‹ Le Soleil d'orChapitre 23 sur 27 · LA MORT D UN TRAITRE · texte numérisé non relu

LA MORT D UN TRAITRE

Hypocrite et traître, voilà deux mot? qu'un bon* néte homme ne peut prononcer sans rougir, ne peut écrire sans frissonner d'indignation. Hypocrite et traître sont plus méprisables que voleur et assassin, plus criminels qu'adultère et parricide. Hypocrite et traître en politique, en religion, en morale mériteraient les derniers supplices dans une société vraiment parfaite. Jusqu'à présent, néanmoins, ô honte ! ' J'hypocrisie et Ja trahison ont été souvent encen*

sées, adorées; on leur a élevé des autels ! la famille leur a donné naissance, le monde les a prises en nourrice.

Ah ! vous qui voulez réformer les masses, vous qui croyez que la corruption gît sous les dernières couches, changez vos moyens, vos appréciations. Ce n'est point par sa base que pèche l'humanité, c'est par son faite. Moralisez les hautes classée, et les classes inférieures seront bientôt vertueuses.

Dans les sphères élevées on ne vole pas une montre, un bijou, on ne s'égorge pas à coups de couteau, mais on ruine son voisin par des expédients frauduleux, mais on massacre des familles entières par l'hypocrisie et la trahison.

- Dans les sphères élevées, le mensonge est de bon ton, la calomnie de bonne compagnie.

Danslessphèresélevées, l'injure grossière qui froisse est peu connue; mais le sarcasme qui mord, l'épigramme qui déchire, sont en odeur de sainteté.

Dans les sphères élevées, pour obtenir des succès, il faut avant tout avoir fait apprentissage d'hypocrisie, gagné ses degrés de trahison.

- Danslessphèresélevées, le plus considéré, le plus

honoré est celui qui sait mieux dissimuler ses pensées et ses actions.

Oh ! non, non, n'accusez pas les prolétaires.

Ils ne conçoivent pas, ils reçoivent les conceptions; ils ne font pas les mœurs, ils les acceptent; ils ne donnent pas l'exemple, ils suivent celui qui leur est offert !

La source de tous les crimes sort du rocher de l'hypocrisie et de la trahison. Ce rocher est la forteresse des sphères élevées. Brisez-le, réduisez-le en poudre, vous tous qui avez à cœur la félicité du peuple; puis tarissez Tonde empoisonnée qui l'abrite, et vous atteindrez promptement le but de vos ardentes aspirations.

Le lâche est parfois capable d'une noble action, le meurtrier parfois excusable, le scélérat quelquefois digne de pardon, mais l'hypocrite — celui qui grimace la vertu, mais le traître — celui qui vend son frère!!!

Deux jours après les événements que nous venons de raconter, vers neuf heures de l'après-midi, une jeune fille frappait discrètement à la porte de la maison habitée par la comtesse de Moissacet son fils.

■p* Monsieur le comte? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

— Montez, mademoiselle Duval, répondit la domestique.

Lucie se rendit à la chambre de Henry.

Le malade était très-pâle et paraissait souffrir horriblement.

— Pardonnez-moi cette démarche., balbutia la sœur de Georges en Rapprochant de lui.

Henry se tourna péniblement sur son lit de douleur.

A la vue de sa maîtresse, il fronça le sourcil.

— Qui vous a permis ?...

— Oh! excusez, excusez, s'écria-t-eile en tombant à genoux. Vous sachant si grièvement blessé, je n'ai pu résister au désir de vous voir. Mon Dieu! si vous saviez comme. . .

— Que m'importent vos doléances !

La jeune fille, navrée par cette brutale réception, fondit en larmes.

— Assez I dit le comte avec impatience.

— Vous ne m'aimez plus, Henry !

— Jolie situation pour parler d'amour! ricana de Moiôsac : que voulez-vous enfin?

— - Vous me chassez !

— Et je chasserai de même la sotte qui vous a laissée pénétrer ici.

— Non, vous ne le ferez pas, monsieur, car cette femme a été trompée par une ruse que j'avais imaginée pour arriver à vous. Mais soyez bon, Henry : dites-moi, votre blessure n'est pas très... grave ?

— Allez le demander à votre amant !

— Mon amant !

— Jouez^l'étonnement, cela vous sied à merveille. Parbleu! Duchesnes....

•— - Louis Duchesnes, monsieur, est un honnête homme que je respecte, répliqua fièrement la jeune fille en se relevant.

— Pas de scène, petite ! dit le comte d'un ton qu'il s'efforçait en vain de rendre dégagé.

— Je ne suis point venue avec l'intention de vous fitire une scène, Henry; je vous aime trop pour ne pas sacrifier mon bonheur au vôtre, mais j'aurais espéré de vous une douce parole ; j'avais souhaité....

• Et les sanglots lui coupèrent la voix.

— Oui, repartit de Moissac, vous auriez souhaité qu'à mon lit de mort je vous épousasse. Très-poétique, en vérité !

— Vous vous troihpez, dit-elle simplement. Si je devais me marier, ce serait avec un homme qui m'aimerait, et vous ne m'aimez plus.

— Quelle générosité ! Et qui est, je vous prie, le fortuné mortel que vous gratifiez actuellement de vos faveurs? Sans doute le beau et sentimental sousr lieutenant du 4 e lanciers.

— M'insulter après m'avoir déshonorée... vous êtes bien cruel, monsieur!

— Allons, dit Henry, j'entends quelqu'un dans l'escalier* Partez ou sinon je sonne. Il serait indécent qu'on trouvât chez moi une fille de mauvaise Vie.

— Oh! l'infâme! s'écria Lucie touchée droit au cœur par cet ignoble outrage.

A ce moment, madame de Moissac entra, dans la chambre accompagnée d'un personnage entièrement vêtu de noir.

La sœur de Georges sortit aussitôt. . -

— Monsieur Lisfranc, dit la comtesse en présentait* UiUustre chirurgien. - -

— Ahl monsieur, puissiez-vous n'être pas arrivé trop tard! dit Henry dont le visage se colora légèrement. " -

-f Voyons votre bras, dit Lisfranc.

Avant d'avoir enlevé l'appareil qui recouvrait la plaie, le célèbre opérateur avait, diagnostiqué à l'odeur sui generis qui s'en exhalait que les tissus cellulaires étaient gangrenés. L'aspect de cette plaie .brunâtre ;et violacée le convainquit que toute tentative de cure aboutirait à néant.

Henry de Moissac étudiait avec anxiété la physionomie du praticien ; mais inutilement, car cette physionomie était aussi muette, qu'un marbre.

— Eh bien, monsieur ? dit le jeune homme.

— Priez madame votre mère de se retirer, répondit Lisfranc tout bas au patient; je dois vous parler

sans témoins.

Après le départ de la comtesse, Henry reprit d'un ton amer : •

— Il n'y a plus deremède?

— Vous êtes courageux?

— Assez pour entendre prononcer mon arrôt.

— Le chirurgien qui vous soignait aurait dd Voué faire l'amputation.

— Il le voulait, et j'ai refusé.

■— Vous avez refusé la vie.

— N'est-il plus tetopfe? bégaya le toAlhetiHèux. ^Non.

Henry poussa un éri terrible, cri de dèttttié qu'un dieu vengeur punit de ses crimes.

— Mais, dit-il ensuite d'un air égaré, vos profondes connaissances, monsieur, né vous iûdiquentelles pas un spécifique,- un moyen de guérir? Oh ! de grâce, je vous en supplie, sautez-moi, je serai Votre esclave, s'il le faut; mais, pour l'amour du ciel, ne me laissez pas mourir. ...

— Toute la science serait impuissante, dit Lisfranc. Il vous reste seulement quarante-huit heures à vivre.

Le surlendemain, le comte Henry de Moissac expirait au milieu des plus affreuses tortures physiques et morales.

Ses obsèques furent magnifiques. Toute la haute aristocratie dijonnaise y assista*

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