LA CONDAMNATION
Le 21 novembre 1831, le jury du département de la Seine, convoqué exlraordinairement, était assemblé vers dix heures du matin pour les assises criminelles.
Quoique le temps fût froid et pluvieux, une multitude immense fourmillait à l'intérieur et aux abords du Palais de Justice.
Dans la grande salle au fond figuraient les magistrats en robe rouge, à leur droite était le procureur général, à gauche les greffiers.
Au pied de l'estrade et du côté des greffiers étaient Jeannet et les autres carbonari de la douzième vente ; en face d'eux était le jury.
Tous les accusés avaient un air fier et noble.
Plusieurs gendarmes étaient placés à côté d'eux.
En face du président et des juges, se tenaient les avocats.
Au delà se déroulait en demi-cercle l'enceinte du tribunal.
Des flots pressés d'être humains y essaimaient tumultueusement. Entablements de fenêtres, enbrasures de portes, tout était encombré : le mendiant et le rentier se coudoyaient; l'élégante et la femme du peuple confondaient les plis de leurs robes : la noblesse disputait ses places au prolétariat': hommes, femmes, enfants, vieillards se serraient, se hissaient sur la pointe du pied, tous avides de voir, tous avides d'entendre.
De cette cohue bigarrée, disparate, hétérogène, s'élevait un bourdonnement étrange mêlé de cris et d'imprécations.
Perdu dans la foule, Georges Duval, insensible à tout ce qui l'environnait, attendait avec impatience que les débats commençassent.
Enfin un huissier annonça la Cour; le calme succéda aussitôt à l'agitation et les regards se por T tèrent vers le redoutable aréopage.
Le greffier donna lecture de l'acte d'accusation
Après l'audition des témoins, le président procéda à l'interrogatoire des accusés : on commença par Jeannet.
— Votre nom? demanda le président.
— Louis-Hippolyte Jeannet.
— Votre âge?
— Quarante deux ans.
— Votre profession?
— Négociant en nouveautés.
— Vous reconnaissez-vous coupable des faits qui vous sont imputés : 1° d'avoir fait partie d'une société secrète ; 2° d'avoir voulu renverser le gouvernement ; 3° d'avoir excité vos concitoyens à la guerre civile?
— Je n'ai rien à répondre.
— Vous avez été arrêté les armes à la main, prenez garde ! votre obstination à ne vouloir pas répondre vous nuira plus qu'un aveu sincère.
— Je n'ai rien à répondre.
— Vous aggravez votre position.
— Je n'ai rien à répondre.
— Vous avez tort encore une fois. Vous êtes connu pour un commerçant probe et honnête. Nous sou-
haitons que vous vous disculpiez des charges élevées contre vous.
— Vous disposez de la force, faites de moi ce qu'il vous plaira.
— Vous refusez de vous défendre?
— Je refuse. Vous avez le pouvoir de me condamner, mais vous n'avez pas le droit de me juger.
Un murmure d'étonnement parcourut l'auditoire.
— Asseyez-vous, dit le président.
Un autre carbonaro fut interrogé.
Ses répliques furent aussi fermes et aussi laconiques que celles du député à la vente centrale.
Leurs compagnons questionnés successivement ne se montrèrent pas moins inébranlables. Ni les menaces, ni les promesses ne purent leur arracher mie parole compromettante.
Georges, en les écoutant, se sentait le cœur gonflé d'enthousiasme. Des larmes brûlantes jaillissaient de ses yeux ; et il oubliait la redoutable sentence qui planait sur la tête des accusés, pour admirer l'énergie et la force de caractère qu'ils déployaient, dans cette occasion suprême.
L'âme du jeune homme se trempait à cette source de stoïcisme vraiment inconcevable.
n éprouvait des tentations étranges : il aurait voulu écarte? les assistants, se précipiter devant les juges, et s'écrier :
— Moi aussi, je suis carbonaro! moi aussi j'ai par* ticipé aux complots de la société ! moi aussi j'ai droit de vous dire que je ne redoute pas vos condamnations!
Mais le «ouvonir de «a mère, l'image de Clémentine l'arrêtaient: et il restait là, fixe, immobile, comme une statue soudée à un socle d'airain.
Le procureur général se Jeva alors et soutint l'accusation.
Nous ne le suivrons pas dans cette longue philippique qu'il fulmina contre les sociétés secrètes. Prenant pour point de départ les anciennes sectes religieuses, il s'attacha à démontrer que l'origine du carbonarisme se perdait dans la nuit des temps. Longtemps il discourut sur le poison de la démocratie, les effroyables excès qu'elle avait causés, le massacre des Albigeois, la Saint-Barthélémy, les dragonnades, les noyades de Nantes, efc., etc.
Sa péroraison glaça d'épouvante les assistants.
Les accusés n'avaient point voulu prendre d'avocats ; on leur en avait donné d'office.
Ceux-ci, ne sachant guère ce que c'était que le carbonarisme, durent nécessairement se tenir à des Aïeux communs, plus funestes que propices à 1$ cause de leurs clients. ,
Ils se bornèrent donc à faire appel aux sentiments de bienveillance du jury; ils représentèrent les inculpés comme de malheureux jeunes gens coopères de famille, entraînés dans une mauvaise voie, et qui s'empresseraient de répudier leurs fausses doctrines, si on les rendait à leurs parents.
Après les déclarations faites par Je chef du jury, la Cour se retira pour délibérer.
Les accusés alors échangèrent un regard d'encouragement : et les spectateurs attendirent dans une poignante anxiété l'arrêt du tribunal.
Tout l'enthousiasme de Georges tomba comme par magie. Une sueur froide baigna ses membres, et quand, à la suite d'une délibération prolongée, la Cour rentra en séance, le pauvre commis était plus blême qu'un suaire.
Sur ces entrefaites, la nuit était arrivée, triste et sombre comme une nuit d'automne.
Contre les vitraux des croisées la pluie bruissait d'un ton lugubre.
Pour combattre l'obscurité, on avait allumé quelques flambeaux, et leur clarté vacillante éclairait la figure des carbonari, en laissant la plus grande partie d,e la salle dans les ténèbres.
C'était vraiment une scène sinistre; un tableau comme les aimait Herréra.
Le silence alors était si profond que, pour nous servir d'une locution triviale, mais expressive, on aurait entendu voler un mouche.
te président, d'une voix forte, prononça l'arrêt.
Tous les inculpés furent condamnés à une détention perpétuelle dans une des citadelles du royaume, à l'exception de M. Jeannet, condamné à la peine capitale, comme coupable de haute trahison envers l'État
A <ces mots, un cri perçant retentit dans la foule,
Georges Duval venait de s'évanouir!....
m LES AUBERGES PE FRANCE