LA PRISON
Trois mois se sont écoulés, depuis l'arrestation des affiliés à la douzième vente.
M. Jeannet et ses compagnons ont été transférés de la maison d'arrêt de Dijon à Paris ; car, on se le rappelle, la rébellion fut comprimée.
Le Conseil supérieur des charbonniers avait résolu de susciter le mouvement le 8 au matin, dans toutes les parties de la France où il entretenait des relations; mais un traître ayant vendu le complot à la police de Paris, celle-ci avait provoqué l'insurrection le 5 dans la capitale. Le 6, elle était étouffée, et le télégraphe portait cette nouvelle aux provinces éloignées au moment même où elles s'armaient pour briser la royauté de juillet.
On le sait, chez nous, la centralisation donne souvent toute puissance à la minorité.
Paris représente à peine la trentième partie de la France : cependant ce que Paris veut, il Ta, ce qu'on lui impose, on le fait subir au reste du pays.
Cela explique pourquoi la France, essentiellement libérale, a souvent vu assoupir dans son sein le feu sacré de la démocratie.
Quand Paris, son foyer, était mal gardé, aussitôt l'étincelle jaillissait, fulgurante, embrasante, et la ilamme gagnait aussitôt les coins les plus reculés du royaume ; 1789, 1830, 1848 le prouveront éternellement.
Cerveau des intelligences de la France, Paris commande au monde entier. Chaque fibre qui tressaille dans l'antique métropole trouve une fibre sympathique , laquelle, traversant l'univers d'un pôle à l'autre et donnant naissance à mille autres fibres invisibles, transmet, avec la rapidité de l'électricité, la pensée française sur toute la sphère que nous habitons.
Les événements du 6-7 juin étant maîtrisés à
Paris, ceux du 8 dans les départements virent à peine le jour.
- L'aliment nourricier leur manquait, ils moururent d'inanition.
— Oh ! la centralisation, pensait M. Jeannet, assis dans son cachot, la centralisation, réorganisée par le plus habile monarque des temps modernes, la centralisation nous tue! Si, au 31 juillet, le siège du gouvernement eût été changé ; si, au lieu de le laisser à Paris, on l'eût 'placé partout ailleurs, le peuple aurait triomphé, le roi lui-même ne se serait pas hasardé à violer la Charte ! Ce qui a perdu les républiques anciennes, c'est l'accroissement général de la ville dirigeante au détriment des autres. Qui veut' la fin, veut les moyens. Que Paris abdique son sceptre, et la liberté sera possible en France. Combien les citoyens de l'Union américaine ont été plus sages que nous, eux qui ont choisi pour siège de leur administration, une petite bourgade (*) sans impor-
* En 1800, vingt- quatre ans après la déclaration de l'indépendance, Washington, capitale des États-Unis, ne comptait que 3,410 âmes; New-York à la même époque en avait 60,489; Boston, 24,937.
taùce, tandis qu'ils pouvaient opter entre les pltis magnifiques cités de leur vaste continent. »
À ce moment un grincement de def dans une serrure troubla le monologue du prisonnier, et peu après la porte de son cachot s'ouvrit pour livrer passage à un petit homme, porteur d'une figure de fouine et aussi prétentieusement habillé que le permet la gravité d'un costume de magistrat.
C'était le procureur général ; un greffier et un guichetier l'accompagnaient :
— Eh bien, prévenu, dit-il d'un ton paterne, sommes-nous revenus à la raison, et comprendronsnous enfin que les foudres de la justice grondent sur notre tête?
— Que voulez-vous, monsieur? dit tranquillement Jeannet.
— Nous voulons faire une dernière tentative près de vous, espérant que la solitude vous aura inspiré des réflexions salutaires. Notre pouvoir est grand, l'accusation qui pèse sur vous est formidable.... Cependant, nous serions disposés â user d'indulgence, en faveur de votre passé, de vos amis... et tenez, monsieur Jeannet, moi-même, je suis votre
ami, vous le savez... un ami dévoué... oh ! il me rappelle les services que vous m'avez rendus.... S'il ne tenait qu'à moi, vous seriez bientôt libéré» mais votre cas est grave.., pris les armes à la main.... nous sommes forcés de Caire notre devoir ! . . . C'est dur, oh ! bien dur ! croyez-le.... néanmoins, si vous y mettiez un peu de bonne volonté, on pourrait trouver des circonstances atténuantes.... Après tout, conspirer n'est pas un crime irrémissible... dans ces temps d'agitation surtout. Mon Dieu ! je me souviens qu'en 1830, j'étais des vôtres, moi ! nous avons planté ensemble l'arbre de la liberté, monsieur Jeannet ! mais j'ai su me plier aux occurrences. D % ailleurs, le gouvernement actuel est populaire : n'est-il pas le résultat d'une élection spontanée ? Ah ! s'il se fût agi des Bourbons, vous ne me verriez pas ici... Quant aux d'Orléans, c'est différent.... Le suffrage les a amenés aux Tuileries, je suis leur partisan. Pensez-vous que Lafayette, Laffitte, Dupont de l'Eure et tous les plus chauds patriotes se soient trompés en nous donnant Louis-Philippe ? Lui-même n'a-t-il pas fait preuve de libéralisme dans tous les actes de son règne? Voyez, le 9 août 1830, il abolit le titre de monseîr
gneur, donné jusque-là aux ministres; le 10 novembre, il abaisse le cautionnement et le droit de timbre payé par les journaux ; le 15 janvier 1831 , il supprime la traite des nègres ; bref, depuis son avènement, il n'est rien qu'il n'ait fait pour manifester sa reconnaissance au peuple français, et jamais notre pays n'a été plus florissant et plus libre qu'aujourd'hui..
En débitant cette homélie, l'avocat général s'était assis en face du prisonnier et avait donné à sa voix flûtée des inflexions tour à tour affectueuses et enthousiastes.
Mais le député de la vente centrale connaissait trop bien l'homme pour se laisser prendre à ses démonstrations officieuses.
— Allons, continua celui-ci avec une bonhomie admirablement simulée ; allons, mon cher monsieur Jeannet, acceptez la grâce que je vous apporte. Répondez seulement à mes questions, et je vous promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour obtenir votre acquittement.
— Je n'ai rien à vous dire, répliqua le carbonaro.
— Entêté, va! vous êtes cruel de me contraindre à
une sévérité qui répugne à mon cœur. Encore si nous ne savions pas tout, oui, tout, soyez-en persuadé. Est-ce que vous vous figurez que vos complices ont été aussi discrets que vous ? Mais ils vous ont trahi, mon cher ! c'est-à-dire qu'ils ont senti que notre clémence était attachée à leurs révélations. Le président de la vente, par exemple, a tout divulgué. G'estàluiquevousêtes redevable de votre arrestation.
Jeannet accueillit cette déclaration avec une insensibilité apparente.
-7 Oui, poursuivit l'officier du ministère public, M. le comte Henry de Moissac nous avait prévenus à temps. Il ne nous a rien caché, ni votre organisation, ni votre but, ni vos moyens, ni même vos statuts. Que vous sert donc de vous retrancher derrière un mutisme qui aggrave votre position ?
— Je n'ai rien à dire, répéta le prisonnier.
— Toujours la même réponse. Mais Pierre Aubin, Rodet, Millon, Henry Garrot, tous vos coaccusés en un mot...
— Monsieur, ne mentez pas ! s'écria Jeannet, écrasant son interlocuteur sous un geste de dédaîn.-
— Ta! ta! ta! les rodomontades sont intempes-
tives ici, inculpé. Ignorez-vous que je puis vous envoyer....
— Je n'ignore pas que les lâches en politique, que ceux qui vendent leurs opinions, et marchandent les convictions d'autrui, sont capables de tout.
— Ah 1 vous le prenez sur ce ton ! dit le procureur général furieux : eh bien, nous verrons !
— Vos menaces ne me touchent pas plus que vos insinuations, répliqua Jeannet.
Après un quart d'heure de tentatives inutiles pour arracher des aveux au prisonnier, le procureur général sortit avec ses acolytes, en lançant au carbonaro un regard où se peignaient la rage et la déception.
A peine était-il sorti, que la porte du cachot se rouvrait bruyamment.
— Qu'est-ce encore ? murmura Jeanftet.
Mais déjà un jeune homme s'était précipité dans ses bras.
— Mon bienfaileur !
— C'est vous, c'est toi, Georges, mon enfant ! oh ! que je suis heureux de te voir! dit le négociant. Mais
comment as-tu pu arriver jusqu'à moi? J'étais au secret absolu....
— Quelle affreuse prison! fit l'amant de Clémence, jetant les yeux autour de lui. mon Dieu ! que vous devez souffrir ici !
— Bast ! dit Jeannet ayec un sourire, il y en a de plus terribles que celles-ci.
— Et votre santé ?
— Ma santé, mon ami, est excellente ; et ta mère et Lucie...?
— Tout le monde va parfaitement ; mais on est bien triste, allez ! A Dijon on ne parle...
— Laissons là. Tu n'as pas répondu à ma première question.
— Oh ! c'est tout simple. Je suis venu à Paris avec une lettre de recommandation pour M. Laffitte; grâce à lui j'ai obtenu l'autorisation de vous visiter. J'ai une heure à passer avec vous.
— Bon Georges !
— Mais, dit le jeune homme à voix basse, je suis chargé d'une commission.
— D'une commission !
— On s'occupe de votre évasion.
— Oui?
— Des amis. Ils m'ont remis ceci pour vous : deux limes et un ciseau.
Georges venait d'extraire de la coiffe de son chapeau un petit paquet qui renfermait les objets en question^
— Cachez cela, dit Jeannet. Je ne veux pas m'échapper ; si je l'eusse voulu, je l'aurais fait quand je vous poussai dans le passage souterrain. Alors rien n elait plus facile. Mais nos frères avaient été pris. Mon devoir était de partager leur sort: je suis resté. Mon devoir est encore de partager leur sort, je resterai.
— Oh ! non, non, non, je vous en suplie!
— Si, mon ami; quelle que soit la condamnation qui nous attende, je la subirai avec eux, et mon pied ne trébuchera pas plus sur les marches de l'échafaud, qu'il n'aurait trébuché sur les pavés d'une barri-
' cade. Quand la conscience est pure, la mort n'effraye pas. Du reste, le martyre est l'auréole des religions nouvelles.
Georges sanglotait.
— Ne pleure pas, cher enfant, reprit Jeannet en
l'attirant sur son sein. Tu es jeune, tu assisteras au triomphe du mouvement sur l'immobilité, de la raison sur la matière, de l'idée sur la force! Ne pleure pas... Je suis calme et résigné : aie autant de courage que moi. Qu'est-ce qu'un homme en présence d'un principe ? Ah ! périsse la moitié d'une génération pourvu que celles qui viendront ensuite marchent sous la sainte égide de la trinité égalitaire ï — Au surplus, pourquoi vous affliger [prématurément, Georges? Peut-èlm serons-nous acquittés.
— Acquittés i' dit le fils de madame Duval : non. Nous avions un traître parmi nous.
— ■ De Moïssac» à*est-ce pas?
— Oui, de Moiasac.
— mes pressentiments ! exciama Jeannet.
-r Par malheur, Je misérable est mort.
— Que dis-tu?
— Il est mort de la blessure que lui vait faite Louis Duchesne... sans cela je l'aurais tué, moi... ce scélé^ ratl .
— Je vous croyais amis ?
— Amis !
Et Georges , d'une voix brisée par i la douleur,
raconta au négociant la conduite du comte vis-à-vis de Lucie.
— C'est lui, dit-il en terminant qui a trahi l'association, lui qui, pour se venger de moi, a, sur son lit de mort, fait avertir la police. Après votre arrestation , on m'a poursuivi.
l'ai nié toute participation aux sociétés secrètes. Il n'existait contre moi aucune preuve, on ne m'a plus inquiété depuis lors. Il y a quelque jours que je suis à Paris, et j'ai sollicité la permission de vous entretenir pour affaires privées relatives à votre maison de commerce.
— Que devient notre adorée, mademoiselle Clémence?
Georges rougit à travers ses larmes
— Parlez-moi d'elle.
Le jeune homme ne put satisfaire son patron ; car le geôlier vint à cet instant interrompre leur entrevue.
— L'heure est écoulée, ditril.
Les deux carbonari s'embrassèrent avec effusion et Georges retourna à l'hôtel où il était descendu pour attendre le procès de ses amis.