LA MODISTE
La rue Guillaume n'est pas une des moins charmantes de Dijon- Ses trottoirs proprement dallés, ses pimpantes maisons, ses jolies boutiques en font le rendez-vous habituel des flâneurs et des prome-»
neurs. Le soir, principalement, elle est sillonnée de femïnea élégantes et de dandys. C'est là que viennent se pavaner les officiers de la garnison, là que viennent exhaler leurs brûlants soupirs les amoureux de dix-huit ans, là que vient rêver le poète, penser le journaliste, prendre l'air le bourgeois, jouer aux billes le collégien, coqueter la demoiselle de comptoir; là que' chacun aime à perdre ses loisirs.
Au centre de cette rue, on voyait, à l'époque où commence notre histoire, un délicieux magasin de modes, dont les montres, - brillamment éclairées le soir, attiraient nombre de curieux. N'allez pas croire que chapeaux, fleurs artificielles, mantilles, collerettes, broderies, chemises, fascinassent les regards de ces indiscrets personnages. Nenni, ma foi! Points de couture, valenciennes ou broderies étaient bien les moindres de leurs soucis. Autres objets charmants, fort naturels, pouvaient solliciter l'attention. La vieille histoire du premier péché se traduisait en forme vivante dans ce magasin. Une demi-douzaine de grisettes bourguignonnes : quoi déplus attrayant? Demandez à la basoche dijonnaise 1
Donc, il y avait un magasin de modes fort achalandé dans la rue Guillaume. Ce magasin, — comme les circonstances se rencontrent au gré des romanciers, voyez un peu, — ce magasin était tenu par madame veuve Duval (mère de Georges Duval, Pâmant de Clémence), qui l'exploitait au nom de sa fille, mademoiselle Lucie. Lucie! qu'est-ce que Lucie? criez-vous, lecteur impatient. Attendez, nous allons présenter à vos yeux une photographie de Lucie ! Cela ne vous va pas. Votre objection est juste, î'en conviens. Une miniature toute noire, contemplée même au grand jour, ou d'un gris mat et éblouissant, considérée en plein soleil, cela n'a rien de très-séduisant. Mettez-vous à distance ; toutefois, étudiez les effets de lumière, mesurez la perspective, et peut-être avouerez- vous, avec le plus humble de vos serviteurs, que la photographie l'emporte, en ressembla&flp, bien entendu, sur les plus frappantes créations du Titien.
Lucie a les traits corrects, le front large, découvert, bombé, les sourcils bien estompés, l'œil légèrement voilé par une teinte langoureuse, le nez busqué, la bouche un peu grande, le menton à fossette,
le visage ovale , une chevelure abondante. Voilà pour la physionomie linéamentaire : que vous en semble ? En reculant <Tun pas, nous remarquerons que rbarmonie des contours dénote un certain penchant à la sensualité. Bonsoir àMM.Gall et Lavater, de physiologique mémoire, nous en savons autant qu'eux sur le caractère de mademoiselle Lucie Duval. C'est ainsi que le secrétaire de la mairie de Dijon dressait le signalement des voyageurs qui lui réclamaient un passe-port ; gendarmes et gardes-rchampêtres constataient infailliblement L'identité à la seule comparaison du signalement avec l'original. Avons-nous besoin d'être plus explicite que l'estimable secrétaire de la mairie de Dijon, et le public, après ces indications, oserait-il se montrer moins clairvoyant que gendarmes ou gardes-champêtres, en méconnaissant une de nos héroïnes, si par hasard, il la rencontrait sur ses pas ?
Mais pénétrons en catimini dans le royaume des langues, c'est-à-dire, pardon, dans le royaume des modistes»
Sept heures du soir ont sonné il n y a qu'un instant* Il fait nuit noire. Autour d'une table ronde, surmon-
tée de l'indispensable lampe Carcel à abat-jour vert chinoise, six paires de mains tourmentent le canevas, le bougran, le tulle ou le ruban. Sainte Arachné ! comme les aiguilles marchent ! c'est plaisir à voir ! mais comme, en même temps, les six gosiers qui appartiennent à ces six paires de mains s'échauffent ! Il faut les entendre. Une ruche d'abeilles, un nid de guêpes ne bourdonnerait pas plus confusément !
Prêtons l'oreille :
— Dites donc, mesdemoiselles, s'écrie la blonde Misa, n'est-ce point le comte Henry qui vient de passer devant la fenêtre ?
— Ah ! quelle est assommante avec ses comtes, ses barons et ses marquis I«répond Àugustine, jeune personne rosée, joufflue, la forte tête de l'atelier ; elle s'imagine toujours, cette petite Élïsa, des choses que Ton ne trouve que dans les romans I Écoute, ma chère, tu en tiens', pour ton comte Henry : ah ! je m'y connais, moi ! Quand il entre 'ici et que la patronne n'y est pas, c'est toujours à toi qu'il s'adresse de préférence. On sait ce que ça veux dire, le suis sûre qu'il te conte des contes, ton comte ! Ne ricane pas. On
est aussi fine que toi, mignonne. Tandis qu'il essaye ses gants, il a le loisir de t'en débiter : car, Dieu merci ! il y met le temps celui-là pour essayer les Jouvin !
La couvée de modistes partit d'un bruyant éclat de rire#
— Mais, vois-tu, petite, poursuivit Augustine, encouragée par le rire de ses compagnes, si dans le bon vieux temps des rois ont épousé des bergères, les comtes n'ont pas coutume d'épouser des modistes. C'est pitoyable I que veux-tu ? nous sommes obligées de nous conformer à l'esprit du siècle. Rien que du positif, du sonnant, aujourd'hui. Ainsi tu perds tes peines avec tes minauderies et ta bouche en cœur.
— Si Augustine se met à.fa^re la morale, nous en avons pour' toute la soirée, repartit là joyeuse Héloïse. Avec ça que c'est amusant, la morale! Tu as manqué ta vocation, ma grosse:- tu aurais dû te renfermer dans un cloître.
La jeune fille apostrophée se disposait à répliquer d'un ton péremptoire, quand, en levant les yeux, elle aperçut une figure collée aux vitres delà devanture. Cet incident détourna sou aigreur.
—Tiens! dit-elle à Élisa, encore ton comte du saint empire. C'est la deuxième foiô. Prépare-toi : il va probablement nous honorer de sa visite, car il y a grand bal, ce soir, chez je ne sais plus quel monsieur de*** et il lui faut des gants à ton prince.
•— Épargnez donc cette pauvre amie, dit une autre ouvrière. Vos plaisanteries sont vraiment mortifiantes et injustes. Vous croyez toutes, et Élisa la première, que c'est pour une de nous que le bel Henry vient si souvent au magasin : eh bien ! vous n'y êtes pas du tout.
Ces paroles étaient à peine prononcées que cinq voix acrimonieuses s'élevèrent pour les combattre.
— Tu t'imagines peut-être que c'est pour toi ! riposta Élisa.
— Sans doute mademoiselle s'est approprié cetle conquête! ajouta Augustine.
— .Les attraits d'Héloïse sont tellement irrésistibles !
— Qu'on ne saurait s'y soustraire...
— Vous avez sans doute le monopole des beaux garçons, hein, mon ange!
Les exclamations précédentes se croisèrent avec
une rapidité si grande, que pour répliquer, Héloïse dut attendre que le tumulte lût apaisé. Ge feu de file calmé, la modiste dit à voix basse :
— Si vous-voulez m'entendre, mesdemoiselles, vous conviendrez que je suis loin d'avoir les prétentions que vous m'attribuez.
— Parle 1
— Vous ne me trahirez pas... au moins?
— Nous te le jurons.
— C'est que c'est très-sérieux.
— Nous serons muettes comme la tombe.
Les aiguilles avaient cessé leur mouvement de vaet-vient, et toutes nos grisettes, le sein palpitant, la respiration comprimée, attendaient avidement qu'elle s'expliquât. Certaine de l'attention de son auditoire en cornettes, Héloïse commença d'un ton mystérieux.
— Vous saurez, dit-elle, que ce matin, pas plus tard, j'ai appris la fameuse nouvelle.
— Quelle nouvelle ?
— Ne soyez donc pas si pressées!
— Ciel! que tu es longue ! Elle nous retourne sur des charbons ardents.
— Si vous ne vous taise* pas, j'en resterai là,
— Non, non, poursuis ton récit. Nous ne t'interromprons plus.
— Bien. Or, ce matin, mademoiselle Lucie m'envoya porter un chapeau chez madame de Briançon. On m'introduisit dans le salon — un joli salon, ma foi ! Ah ! si jamais j'en avais on pareil ! — Enfin, je trouvai là plusieurs dames que je ne connais pas. Il paraît que ces pimbêches de la haute causent d'amourettes ni plus ni moins que nous autres. Au moment où j'entrais, Tune disait : « Oui, mesdames , le comte Henry est amoureux, oh! mais amoureux fou. * Mais je ne sais si je dois...
— Allons, ne vas-tu pas encore te faire prier?
— Pourquoi pas? riposta Hélçïse; du reste, je vous donne à deviner de qui il est amoureux.
— De moi, peut-être? dit Augustine, poussant un rire de bonne humeur.
— Vous en seriez pour vos frais d'imagination, continua Héloïse, et je préfère vous dévoiler le grand secret; écoutez bien !
Par un mouvement simultané, toutes les têtes se
rapprochèrent de la narratrice, qui murmura avec une intonation à peine perceptible :
— Eh bien , c'est de mademoiselle Lucie , notre maîtresse, qu'il est amoureux !
— D'elle ! exclamèrent les jeunes filles dépitées.
— Hélas ! oui , mes poulettes..
A ce moment, la porte qui donnait sur la rue s'ouvrit; les cajuèts se turent soudain , et les soixante doigts reprirent leur besogne.
— - C'est M. Georges, chuchota Augustine.
En effet, c'était Georges Duval. H traversa le magasin d'un air préoccupé et pénétra dans la pièce du fond quiservait à la fois de cuisine et de salleàmanger.
Pâle, les vêtements et les cheveux en désordre, il paraissait en proie à une violente émotion. Peu à peu cependant il se remit , sans que sa mère ni sa sœur, occupées à préparer. le dîner, s'aperçussent de son agitation. Le modeste repas achevé, Lucie retourna près dé ses ouvrières et Georges resta seul avec madame Duval. La veuve s'assit dans son fauteuil , prit son tricot et dit au jeune homme :
— Mon fils, fais-moi la lecture.
LE SOLEIL D'OR 4i
— Pardon, ma bonne mère, répondit-il. J'aurais auparavant quelque chose de très-grave à vous communiquer.
Madame Duval se tourna silencieusement du côté de Georges.
— Je suis prête à recevoir tes communications, dit-elle, sans déposer le bas auquel elle travaillait*
-f- Ma mère , j'ai quitté pour toujours l'étude de M. Gléry.
— Tu as quitté l'étude de M. Gléry, de ton bienfaiteur, de l'homme qui t'a nourri, élevé, donné de l'éducation ! Y songes-tu, mon enfant !
•— Il le fallait. .
— Il le fallait, dis-tu , Georges. Je ne te demanderai pas ton secret; car je sais que tu n'as que des sentiments honorables. Mais que deviendras-tu?
— Oh! n'ayez pas d'inquiétude à cet égard. Je me suis déjà procuré un emploi beaucoup plus lucratif que celui que j'occupais chez M. Cléry» Dès demain, j'entre en qualité de teneur de livres dans la maison Jeannet avec deux mille francs d'appointements pour la première année, la seconde j'aurai un intérêt dans les bénéfices, et la troisième peut-*
être arriverai-je à quelque chose de mieux encore.
— Mais que va penser M. Gléry de ton départ, lui qui a eu tant de bontés pour nous ?
«— J'en ai parié ce soir à mon oncle : il approuve ma résolution.
— Cependant , ajouta madame Duval avec Pinsistance ordinaire des vieilles gens, M- Cléry était enchanté de toi. Il aurait pu te oéder son étude. Ce dégoût que tu témoignes maintenant pour la profession de notaire t'est venu bien subitement.
«*- Vous vous trompez, ma mère, le dégoût n'est pour rien dans mon changement de condition. Je veux amasser des richesses pour vous , pour ma sœur, pour... vous savez nos projets. Duchesnes, notre brave ami , sera bientôt officier ; eh bien ! Lucie aura besoin d'une dot rondelette.
-~ Je ne doute pas de ton bon cœur^ Georges, dit la veuve avec douceur ; mais le commerce est bien chanceux : prends-y bien garde, mon fils.
— J'ai fait toutes mes réflexions, soyez-en certaine, ma bonne mère.
— Alors agis à ta guise, mes conseils seraient inutiles.
— Et puis , reprit le jeune homme , je vous l'avouerai, j'ai d'autres projets. Je ne puis vous les confier à présent, parce qu'ils ne m'appartiennent pas exclusivement. Un jour... sous peu , je l'espère, vous les connaîtrez et leur donnerez votre assentiment.
— Je le souhaite, mon enfant. Mais tu parlais de ton ami Duchesnes. Sais-tu si ta sœur l'aimera?
— Louis sera probablement promu au grade de sous-lieutenant dans un mois; alors, il sollicitera un congé pour venir nous voir. Avant son arrivée, vous pourrez sonder Lucie à ce sujet.
— Ce mariage comblerait mes vœux, Georges.
M. Duchesnes est un excellent garçon et je suis convaincue qu'il ferait le bonheur de Lucie. Cependant crois-tu qu'il veuille épouser une pauvre fille ?
— Que cela ne vous inquiète pas. Louis prend une femme pour ses qualités et non pour sa fortune. D'ailleurs, nous avons quelques petites économies et je fais abandon de ma part pour doter Lucie.
— Merci pour ta sœur, Georges; tu es un bon et digne frère, dit tendrement madame Duval.
Tandis que cette conversation avait lieu dans l'aiv
rière-boutique, le comte Henry de Moissac était entré au magasin.
C'était un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, grand, svelte, aux traits distingués, et mis avec une çxtrême recherche. A Dijon, il donnait le ton à la fashion : ses bons mots avaient cours dans les salons et on le citait comme un modèle d'élégance.
— Mademoiselle, dit-il à Lucie, qui était assise près d'un petit comptoir à côté de la fenêtre, je désirerais des gants.
La fille de madame Duval s'empressa d'ouvrir un carton qui renfermait des gants beurre-frais.
— Ce n'est pas cela, dit le comte, après avoir jeté un coup d'œil sur le carton. Je les voudrais^ blancs.
Lucie se baissa pour prendre une autre boîte sous le comptoir ; et, profitant de la circonstance, Henry glissa subtilement un billet dans le premier carton, acheta ensuite quelques paires de gants, paya et partit aussitôt sans presque desserrer les lèvres, au grand désappointement de la plupart des ouvrières auxquelles . il avait l'habitude de faire quelques compliments et au vif contentement de la
romanesque Elisa,qui conserva l'espoir de s'élever un jour au rang de comtesse.
Dix heures ne lardèrent .pas à sonner à l'horloge de la cathédrale. Nos. modistes se levèrent sur-lechamp, rajustèrent leur toilette et quittèrent l'atelier, pour.. . regagner leur domicile... j'aime à le supposer.
Lucie ayant fermé les volets extérieurs du magasin, mit tout en ordre au dedans. En arrangeant les gants que*M. de Môissac avait eu soin de disperser dans le carton, elle trouva une lettre à son adresse. La jeune fille rougit prodigieusement. Nul doute que cette lettre ne fût du comte. Lui seul avait pu la déposer dans la boîte. Que faire? — La montrer à Georges? — Mais Georges s'emporterait, provoquerait le comte en duel ! — La remettre à sa mère ? — Mais c'eût été lui donner des inquiétudes. — La brûler? c'était assurément le meilleur parti; mais quelle est la Bourguignonne, je le demande, qui se décidera à anéantir un billet, clandestinement parvenu à son adresse, sans en prendre connaissance ? Si, entre mille, on peut m'en jcîter une, je vote pour
elle une triple couronne de rosière.
Après bien des hésitations, bien des combats intérieurs, surtout après s'être assurée que les portes du magasin étaient hermétiquement closes, que par conséquent nul ne pouvait la surprendre, Lucie décacheta, en tremblant, le pli, le lut et le relut plusieurs fois : ensuite le glissa machinalement dans son corsage, et regagna pensive sa chambrette.
Lucie dormit-elle, cette nuit-là? — Rappelezvous, chères lectrices, la première déclaration d'amour que vous avez reçue.