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L ARRESTATION

Il était dix heures du soir.

La chaleur insupportable pendant la journée avait augmenté depuis le cfcucher du soleil. L'air était littéralement embrasé. Nulle étoile ne scintillait, au ciel. Un crêpe noir comme Fébène, dense comme le métal, voilait les astres du firmament.

Parfois une lueur immense rayait la voûte céleste, puis Ton entendait le sourd roulement du tonnerre : mais bientôt tout retombait dans le silence et l'obscurité.

Lugubre était la nuit, terribles les menaces qu'elle recelait dans ses plis ténébreux.

Pourtant, à la faveur des éclairs, on pouvait distin-

guer des ombres qui s'acheminaient vers un des faubourgs de Dijon.

Ces ombres glissaient d'un pas furtif le long des trottoirs, et quand, par hasard, Tune rencontrait un promeneur attardé, ou bien elle cherchait à se dissimuler dans renfoncement d'une porte, ou bien elle accélérait sa marche, ou bien elle s'esquivait par une rue latérale.

Toutes paraissaient craindre d'être reconnues.

Elles arrivèrent ainsi à un espace découvert au milieu duquel se dressait un édifice isolé.

Là, elles redoublèrent de précautions, firent le tour des maisons les plus voisines et, ensuite, une à une, s'approchèrent de l'édifice.

Sans doute, la porte était ouverte, car elles disparurent, comme par enchantement, dès qu'elles eurent mis le pied sur un escalier qui semblait descendre à la cave.

Vingt minutes après, l'orage amoncelé sur Dijon sévissait avec furie.

La foudre mugissait affreusement et une pluie tor* rentielle battait la ville et la campagne.

' Seul, un amant, un voleur ou un militaire pouvait

se décider à braver cet épouvantable ouragan.

Néanmoins , trois groupes d'hommes fia dirigeaient sur le faubourg... par des votes opposées.

Ces hommes étaient egvçloppés dans de larges manteaux.

Ils avançaient à pas mesurés, sans échanger une parole. Mais à leurs chapeaux à. cornes, au grippement de leurs bottes éperonnées sur les dalles, m cliquetis d'armes qui s'échappait de leurs masses compactes, on discernait qu'ils appartenaient A la maréchaussée.

Protégés par le fracas de la tempête, ils parvinrent jusqu'à la place dont nous avons parlé.

A ce point les trois groupes se rejoignirent, reçurent quelques ordres et établirent un cordon autour du bâtiment, tandis que dix individus, choisis parmi eux, se portaient vers la cave.

Introduisons -nous dans cette mystérieuse habitation un moment avant l'irruption de la gendarmerie.

Nous y verrons réunis les Charbonniers de la douzième vente.

Ils spat assis dans une salle basse» près d'une

table sur laquelle on aperçoit les insignes redoutés du carbonarisme.

Tous porteût le masque et le capuchon* Quoique leurs visages soient cachés, il est facile de remarquer que les conjurés sont en proie aune agitation violente.

M. Jeannet, président de l'assemblée, parle; écoutons :

« .... Frères, je le répète, l'heure de la rédemption va sonner. Louis-Philippe n'a pas tenu le serment de fidélité à la Charte, serment qu'il avait fait, en présence des deux Chambres, le 9 août 1830; Louis* Philippe,*|eîissé au pouvoir par la faiblesse de deux grands hommes, doit descendre du trône. Louis- Philippe, depuis son avènement, n'a rien fait pour la liberté, rien pour la démocratie; Louis-Philippe s'est déclaré l'ennemi de notre drapeau ; il a ordonné la fusillade de nos amis : Frères, les temps sont venus, Louis-Philippe doit être précipité du pavois où Font élevé des mains plus inhabiles que coupables!

» Que chacim de vous se rappelle le précepte in-

scrit dans la Déclaration des Droits de l'Homme et reproduit dans notre Gode :

» Quand le gouvernement viole les droits du peu- » pie, l'insurrection est pour le peuple et pour ;cha- » que portion du peuple le plus sacré et le plus in- » dispensable des devoirs ! »

Un long frémissement accueillit ces paroles prononcées d'un ton vibrant et solennel.

Le président continua :

— Frères, êtes-vous prêts?

— Nous le sommes, répendirent unanimement les carbonarû

— Que chacun de vous renouvelle son vœu d'obéissance et de dévotion passive à l'association.

Tour à tour, les conjurés se levèrent, étendirent la main sur le livre aux tranches rouges et articulèrent la formule sacramentelle :

— Je jure que je me suis fait carbonaro par un effet de mon propre vouloir; que j'adhère à tous les statuts, lois, règlements de la Société, y resterai fidèle jusqu'à la mort, et me résigne d'avance à la sévérité de leurs châtiments si je les enfreins.

Cette scène avait un caractère à la fois grandiose et sépulcral.

La salle ou elle se passait, faiblement éclairée par une lampe fumeuse, répercutait tous les bruits. f

Les éclats de la foudre, qui hurlait au dehors, rébranlaient jusque dans ses fondements, tandis tjue les voix intérieures la remplissaient de sinistres échos.

Après rengagement irréfragable des affiliés, Jean-» net reprit :

Le Conseil suprême a, dans sa sagesse, décidé que demain samedi 8 juin, on arborerait par toute la France l'étendard saGré de la régénération. Frères, avez- vous des armes ?

— Nous en avons.

— Vos amis en ont-ils?

^ On leur en fournira.

. ~ Alors, ûous allons aviser aux moyens de nous

emparer de la ville, sang verser le sang dés citoyens,

s'il est possible. Que ceux qui ont des propositions à

soumettre à la vente se hâtent de le faire, car les

moments sont précieux et le crépuscule de demain

t96 LES AUBERGES DE FRANCE

soir devra nous trouver vainqueurs à l'Hôtel de Ville.

— Oui, répliqua l'un des charbonniers, vaia* queurs à l'Hôtel de Ville, ou morts ep combattant!

*- Mieux vaut un tré.pas glorieux sur les barricades, qu'une vie misérable dans la servitude, ajouta un second.

— Qu'est-ce que l'existence sans la liberté?

— Une riviérfe &ns eau.

— Un ciel sans astres.

• — » Un flambeau éteint.

— L'existence, sans la liberté, la fraternité, l'égalité, est nulle pour des hommes de cœur, s'écria alors Georges avec enthousiasme. J'aimerais mieux .périr au milieu des tortures de l'Inquisition : j'aimerais mieux avoir pour bourreau un Torquemada que de traîner plus longtemps mes jours dans ce siècle d'abus, de sévices, de privilèges I

Tous les regards s'étaient instantanément tournés vers le jeune homme placé au bas bout de la table.

Les bons eou$im n'étaient pas accoutumés à entendre lancer de pareilles malédictions contre l'humanité.

Loin de s'emporter, ils discutaient d'ordinaire

LE SOLEIL D'OR m

avec le plus grand sang-froid, et le respect qu'inspire le sentiment de la dignité personnelle et de la gravité de l'auditoire auquel on s'adresse.

Ils admettaient les harangues sympathiques, mais jamais les sorties virulentes.

« Souviens-toi que la colère aveugle la raison et » que la raison est le seul guide que tu aies pour te » conduire sur cette terre. »

Telle était l'épigraphe que la douxième vente avait inscrite en tête de sa Constitution.

Aussi la véhémence de Georges soulevait-^elle un murmure de mécontement et se disposait-on déjà à le réprimander, lorsque la sentinelle chargée de veiller à la sûreté des conspirateurs, rentra sçudaineihent dans la salle :

— Trahison 1 trahison !

— Qu'est-ce ? demanda Jeannet avec une impassibilité admirable.

L'envahissement subit de la cave par dix gendarmes expliqua cette tardive alerte.

Les carbonari se précipitèrent vers des faisceaux d'armes disposés autour de la cave.

Puis, munis de fusils, de sabres et d'épées, ils attendirent les ordres du président.

Georges, atterré par cette surprise, n'avait pas quitté son siège.

— Rangez-vous derrière moi, lui dit rapidement Jeannet et suivez tous mes mouvements.

— Rendez-vous, ou je fais tirer sur vous ! cria aux conspirateurs le lieutenant qui commandait l'escouade.

Formés en demi-cercle, les charbonniers protégeaient leur chef.

— Fuyez, dit celui-ci à Georges caché par l'obscurité qui régnait dans cette partie de la cave.

Et, en achevant ces mots, Jeannet repoussa violemment son protégé contre la muraille : un panneau secret céda sous cette pression, et notre commis se trouva comme par magie, dans un boyau souterrain, juste assez large pour permettre à une. personne de passer.

Le panneau s'était refermé aussi vite qu'il s'était ouvert.

Georges, mû par l'instinct de la conservation,

plutôt que par sa présence d'esprit, fit volte-face et s'éloigna à tâtons dans le passage.

Une humidité glaciale suintait aux parois du conduit et le pied posait tantôt dans un flaque d'eau, tantôt sur un sol fangeux ou mouvant.

L'atmosphère était épaisse, nauséabonde, saturée de miasmes infects.

Ces inconvénients, si sensibles aux époques de paix et de bonheur, sont prisés pour rien aux moments de trouble et dé péril.

Après cinq minutes de marche à travers les plus profondes ténèbres, Duval comprit, à la fraîcheur de l'air, qu'il approchait d'une issue.

Le clapotis de la plaie, qui tombait toujours à flots, ne tarda pas non plus à frapper son oreille.

Alors, il procéda avec une minutieuse circonspection.

Parvenu à l'extrémité du souterrain, Georges s'aperçut qu'il était dans une maison en ruines du faubourg "* éloignée d'une portée de fusil environ de la ville.

Craignant de tomber entra les mains des gen-

darmes qui rôdaient aux alentours, il se décida à ne pas bouger jusqu'au iever de l'aurore.

S 'étant, en conséquence, abrité sous un plafond à demi écroulé, il attendit l'instant favorable pour regagner son domicile.

Abandonnons-le aux tristes méditations que doit lui suggérer ce début dans la carrière politique, et retournons à ses complices.

Rassuré sur le compte de son jeune ami, Jeannet d'un coup d'oeil embrassa la position.

— Si nous n'avons affaire qu'à ces dix estafiers, il est aisé de nous échapper, pensa-tàl.

Mais à peine achevait-il cette réflexion, qu'une nouvelle troupe de gendarmes pénétra dans la cave.

Dès lors la résistance devenait sinon impossible, du moins inutile ; il valait même mieux se livrer que d'engager un combat sanglant ; car évidemment la lutte serait funeste aux charbonniers, qui n'avaient pas eu le loisir de charger leurs armes. D'ailleurs si les libéraux de Paris remportaient la victoire, le gouvernement serait renversé et tous les captifs pour délit politique relaxés.

— Nous plions devant la force, mais nous protestons contre l'injustice, dit-il froidement.

Dociles aux ordres du président, les carbonari, qui lui auraient fait un rempart de leurs corps, s'il l'eût voulu, se laissèrent enchaîner deux à deux et conduire à la maison d'arrêt de Dijon.

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