait la légèreté de la jeune fille.
C'était un digne, un noble cœur que Louis Du»
chesnes. Pourquoi les hommes de sa trempe sont-ils si rares ici-bas?
Ayant terminé sa lettre, il la cacheta, y mit l'adresse de Georges Duval et courut au quartier d'artillerie.
11 trouva facilement, parmi les officiers, deux seconds: car, hormis une bataille rangée, rien ne plaît tant à notre soldat français qu'un duel avec un pèkin, comme il désigne ordinairement tout ce qui ne porte pas l'uniforme.
— Mais, dit l'un des témoins, n'est-ce pas au pistolet que l'affaire doit se passer?
— C'est au pistolet.
— Alors prenez un costume bourgeois. Les boutons de votre uniforme et ses parements sont autant de points de mire pour votre adversaire... A propos, comment le nommez-vous V
— De Moissac.
— Diable! diable ! de Moissac, vous avez à faire à un luron : c'est le plus adroit tireur de toute la division.
— Partons, messieurs, dit Louis.
— Quand vous aurez changé de vêtements.
m LES AUBERGES ÛB FRANGE
«• C'est inutile, monsieur. Sur un champ de ba*taille, comme dans une rencontre à deux, je suis toujours fidèle à mon uniforme.
î- A votre aise, dit l'autre. Vous êtes prévenu, arrangez-vous. Si vous connaissiez de Moiçsac comme moi, vous ne feriez pas fi du conseil que je vous donne.
-r- Partons, répéta Duchesnes. Si je suis tué, l'un de vous, messieurs, voudra bien se charger de remettre ce billet à son adresse.
A ■*- Avec plaisir, répondirent les deux témoins à la fois.
Puis tous trois sortirent du quatier d'arfillerie.
Le temps était magnifique, on se sentait heureux de respirer sous ce beau ciel. Cependant deux hommes,* jeunes, riches d'avenir et d'espérance, allaient tenter de s'égorger, et quatre autres, par une horrible complaisance, se rendre leur complices.
folie humaine !.
A deux heures précises, Louis Duchesnes et ses témoins abordaient Henry de Moissac et les siens.
On se salua courtoisement de part et d'autre.
— Je sais à cent pas d'ici un excellent endroit,
LE SOLEIL D'OJi 261
mewiegre, dit l# oomte. Si vous daignes roe suivre,
j'espère qu'il vous conviendra.
En effet, le lieu où ils s'arrêtèrent au bout de quelques minutes semblait avoir été disppsé exprès ppur favoriser une rencontre,
C'était une vaptç clairière ombragée par des chênes et des hêtres et resserrée entre deux petits monticules.
On s'en rapporta au sort pour le choix du terrain, des armes et Tordre du tir ; le comte de Moissac obtint l'avantage dans ces deux épreuves successives.
Les adversaires prirent position, séparés seulement par une distance de vingt-cinq pas.
Henry était vêtu pour la circonstance d'une redingote noire boutonnant jusqu'en haut. Le collet de sa chemise était dissimulé avec soin sous une cravate noire. Notre dandy présentait le moins de visée possible.
J^ute, au contraire, avait son unifpnnp qpi offrait plusieurs points de mire à son enn^ini.
Lq visage du prettjier rayonnait d'une satisfaction sinistre, oeini du mw$ était ca^e et froid oorowQ d'habitude, . .., ..
Les témoins s'étaient portés à quelque distance d'eux.
— Feu ! cria l'un d'eux à voix haute.
De Moissac abaissa son pistolet.
— Pauvre garçon, il est perdu! murmura un officier à son compagnon en parlant de Duchesnes.
Une violente détonation se fit entendre.
Louis resta impassible : pas un muscle de son visage ne bougea, pas un frissonnement n'agita ses membres.
— Monsieur de Moissac, voulez-vous réparer l'outrage que vous avez fait? dit-il d'un ton ferme.
— Vous vous moquez, mon cher! repartit le comte avec un certain trouble.
— Songez que votre vie est entre mes mains.
— Commencez par la prendre.
— Tenez ! à celte rose sauvage !
Et, en même temps qu'il désignait une fleur épanouie à l'extrémité d'une branche, éloignée de plus de dix mètres, il pressait là détente de son arme, et la rose touchée en plein calice venait s'effeuiller sur le gazon.
Les assistants émerveillés poussèrent une exclamation de surprise.
— Ce n'est pas fini , s'écria Henry aveuglé par le dépit, ce n'est pas fini, votre coup est lâché, tant pis pour vous ! A mon tour.
: — Non, objectèrent les témoins de Louis. Notre camarade a prouvé qu'il pouvait vous tuer. Il a été assez généreux pour vous épargner, nous ne souf-' frirons pas... •
— Rechargez les pistolets, messieurs, dit tranquillement Duchesnes.
— Mais...
— Rechargez les pistolets, vous dis-je.
On lui obéit en silence, et le signal fut donné.
De Moissac décrivit lentement avec son arme un quart de cercle du sommet de la tête jusqu'à la hauteur de l'œildroit, et, après quelques secondes d'attente, l'explosion se fit entendre.
Des franges d'épaulettes volèrent à terre.
— Vous êtes blessé ! s'écrièrent les témoins, se • précipitant vers le lancier.
— Point du tout, dit-il en les invitant de la maiii ' gauche à se retirer. — M. de Moissac, répéta-t-il de a
sou même ton calme et assuré, voulez-vous réparer l'outrage?
— Vous êtes un insolent» riposta le comte,
— Réfléchissez. Je ne vous supplierai plus qu'une fois. Prenez garde à votre pistolet,
Ces mots étaient à peine prononcés que le pistolet de Henry, frappé d'une balle, s'échappait de sa main et roulait sur le sol.
Afin d'expliquer ce coup, il suffit de dire que de Moissac se protégeait la figure .avec son arme dont le bout dépassait assez sa tête, pour permettre à un tireur habile d'atteindre le canon sans que les ricochets du projectile pussent causer au porteur de l'arme autre mal qu'un engourdissement momentané au bras.
-!- C'est superbe, sur ma parole, dit l'un des officiers avec enthousiame. Ça vaut la pipe que le général Marceau cassa dans la bouche de son factionnaire. Allons, messieurs, nous déclarons l!honneur satisfait,
— Nullement, dit Louis. Je somme M. de Moissac de réparer l'outrage qu'il sait ou de recommencer le combat.
— Nous n'y souscrivons point, intervinrent unanimement tous les témoins,
— Alors, nous nous passerons de vous, continua Louis ; n'est-ce pas, monsieur le comte ?
— Je suis à votre disposition, monsieur, balbutia Henry, qui n'était pas encore remis de son émoi.
Force fut aux témoins de céder à l'opiniâtreté des deux adversaires; néanmoins, cevi* de l'officier, après s'être consultés, réclamèrent l'égalisation des chances.
— Nous consentons au duel, dirent-ils, mais à une condition.
— Laquelle?
— MM. de Moissac et Duchesnes agîyoot comme si nous arrivions sur le terrain. Le sort décidera une seconde fois du choix des armes et de la primauté du tir.
— Je refuse, essaya Louis...
— Nous .adhérons, dirent les témoins de Henry* Ce dernier fut contraint, par orgueil, d'approu- ,
ver cette motion.
Une pièce de cinq francs, jetée en l'air, interro gea le hasard.
" Sa réponse fut favorable à Duchesnes.
Les traits du comte se contractèrent, sa face se couperosa de taches livides.
— Monsieur Henry, dit le lancier avec un accent triste et ému, en recevant le pistolet qu'on lui tendait, il est temps encore, revenez à vous. Vous êtes jeune, noble, l'existence serait belle pour vous, si vous vouliez ! Oh! je vous en conjure, au nom de vôtre mère, ne me laissez pas vous tuer ! *
De Moissac resta muet.
' Il y eut un instant d'horrible anxiété.
Tout à coup le gentilhomme articula ces quatre syllabes:
— Imbécile !
— Je ne puis pourtant pas le tuer, s'écria désespérément Louis comme s'il se parlait à lui-même ; non, mais il se souviendra de moi. — Gare à votre épaule, monsieur !
Aussitôt le coup partit, et le comte Henry de Moissac roula sur la pelouse.
Il avait Thumérus brisé à la hauteur de l'omo-