AMOUR ET AMITIÉ
Revenons à Georges que nous avons laissé en tête à- tête avec Lucie.
- — Tu as vu Clémence, n ? est-ce pas ? dit-il après une pause assez prolongée.
«-Oui ; elle m'a promis qu'elle viendrait te faire uûé visite aujourd'hui , si elle pouvait.
— Et sa mère a consenti ?
' — le ne sais, répondit Lucie en rougissant. Mais, en me reconduisant, elle m'a dit à l'oreille: Dis4ui que je tâcherai de sortir seule, parce qu'il faut, de toute nécessité, que je lui parle avant ce soir, si c'est possible.
— Elle paraissait donc inquiète 1 reprit Georges avec l'obstination particulière aux amoureux qui,
quelque assurés qu'ils soient que leur flamme est partagée, cherchent encore à corroborer cette conviction par l'opinion des autres.
— Inquiète, répliqua la mpdiste, oh ! certes, oui, elle paraissait bien inquiète ! si tu avais entendu avec quel empressement elle s'informait de tasanté.. .
— Chère Gléme&ce ! interrompit Georges, elle est plus malheureuse que moi !... Et sa mère, madame Gléry?
*~ Madame Çléry s'est wwwtrëe toMxœne pour nous. Elle s'est toujours fort occupée de ton état, et prieurs foi§ elle a envoyé» dern&ader de tes nouvelles.
— CEois-tu quelle sache?, ,. cpmmença Georges,
— Qu'elle saqhe ! répétai interrogativewent Lucie.
— Oh! rien, répondit-il.
A cenwmept, madame Duv^l eptra &u)s h Cambre, accpmpagnée de Cléjpepcç Çléry.
La jeune fllle tremblait de tous sep me^H"^, cornue si elle commettait une mauvaise action,
A son apparition, le malade poussa un cri : &qr amante fit u» cas m avapt (spipii^ po»r se jeter dam* ses brw f mm la putew l'arrêta.
-r Clémence !
— Georges !
— Mon pauvrç enfant, dil la mère en embrasant le commis, te voici donc enfiq sauvé 1 oh ! que béni soit le Seigneur qui te rend à ma tendresse? je craignais .tant qu'il i<e succombât, mon fils ! Oh ! que jç suis heureuse ! Approchez, approchez-vous donc de lui, mademoiselle; n'ayez pas honte ; il vous a tirée d'un grand péril,.. Mais comment vas-tu? comment te seps-tu, mon enfant ?
Et la bonne femme, folle de joie, pleurait et riait tour à tour en couvrant son fils de caresses.
Clémence, plus écarlate qu'un coquelicot, tendit à son libérateur uûé main que celui pressa ard^mment contre ses lèvres.
Pendant ce temps, Lucie, avec une perspicacité toute féminine, prit sa mère par le bras et l'en-» traîna dans un appartement voisin.
-s- Clémence! murmura Georges, ivre de boa-' heur.
— Calmez-vous, mon ami, dit la jeune fille ef* frayée de l'exaltation qui se peignait en traits de feu sur le visage du commis.
— Que je me calme, répondit-il ! mais voulezvous donc que j'étouffe la flamme qui me dévore ? voulez-vous donc, cruelle, que j'arrache de mon cœur les sentiments qui l'embrasent? voulez- vous donc que je ne vous aime pas? Est-ce que ça m'est possible à moi, de ne pas vous aimer? est-ce que je puis ne pas être heureux en vous voyant, en vous sentant près de moi, en pressant vos doigts dans lés miens. Oh ! Clémence, ma Clémence, si je mourais à présent, je ne me plaindrais pas. Expirer au milieu de délices inexprimables, ne serait-ce point le comble de la volupté ! Tant de mois se sont écoulés depuis quejenevous ai vue, seule, comme je vous vois maintenant, depuisquejen'ai entendu le son de votre voix... Clémence, Clémence, mon Dieu ! comme je t'aime, si tu savais... mais comme tu es belle... et penser que toi aussi tu m'aimes, car tu me Tas dit, n'est-ce pas ?... Vous ne me répondez point : qu'avez-vous ? est-ce que?... oh! je ne puis croire I... De grâce, parlez-moi... un mot...
— Oui, je vous aime, Georges, dit mademoiselle Gléry en détournant la tête pour cacher sa rougeur.
LE SOLEIL D'OR S7i
— Elle m'aime I elle me l'avoue ! s'écria le jeune homme emporté par la fougue de sa passion.
— Modérez-vous, Georges... vous me fiâtes frémir!
— Que je me modère !
— Oui, ou je me sauve, dit-elle avec un mutin sourire qui doublait la puissance de ses attraits. Je suis venue pour vous entretenir d'une affaire sérieuse.
— Oh ! je vous en conjure, chère Clémence, ne nous occupons que de vous.
— C'est de nous qu'il faudrait dire.
— Laissez-moi vous embrasser pour cette bonne parole.
— Non, monsieur, je vais m'asseoir à côté de votre lit et nous causerons. Je puis disposer d'une heure. Hais je ne resterai qu'à une condition.
— Obéir à vos volontés sera toujours mon plus vif plaisir. Parlez, chère amie.
— Vous serez sage et m'écouterez attentivement. -- Que vous êtes aimable 1
Clémence se débarrassa de son châle et de son chapeau qu'elle avait jusqu'alors conservés, et revint s'établir près du malade.
Clémence, à l'inverse de Lucie, était le type de la perfection régulière. Elle n'avait que dix*huit ans, mais se» formes étaient si nettement dessinées, le galbe de ses épaules si harmonieux, que, sans la chaste douceur de son regard et la blancheur de son front d'albâtre, on lui aurait donné au moins un lustre de plus.
Georges n'était guère plus âgé qu'elle. Il avait les cheveux blonds naturellement bouclés, le visage ordinairement rose, les yeux d'un £leu de saphir, timides et voilés quand la passion sommeillait dans son cœur, ardents et lançant des éclairs quand ses sensations étaient excitées.
Les deux jeunes gens gardèrent le silence pendant quelques minutes.
Ils s'admiraient dans le frais éclat de leur beauté juvénile et noyaient tous les chagrina passés dans le lac azuré d'un virginal amour, . Oh 1 un premier amour, pur, malgré sa puissance , candide, malgré ses transports, savez-vous ce qu'il renferme de suavités, de senteurs pénétrantes, de rêves dorés, d'aspirations ineffables !
Un premier amour, c'est ta vie qui agrandit son
Lï SOLEIL D'OR 178
cercle* l'intelligence qui déploie ses ailes, le oiel qui nous ouVre ses portes.
Un premier amour, c'est une jouissance courte par sa durée, infinie par son action, le chant du cygne à son dernier soupir, un souvenir qui ne nous quitte jamais, une oasis rafraîchissante dans laquelle nous nous reposons chaque fois que nous sommes fatigués «n parcourant le désert sablonneux de l'existence: une image qui se reproduit avec tous ses détails de grâce et.de poésie, à nos yeux, quand la mort va les sceller pour toujours de son terrible caGhet.
Mais, comme le fruit, comme la fleur, comme le papilloû, le moindre contact étranger flétrit sur le cham p lie vernis d'un premier aftiour.
Mettez-y la main et vous enlèverez le pollen auï Couleurs immaculées.
Un premier amoiir est un parfum doninous por* tons la substance dans notre âme: dès que nous voulons en user, il se volatilise et ne se recompose plus.
Qui me rendra, pour une seule minute, une palpitation de mon premier amour !
Aimez- vous, bons jeunes gens, savoures le nectar
et l'ambroisie dont les regards distillent les arômes, car, hélas I cette heure ne reviendra plus pour vous.
Clémence et Georges n'avaient pas pris garde que la porte de la chambre s'était doucement ouverte, et que M. Jeannet venait d'entrer.
— Ah ! bravo, mes enfants 1 s'écria le négociant après avoir contemplé un instant la pantomime expressive des deux amants.
En entendant cette exclamation , mademoiselle Cléry, confuse, retira vivement sa main de celle de Georges et voulut s'éloigner.
— Non, non, mademoiselle , restez, dit M. Jeannet. Pardonnez-moi seulement d'avoir troublé votre délicieux tête-à-tête. Mais bast! ne craignez rien : je serai discret; discret comme une pie, ajoufa-t-il d'un air narquois... Et ce cachottier de Georges, il ne m'avait pas dit... Ah! ah! voilà donc la cause de ces grandissimes soupirs, que j'entendais soir et matin, au rayon de nouveautés ! Parbleu ! je me doutais bien que mes soieries étaient innocentes de pareil péché.
Les jeunes gens sourirent et Clémence osa lever
les yeux vers le pêgociant, qui se frottait les mains avec une bonhomie toute joviale. ,
— Ma foi, vous n'êtes pas galant, monsieur, dit Georges d'un ton un peu piqué.
— Pas galant, je n'en suis que trop convaincu, mais à mon âge, c'est permis,— n'est-ce pas, mademoiselle ?
La jeune fille balbutia une réponse inintelligible, et M. Jeanne t continua :
— D'ailleurs, qui pensait vous surprendre en tête à tête... Moi qui vous croyais à l'article de la mort, mon cher Georges. Cependant,, que .je ne vous dérange pas. Si je suis un intrus, dites un mot, mes enfants, et je reprendrai le chemin de mon logis, quoique j'aie une certaine nouvelle... qui vous concerne tous deux...
— Tous deux!
— Eh 1 oui, tous deux : mademoiselle Clémence Cléry, amoureuse de monsieur Georges Duval, et monsieur Georges Duval, amoureux de mademoiselle Clémence Cléry. Je suis explicite comme le distributeur des rôles dans un vaudeville. Mais ma présence vous gène, je m'en vais.
■** Non, non, monsieur Jeanne t.
— Au revoir ! *
— Restez, nous vous en conjurons, dit Clémence en se plaçant entre le négociant et la porte.
Celui-ci qui n'avait pas l'intention de sortir et voulait simplement aiguiser la curiosité des jeunes gens, se fit beaucoup prier avant d'accepter un -siège.
Puis, quand il se fut assis, eut croisé ses jambes et appuyé son menton sur le pommeau de sa canne :
— Eh bien, Georges, dit-il, notre maladie est-elle en voie de guérispn ?
— Oh ! je suis complètement guéri, répondit le frère de Lucie.
— Complètement, complètement! n'est pas exact. Vous avez besoin de ménagements, de soins assidus. Il faut surtout éviter les émotions fortes comme...
— Mais, voulut objecter le commis. . .
— ■ Ne commettez pas d'imprudence , reprit M. Jeannet. Mademoiselle, je vous prie, joignez vos recommandations aux miennes, et je sui3 sûr que nous serons écoutés. * .
— Monsieur Georges est assez raisonnable pour goûter la justesse de vos conseils, repartit la jeune fille d'une voix embarrassée.
— Mademoiselle Clémence, j'ai reçu tantôt une lettre de M. votre père ; voulez-vous me permettre de vous la communiquer? Elle est très-intéressante, celte lettre !
Ce disant, le commençant tirait de son portefeuille une lettre et la passait à mademoiselle Cléry.
— Cependant, objecta celle-ci...
— Lisez, lisez r mon enfant, c'est un secret qui vous regarde ; et pour ne pas augmenter les torturés de ce pauvre Georges qui me dévisage comme si je lui avais vendu une pièce de coton pour une pièce dé fil, lisez haut.
Clémence commença aussitôt :
« Cher monsieur,
i Après le service que nous a rendu votre protégé, ce brave Du val, que je m'étais accoutumé à considérer comme un fils jusqu'au moment où il me quitta, après les promesses que vous me faites, après
te
ce que j'ai pu juger des dispositions de ma fille, et après mûres réflexions, je suis d'accord... »
Clémence s'interrompit à cet endroit de sa lecture ; mais ses yeux achevèrent ce que ses lèvres ne prononcèrent pas: puis, elle pâlit, rougit, et se précipita aux genoux du négociant.
— généreux ami! s'écria-t-elle.
— Qu'est-ce ? demanda le malade.
— Un moment, dit M. Jeannet, en relevant Clémence et en ramassant la lettre qu'elle avait laissé tomber.
Mais la jeune fille vola vers le lit, et dans sa joie, embrassant Georges avec transport :
— Mon père consent, il consent à notre mariage I
— Oh 1 vous ne me trompez pas ?
— Eh I non, on ne vous trompe pas, maudit incrédule ! dit le négociant. M. Cléry vous donne sa fille, si elle veut bien d'un mauvais sujet comme vous.
— Comment 1 cette lettre ! . . .
— C'est tout simple, mon cher Georges, répliqua l'excellent M. Jeannet. Je m'étais aperçu de votre
amour pour mademoiselle. Un billet que vous aviez maladroitement perdu dans mon cabinet, m'a appris que mademoiselle ne vous dédaignait pas. J'ai la monomanie de faire des mariages (moi qui ne me . suis jamais marié), et me suis mis en tête de mijoter le vôtre; — une idée qui en vaut bien une autre, n'est-il pas vrai? — Donc, j'ai profité de la première occasion favorable pour faire partager mes vues à M. Gléry. Si vous ne me refusez pas votre acquiescement, dans un mois la noce ? Je payerai les violons.
Nous renonçons à peindre la scène d'attendrissement qui suivit cette révélation aussi concluante qu'inattendue.
Mais ce que M. Jeannet s'était bien gardé d'avouer, c'est qu'il avait promis à M. Cléry de gratifier Georges d'une dot de cent cinquante mille francs et de l'instituer son héritier.
fty> LES AUBERGES DE FRANGE