‹ Le Soleil d'orChapitre 7 sur 27 · AVANT LE BAL · texte numérisé non relu

AVANT LE BAL

— Vraiment, je m'en suis tiré à merveille, dit tout haut le comte Henry, après avoir quitté le magasin de modes. Elle était ravissante ce soir; et, parole d'honneur, je me suis senti presque ému. Ému? comprend-on cela? Est-ce que par hasard je serais

sérieusement amoureux? Oh ! la lionne plaisanterie ! Henry de Moissac amoureux... d'une fillette! Cependant, lorsque j'approche d'elle, j'éprouve ti&e sensation étrange, inexprimable. Tout à l'heure encore en glissant ce billet incendiaire, — ce billet qu'elle doit dévorer et qui la doit dévorer, — je crois, Dieu me pardonne ! que mon cœur battait plus fort que d'habitude, que le rouge me montait au visage et que ma main tremblait. Bast ! une idée !

— Quelle idée? cria brusquement un officier d'artillerie en plaçant la main sur l'épaule de Henry. '

Troublé dans son monologue, celui-ci se retourna vivement.

— Ah ! c'est vous, capitaine , dit-il du ton d'un homme qui s'éveille.

— En chair et en os.

— Vous m'avez, ma foi, fait peur !

— Diable ! je ne vous savais pas si poltron.

— C'est que je ne m^ttendais pas...

— A être pris flagrante delicto.

— Je ne vous comprends pas.

— Hum ! j'imagine le contraire.

— Mais encore?

— Vous êtes amoureux, mon cher.

— Moi!

— Et qui donc, parbleu !

— Vous raillez, capitaine.

— Possible, possible, mon cher.

— Cet air mystérieux...

— Ne vaut pas cette idée mystérieuse.

— Voyons, trêve de quolibets : où prétendez-vous en venir ?

— Comment se porte la séduisante Lucie? demanda l'officier, changeant la conversation avec une négligence apparente.

— Lucie ! il y a au moins huit jours que je ne l'ai vue.

— Menteur 1 murmura à part soi le capitaine.

Puis il ajouta de façon à être entendu : Ah !

— Vous ne me croyez pas, Edouard? dit Henry, remarquant l'incrédulité de son interlocuteur.

— Pourquoi non ?

— C'est que...

— Vous êtes un heureux coquin, mon cher comte.

Enfin 1 profitez des circonstances. La vie est courte, morbleu! bien fou qui n'en use pas.

— Aussi, savez- vous joindre la pratique à la théorie.

— Autant que je le peux, autant que je le peux. Courte, mais bonne, c'est ma devise. Mais, venezvous au café ?

— Impossible, capitaine.

— Un rendez-vous, je parie.

— Pas le moins du inonde. J'ai promis d'être au bal de la Préfecture.

— Ah! vous y allez?

— Ma parole est donnée.

— Tant mieux.

— Y serez-vous?

— J'étais indécis.. Mais puisque vous en êtes, j'en suis. Les soirées sont assez monotones, et, comme je n'ai aucun engagement, ma foi, j'irai. Nousferons un lansquenet, n'est-ce pas ?

— Tout ce qui vous plaira.

— Au revoir, comte, je vais m'habiller.

— A ce soir, capitaine.

Sur ce, les deux amis échangèrent une poignée de

main et se séparèrent. Il était onze heures quand de Moissac arriva à la porte de la maison qu'il habitait avec sa mère.

La comtesse de Moissac était une femme de cinquante ans, grande, sèche, pleine de morgue et d'ambition. Née dans la loge d'un portier de Lyon, elle avait su se faire remarquer de M. Hector de Moissac, qui l'aima d'abord, en raffola au bout de deux mois de liaison et finit par l'épouser. Indignée de ce mariage, qui ternissait son blason, la famille du comte le déshérita complètement, et, sans un parent éloigné, qui affectionnait Hector depuis son jeune âge, le nouveau couple aurait été probablement réduit à la misère; mais ce bon parent alloua à Hector une forte pension et le laissa à sa mort son unique héritier. M. et madame de Moissac auraient pu, s'ils l'eussent voulu, vivre heureux au milieu de l'opulence. Par malheur, la comtesse, qui ne s'était mariée que pour porter un grand nom et jouir du luxe qu'elle pensait y être attaché , ne se vit pas plutôt maîtresse d'un revenu princier, qu'elle se lança inconsidérément dans des dépenses folles et désordonnées. Hôtel à Paris, château en province, vil-

las, chevaux, voitures, laquais galonnés sur toutes les coutures, fêtes à la ville, fêtes à la campagne, meute, chasses, il lui fallut toutes les distractions, tous les plaisirs du monde ; elle les eut tous, carie comte était faible, madame de Moissac avait pris sur lui un ascendant tel qu'il n'osait lui résister et satisfaisait ses moindres caprices ; il se contentait de gémir en secret des prodigalités de sa femme.

Après dix années de dilapidation insensée, la débâcle commença, et les créanciers vinrent frapper aux portes de l'hôtel de Moissac. Froissé dans ses affections, — car la comtesse oubliait son bienfaiteur dans le tourbillon du monde , — voyant son crédit ébranlé, le comte vendit ses biens, et, toutes dettes payées, ne se trouva plus riche que d'une dizaine de mille livres de ren'e. Il en assura la jouissance à sa femme, et le capital à un lils qu'elle lui avait donné un an après leur mariage; puiss'armant d'une résolution affreuse, le malheureux se brûla la cervelle. Si cette mort porta un coup douloureux à la comtesse, la perte de son opulence, primitive l'affligea davantage encore. Il est dur pour les gens partis de bas et élevés au faîte de l'échelle sociale, d'être ré-

duits soudain à une position précaire, fût-ce même à une condition moins infime que celle qu'ils occupaient avant leur élévation. Madame de Moissac s'accoutuma donc difficilement aux privations. Mais, nécessité fait loi ; et, quand elle vit l'impossibilité de continuer à tenir le rang qu'elle avait tenu jusqu'alors dans la haute société parisienne, elle eut pourtant le bon esprit de ronger son dépit et d'abandonner la capitale pour la province. C'est alors qu'elle vint s'établir à Dijon, où du moins à défaut de somptuosité, elle put vivre dans une honorable aisance. On ne connaissait de son passé que le faste qu'elle avait affiché à l'époque de la prospérité. Aussi futelle accueillie avec un certain éclat au lieu* de sa nouvelle résidence. Elle était spirituelle, sarcastique; on l'admira, parce qu'on la craignait: elle portait un nom illustre, et avait figuré avec éclat dans les salons du faubourg Saint-Germain; on se la disputa, parce qu'on s'enorgueillissait de l'avoir chez soi.

Enfin, malgré la modicité de ses ressources, elle parvint à se composer à Dijon une petite cour où elle trônait encore à l'époque de la présentation que nous en faisons au lecteur.

Lorsque Henry arriva, madame de Moissac achevait sa toilette.

* — Monsieur le comte est-il rentré ? demanda-telle à sa femme de chambre.

— On vient de sonner, madame, répondit celle-ci. Je suppose que c'est monsieur le comte.

— Priez-le de m'attendre au salon.

• La domestique exécuta Tordre qu'on venait de lui donner, et, quelques minutes après, la mère et le fils se trouvaient réunis dans un petit salon, meublé simplement, mais avec un goûtexquis.

— Eh quoi ! vous n'êtes pas encore habillé, Henry, s'écria la comtesse en voyant le costume à demi négligé de son fils.

— Mais, madame, il n'est point minuit.

— Minuit! y pensez-vous, mon fils? nous ne sommes pas à Paris; ici, vous le savez, les soirées commencent à dix et sont terminées ordinairement à une heure du matin. Il faut savoir se conformer aux usages.

— Alors, je cours...

— Un instant, j'ai besoin d'avoir un entretien avec

vous avant ce bal, car il s'agit pour vous d'une chose très-importante.

Henry, qui s'était levé, se rassit.

— Vous savez, dit madame de Moissac d'un ton plus affectueux que celui qu'elle prenait d'habitude, vous savez qu'en mourant, votre père ne nous a laissé qu'un mince avoir, à peine suffisant à notre entretien.

Le jeune homme s'inclina respectueusement.

— Malgré toutes les privations que je m'impose, nous sommes loin de mener le train d'existence qui conviendrait au rang que nous devrions occuper dans la société et auquel nous appelle le titre que nous portons. La noblesse, mon fils, en ce siècle stupide , n'obtient de considération qu'autant qu'elle s'appuie sur des monceaux d'or. Les places ne sont plus le privilège exclusif de notre caste. Jusqu'à ce jour, je ne vous ai point tourmenté pour le choix d'une carrière. D'ailleurs, c'était naturel : le commerce ne vous seyait pas, la profession des armes est stérile, le barreau peu lucratif. Cependant, vous avancez en âge, Henry. Il est temps de songer à votre avenir. Un mariage raisonnable vous sourirait-il ?

— Me marier, madame !

— Cela vous étonne ?

— J'avoue...

— Pourtant oui ; dans ma tendresse pour vous, je me suis préoccupée de votre établissement, et, ce soir même, j'ai l'intention de vous présenter à la mère d'une jeune personne sur laquelle j'ai jeté mes vues... j'ose espérer que vous serez content de mon choix.

— - Mais, objecta encore le jeune homme, étourdi de cette ouverture .. .

— Allez , interrompit sa mère , allez vous préparer!

Henry passa dans sa chambre en proie à diverses émotions.

Ce fut sôus l'empire de ces émotions qu'il procéda à sa toilette. Cependant il l'eut bientôt terminée : quand il revint , madame de Moissac lui fît sur l'élégance de sa mise des compliments qu'il écouta sans les entendre. Puis, tous deux montèrent en voiture et se rendirent au bal de la préfecture.

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