‹ Le Soleil d'orChapitre 21 sur 27 · TRAHISON · texte numérisé non relu

TRAHISON

Cependant la popularité de Louis- Philippe diminuait. Son élection, produit d'une enthoysiasme momentané, inspirait déjà des regrets cuisants Le ministère était, en défaveur : Lafayetie semblait se reprocher la part qu'il avait prise à l'intronisation du duc d'Orléans : des rumeurs sourdes circulaient d'un bout de la France à l'autre.

La torche des révolutions n'était- pas éteinte encore : avec de l'audace on la pouvait rallumer. Ce fut, du moins, ce que pensèrent les chefs des diverses sociétés secrètes; car, s'étant réunis à Paris, vers la fin de mai, ils décidèrent de profiter du mécontentement général pour fomenter une insurrection. Le soulèvement fut fixé au 8 juin. Toutes les ventes

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reçurent avis de se tenir prêtes à marcher. Mais, avec cçtte discrétion qui enveloppait les actes du carbonarisme, aucun de ses membres secondaires ne fut ini* tié à ce qui se machinait. Seuls, les présidents et les députés des ventes eurent connaissance de la résolution du conseil suprême. Le 6, chacun d'eux vit arriver un émissaire qui lui dit :

«*- Frère, tu convoqueras la vente. pour demain soir. L'heure #»st venue. Que tous les bons cousins soient préparés à défendre la liberté ; qu'ils sortent en armes, le 8 au matin, accompagnés des amis de la cause ; qu'ils s'emparent de la ville ; qu'un comité provisoire soit immédiatement nommé pour gérer les affaires publiques : que la propriété des citoyens soit protégée ; que le moins de sang possible., soit versé ; mais moj-t aux traîtres ! — Prudence, courage, fermeté dans l'action ; n'oubliez pas que , l'avenir de l'humanité sera entre vos mains !

M. Jeannet était député de la douzième vente à la vente centrale qui siégeait à Lyon.

Si impatient qu'il fût de renverser la royauté de Juillet , le négociant croyait, avec raison , que le temps n'était pas encore propice, et qu'il fallait dif-

férer pendant quelques années pour tenter l'ébranlement des masses; mais il ne lui convenait pas de résister à la volonté du conseil suprême. En devenant carbonaro, il avait renié jusqu'à son moi : aussi rèpliqua-tril à l'émissaire qu'il obéirait. Du reste, son dévouement à l'association était une véritable religion. Comme tous les hommes profondément pénétrés d'une idée, M. Jeannet avait une confiance aveugle dans la sûreté de jugement de ses chef», et il aimait mieux considérer comme erronées ses propres appréciations que de suspecter celles de la vente supérieure.

Les charbonniers de Dijon furent donc convoqués à une assemblée extraordinaire qui devait avair lieu dans une auberge abandonnée d'un faubourg.

Ce local, qui appartenait à ,M. Jeannet, lui sembla plus propre à la séance que les salles souterraines où se tenaient habituellement les réunions des affiliés.

Son éloignement de la ville, son isolement de toute habitation étaient, croyait-il, autant de garanties contre une surprise de la police.

-Mais M. Jeanpet avait surtout choisi cette maison

parce que ses caves renfermaient un vaste approvisionnement d'armes, dont les conjurés pourraient se munir avant de rentrer en ville.

A cette époque, Georges était tout à fait rétabli.

Le bonheur d'être aimé aide si puissamment à la guérison d'un malade !

Notre commis voyait Clémence presque chaque jour : M. Cléry l'avait personnellement assuré qu'elle serait sa femme, il ne s'agissait plus que de gagner madame Cléry, à qui ce mariage souriait médiocrement, car il détruisait les brillantes espérances qu'elle avait conçues pour l'avenir de sa fille. Toutefois depuis qu'elle avait appris le duel de Henry de Moissàc avec Duchesnes, la vieille dame se sentait > moins disposée à donner la main de Clémence à un batailleur. Du reste, l'était du sonate inspirait de~sérièuses inquiétudes. Les chirurgiens désespéraient de le sauver. Georges pouvait donc se flatter de devenir bientôt l'époux de Clémence. • Néanmoins une chose troublait sa félicité. Hait jours après le duel où il avait déployé tant d'adresse et de générosité, Duchesnes avait été rappelé à son régiment; on disait dans la ville que ce rappel était dû à -la comtesse -

38t LES AUBERGES DE FRANGE

de Moisgac et qu'elle intriguait auprès du ministre de la Guerre pour faire casser le sous-lieu tenant,

Georges attendait impatiemment une lettre de son ami : mais, soit manque de temps, soit négligence, soit toute autre cause, il n'avait pas encore reçu cette lettre, quand, une après-midi, M. Jeannet lui commapda de se trouver à la réunion du faubourg.

Sans vouloir lui confier le but de cetie réunion, le négociant crut devoir informer son protégé qu'on était à la veille de graves événements.

-*- Georges, vous n'aves pas oublié votre serment? lui dit-il.

— Non monsieur, je l'ai gravé dans le cœur.

' — Ainsi, vous êtes prêt à tout immoler pour le service de la société.

— Tout jusgu'à ma.personne.

— Votre personue, je n'en doute pas, mais si Ton réclamait de vous le sacrifice de votre famille?

«*- J'ai promis, répliqua fermement le jeune homme.

~- Vous savez ce que nous entendons par la famille, contiuua M. Jeannet : nous étendons le père, lacère, les f^, les wurs, les parents Ji femme,

la fiancée, ajouta- 1— il en appuyant progressivement sur les mots.

Georges recula comme un homme qui aperçoit tout à coup un précipice béant devant ses pieds.

-:- Oui, reprit son interlocuteur avec intention, dans la famille nous comprenons même la fiancée. .

— Clémence ! balbutia Georges àttèré.

Le négociant feignit de ne pas avoir entendu cette exclamation, et son commis, honteux d'un moment de faiblesse > bien naturel d'ailleurs, s'écria après * unins!anldcslleIlCf: , :

— Monsieur, j'ai juré, je serai fidèle à ma parole., En prononçant cl*s paroles, de grosses goultes de

sueur brillaient sur le visnge du pauvre amoureux qui jamais n'avait eu ù subir pareille épreuve..

— Bien, dit Jearmet, en. lui tendant la main, j'espère que vous ne serez pas réduit à une aussi dure nécessité. Toutefois, faites vos dispositions comme si vous (Jeviez mourir. Il peut survenir d'étranges eon* jonctures d'ici à demain.

Est-œ qu'une insurrection ?. ..

— A bon entendeur, salut... Patience, valeur et d#çrétio»l«..

Sur ce, le négociant laissa Georges et se rendit chez M. de Moissac.

En sa qualité de député à la vente centrale, M. Jeannet remplaçait le président de la vente particulière lorsque celui-ci était absent, et comme Henry de Moissac ne pouvait, à cause de sa blessure, assister à la séance, notre marchand voulait lui communiquer les instructions dont il était chargé.

On l'introduisit dans une pièce faiblement éclairée, car la lumière fatiguait la vue du blessé.

Lorsque le négociant entra, madame de Moissac, assise au chevet de Henry, causait avec lui.

Sur un signe de son fils, elle s'éloigna aussitôt.

Ayant minutieusement fermé la porte, M, Jeannet vint prendre près du malade la place primitivement occupée par la comtesse.

-* Ah ! dit Henry , je crois que cette maudite blessure est mortelle. Ils veulent me faire l'amputation du bras; au diable ! j'aime mille fois mieux crever comme un chien que d'être mutilé.

— N'y a-t-il pas d'autre remède ? demanda Jeannet avec intérêt.

— Ces ganaches de bouchers de province n'en

connaissent pas d'autres. Encore s'ils savaient proprement couper un bras ; mais bast! ils m'écorcheraient. Par bonheur, j'attends un ami de ma mère, ce soir, le docteur Lisfranc ; puisse-t-il arriver I car je souffre comme un damné. Y a-t-il quelque chose de-nouveau?

— Oui, beaucoup : des nouvelles très-importantes.

Et le député mit Henry au courant de la situation.

— Une révolte ! murmura le comte quand Jeannet eût fini.

— Demain.

— Je n'y serai pas...

— Nous le regrettons beaucoup.

— Pensez-vous que votre maison du faubourg soit bien sûre ?

— C'est mon avis.

— Je vous en prie, monsieur, ayez soin de me transmettre, heure par heure, les progrès du mouvement.

— Soyez tranquille, je n'y manquerai pas, dit Jeannet

— Merci, je compte sur vous.

— Au revoir, dit le négociant en se levant.

' — Gteorgés sera-t-il des vôtres ?

— Très-certainement.

— Ah ! fit le malade, comme s'il se sentait soulagé çl'un grand poids.

Malheureusement, le député ne vit pas le sourire de joie férooe qui plissa alors les lèvres livides du comte, car il aurait soupçonné la fidélité du président de la douzième vente, et se serait épargné bien des inquiétudes.

A peine était-il sorti que madame de Moissac rentrait dans l'appartement.

— Que vous veulent donc ces gens mystérieux ? demanda-t-elle à Henry. Ce Jeannet, par exemple, il m'a toujours eu l'air d'un sournois de la première espèce ?

— A-t-on envoyé au bureau des Messageries savoir si Lisfranc était enfin arri vé ? dit le blessé.,

— J'ai envoyé, dit la mère, mais la domestique n'est pçis encore de retour,

— Quelle heure est-il maintenant ?

. — Trois heures.

— Trois heures. La malle-poste de Paris (Jevrait être ici. Quelle anxiété ! L'impatience me torture plus encore que le mal.

■*- Ah,! mon Dieu ! moi aussi je suis torturée,.dit la comtesse en portant son mouchoir à ses yeux; notre fortune perdue,| notre dernière ressource sur le point dç nous échapper ! quelle sottise que ce duel!

— Silence, madame, ne parlons plus de cela!

— 11 est aisé de réparer ses fautes en disant : « n'en parlons plus, » reprit aigrement madame de Moissac; mais nous voici complètement ruinés. Ce misérable officier, oh ! je n'aurai pas de repos que je ne Taie fait dégrader ! que ne puis-je tenir cet autre, cetnanant, ce Georges Duval, comme je tiens son ami, le lancier ! ah ! son compte sera bon ! Et ces Cléry qui l'accueillent. . .

— Chut ! fit Henry : on sonne ; courez, ma mère... Si c'était Lisfranc!

La comtesse revint bientôt accompagnée du chirurgien ordinaire de son fils.

— La malle-poste a relayé, il y a dix minutes, lui

dit-elle; M. Lisfranc n'était pas au nombre des voyageurs.

---Fatalité! maugréa le jeune homme entre se* dents.

— Je rais, si vous le permettez, monsieur, dit le chirurgien, lever l'appareil...

— Faites^ répliqua sèchement Henry.

Le docteur se mit sur-le-champ à l'œuvre.

Quand il eut sondé et étudié la blessure, il secoua la tête.

— Y aurait-il danger ? s'écria involontairement la comtesse.

— Si M. le comte m'en croyait, il ne reculerait pas devant une opération, repartit le chirurgien.

— Non, dit sourdement celui-ci. Je veux avoue l'opinion de Lisfranc.

— Cependant... objecta madame de Moissac.

— C'est mon dernier mot, répliqua Henry.

Le chirurgien replaça l'appareU et sortit en disant :

— Vousavez tort, monsieur, la gangrène ne badine pas.

— Écoutez, madame, dit Henry à sa mère quand ils furent seuls.

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— Que souhàites-vous ?

— Approchez davantage..

La comtesse se pencha sur le lit.

— Faites prévenir le procureur du roi que je désire lui parler, dit le malade à voix basse.

— Le procureur du roi !

— Oui ; et faites en sorte que toujours on ignore son entrevue avec moi. •

— Délirerait-il? pensa la comtesse.

— Hâtez -vous, continua Heury : le temps presse.

Qand le magistrat fut près du lit du màlàdft, éeluici ltîi dit:

-— Ce que j'ai â vous révéler est terrible. Mâts pour moi cette révélation eàt une tengeance ; à vous, elle assurera la place de procureur général.

—- Je vous écouté.

Alors, Henry, d'uû ton prefeque imperceptible* comtnènca une confidence qui duta phi9 d'une heure.

En le quittant, le magistrat, quoique habitué à entendre des aveux, épouvantables , était blême àe stupeu*.

— Des carbonari à Dijon ! répétait-il en se dirigean t du côté de la caserne de gendarmerie.

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