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LA PENTE SOCIALISTE

« Voulez-vous savoir ce que c'est que le socialisme? Prenez un sansonnet, faites-lui répéter à l'infini ce mot : « Solidarité, solidarité », et vous avez un socialiste. »

Ainsi s'exprimait, il y a vingt-cinq ans, M. Paul Le roy-Beaulieu, retournant la boutade de Lassalle contre l'économie politique orthodoxe.

Depuis vingt-cinq ans, et surtout depuis cinq ou six ans, nous avons assurément répété bien des fois le mot en question : est-ce à dire que nous soyons devenus (( socialistes» ?

« Plaisanterie, répondent dédaigneusement les ultras du marxisme, les surveillants du mouvement socialiste, les jeunes gardiens des vieilles machines de guerre révolutionnaires. Le solidarisme est une doctrine à l'eau

de rose, et qui sent sa « paix sociale» d'une lieue. Nous voyons bien que ses partisans font edortpour canaliser et de'tourner vers la roue lente des réformes l'énergie ouvrière : ils ne sont nullement prêts, ni dispose's à en recevoir l'impulsion, à en subir la direction. Entre la révolte socialiste, vivante an cœur des salariés, et cette philanthropie de conférenciers, il n'y a pas de rapport. »

c( Le rapport est manifeste au contraire, ripostent d'autres gardiens — moins jeunes mais non moins ardents — d'une autre orthodoxie. Les discours solidaristes achèvent de détacher, des sains principes du Ubéralisme économique, la confiance, si ébranlée déjà, de l'opinion, lis contribuent à la déshabituer de respecter « les supériorités réelles, supériorité de la fortune comme l'intelligence ». Ils surexcitent la passion des pauvres contre les riches. Ils font croire « aux couches inférieures de la société qu'elles ont été écrasées parles couches supérieures sous le poids de la civilisation, quand c'est plutôt le contraire qui est vrai ». Par sa théorie du redressement des comptes sociaux, leur doctrine (( confine au collectivisme » comme, par la pratique du droit social de reprise^ « elle se rapproche, à certains points de vue, de Tanarchie ». En deux mots bien loin qu'elle soit une « barrière », elle est un « pont » par où toute la révolution passera.

Ainsi frémit l'Institut (section de l'Académie des sciences morales et politiques), quand M. Brunot eut l'imprudence de lui présenter, il y a quelques années, comme une « doctrine inofTensive », le nouveau système de « morale scientifique (1) ».

Si l'interpre'lation que nous avons proposée de la théorie du quasi-contrat est exacte, il semble qu'on puisse tirer, de cette théorie, des déductions assez redoutables pour l'ordre social actuel. Elle ne reconnaît de ajuste contrat », disions-nous, que là où se rencontre une parfaite « équivalence » des causes. Mais, pour que cette équivalence se rencontre, n'importe-t-il pas que les contractants se trouvent déjà, en fait, sur un pied d'égalité ? Si rien ne presse l'un tandis que l'autre est talonné par la nécessité, n'y a-t-il pas trop de chances que celui-là exploite, dans les conditions mêmes du contrat, l'infériorité de c?lui-ci? C'est pourquoi M. Durkheim observait que pour que les valeurs échangées dans les contrats fussent eu fait équivalentes, il faudrait moins d'inégalités intrinsèques dans les con-

(1) V. dans les C. R. de ÏÂcad. des sciences morales (1903, tome LX) les opinions de MM. F. Passy, E. Levasseur, P. Leroy Beaulieu, A. Sorel, Clément Juglar, etc.

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dilions de la concurrence. Il ajoutait (1) : c II ne peut pas y avoir des riches et des pauvres de naissance sans qu'il y ait des contrats injustes. >> C'est une conséquence analogue que de'veloppe M. Renard (2) lorsqu'il rappelle que « le socialisme ne considère pas comme valable le contrat conclu entre deux personnes que sépare une profonde inégalité économique, intellectuelle, sociale, entre le patron et l'ouvrier, entre le capitaliste qui peut attendre et faire attendre, et celui qui ne peut que louer ses bras immédiatement sous peine de mourir de faim, de froid, de misère, de se condamner et de condamner sa famille à la mon. Il y a, dans ce cas, lutte à armes inégales ou plutôt il y a lutte d'un homme puissamment armé contre un homme totalement désarmé. Le contrat, dans de semblables conditions, est vicié dans son essence, il n'est pas valable au point de vue de la j ustice idéale ». — « Vous savez bien que je ne pouvais pas faire autrement» n'est-ce pas l'éternelle réponse du salarié à qui l'on reproche d'avoir contresigné des clauses auxquelles il manque? Ainsi, où subsistera 'disproportion des conditions, il semble que l'équivalence ne saurait régner dans les conventioDS entre privilégiés et déshérités. Elles sont viciées d'avance. Le ver est dans le fruit. L'arbre de

(1) Div. duTrav.,p. 430.

(2) Philos, de la solidarité, p. 67.

l'inégalité économique ne peut porter que des contrats injustes.

Dans quelle mesure le solidarisme accepterait-il ces conclusions et les conséquences pratiques qui en découlent? Pour en juger, il faut d'abord demander directement à la nouvelle doctrine ce qu'elle pense de l'égalité, de la liberté et de leurs rapports dans l'Etat.

Par ses accointances avec les sciences biologiques, le solidarisme devait être enclin à insister sur l'inégalité naturelle des hommes. Les hommes naissent égaux : c'est, disait Huxley, « une proposition risible au point de vue scientifique )». Le philosophe qui «voit les âmes », c'ost-à-dire qui spécule sur ce qui ne se prête pas à la détermination ni à la mesure, croira volontiers que la diversité des milieux est surtout responsable de l'inégalité des résultats obtenus par les hommes. Mais le savant, qui les réintègre dans la nature, prêt à mesurer leurs facultés par leurs organes mêmes, et à vérifier sur eux les mêmes lois générales de la vie qui opèrent dans le monde animal, ne saurait perdre de vue, dans l'humanité non plus, ces différences natives dont le darwinisme a souligné le prix. Averti par la science, le soli-

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darisme n'essaiera donc pas de pallier la disproportion des facultés naturelles des hommes,

« Contre cette cause d'inégalité, dira M. Bourgeois, l'accord des volontés ne peut rien, il n'y a pas là matière à consentement et à contrat », A vouloir la déraciner, la société userait vainement ses ressources, et se priverait d'une sève précieuse. La division du travail, génératrice de solidarités de plus en plus complexes, utilise la diversité des aptitudes. Et si ces aptitudes ne sont pas seulement diverses mais inégales, n'est-il pas utile aussi que notre effort personnel soit excité, par quelque prime, àtirer le meilleur parti possible de nos capacités naturelles (1) ?

Mais si, de ce point de vue, les inégalités d'origine naturelle nous paraissent intangibles, en sera-t-il de même des inégalités d'origine sociale ? Si notre participation à la civilisation est inégale « du fait de la nature et du sort qui dispensent inégalement entre les hommes la santé, l'aptitude physique ou intellectuelle, la durée de la vie... elle l'est aussi du fait des hommes, de leur ignorance, de leur barbarie, de leur violence, de leur àpreté au gain, en somme d'une longue série d'arrangements sociaux que l'idée de justice n'a point déterminés et pour lesquels le consentement de tous

(1) Congrès, p. 87.

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n'eût pas été obtenu ». Celte inégalité seconde, nous n'avons pas les mêmes raisons de la respecter. Les poids que la société jette dans les balances de la nature ne risquent-ils pas de fausser la pesée et de relever par excès tel qui, livré à lui-même, se serait abaissé-comme d^abaisser, par défaut, tel qui se serait élevé?

En suivant cette filière, le solidarisme serait donc amené à retrouver la pensée des nombreux moralistes qui s'accordent aujourd'hui pour demander à la société, non pas sans doute la suppression de l'inégalité « au point d'arrivée », mais du moins, la diminution des inégalités « du point de départ (1) ».

La conception n'est pas faite pour séparer nettement le solidarisme du socialisme. Le temps n'est plus où l'on pensait avoir amplement réfuté celui-ci .en montrant du doigt dans l'humanité des géants et des nains, des forts et des faibles, des intelligents et des imbéciles. La tradition socialiste dénonce la disproportion qui subsiste, de par l'organisation capitaliste, entre la rémunération et la productivité, elle proteste contre une situation qui empêche toute une catégorie de producteurs de jouir du juste produit de leur force de travail. Elle ne nie pas pour autant la différence des capacités, ni l'intérêt que la société peut trouver, pour que ces

fi(i) V. H. MiCHBL, La Doctrine pol. de la Démocratit,'^. 48.

capacités passent à l'acte, à rémunérer les gens selon leurs œuvres. Conformément à la pensée saint-simonienne M. Menger nous fait prévoir que dans l'Etat socialiste une organisation hiérarchique devrait subsister, conservant quelque chose de l'inégalité économique (i). « Tous les hommes naissent libres et inégaux, écrit Grant Allen (2), Le but du socialisme est de maintenir cette inégahté naturelle et d'en tirer le meilleur parti possible ».

Mais peut-être, dans la question de la liberté, verral-on plus clairement en quel point, après avoir fait roule ensemble, le solidarisme et le socialisme se séparent?

On a quelquefois reproché aux solidaristes d'avoir oublié — dans leur effort pour opposer, à l'excès du libéralisme individualiste, l'état de dépendance où nous vivons — que l'indépendance aussi est un fait et que la Nature, qu'ils invoquent, le rappelle utilement aux sociétés. S'il est vrai que tout se tient dans les choses, les choses n'en restent pas moins dis'incLps. Que le ciism"S

(1) L'Etat socinliste, trad. fr., (PHri-, ?oc. n. uv i904) Livre I, chap. ïv.

(2) Cité par Vahderveldk, Le collectivisme et l'évolution industrielle, p. 235.

ne nous empêche pas de voir les monades. L'existence même des lois astronomiques suppose des systèmes de corps relativement autonomes. Et jusqu'au sein des organismes, les organes agissent par eux-mêmes, comme autant d'organismes distincts {i\

En fait, il ne semble pas que le solidarisme ait méconnu cet enseignement. Lorsque M. Bourgeois, pour de'montrer les progrès réalise's grâce à la solidarité, cite l'exemple des organismes perfectionnés par la division du travail, il ne manque pas de noter que celte organisation supérieure consiste dans une collaboration d'éléments distincts. « La grande loi de la division du travail physiologique n'est que la coordination des efforts individuels » — m une organisation supérieure est celle où il y a équilibre entre les unités et le tout » {"2). Ce n'est pas par l'écrasement des forces composantes que l'ensemble prospère, mais par le déploiement de leurs virtualités. Ainsi est-il permis d'espérer, comme le disait M. Fouillée, que dans une humanité mieux organisée ces deux effets du progrès seront réellement inséparables : l'accroissement de la vie individuelle el l'accroissement de la vie sociale.

(1; BouTROLX, C. fi. de l'Ac.ad. des .'•c inor., tome LX, p. 399- 402. - M. Boutroux indique d'ailleurs à une autre place coaiment serait possible la réialégralioQ de ce libéralisme au sein du solidarisme {Philos, de la solidarité,, p. 273-287).

(2) Solidarité, p. 55.

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- N'avons-nous pas vu d'ailleurs que le solidarisme re- -tient, pour les mêler aux exemples que lui prêtent les naturalistes, quelques éléments de la tradition des économistes? lien gardera particulièrement cette idée que la liberté est « la condition première de tout progrès » : le libre exercice des facultés et des activités personnelles peut donner seul le mouvement initial » (1). La division du travail elle-même ne suppose-t-elle pas que chacun, suivant sa pente, applique sa volonté au point où pour lui est le moindre effort (2)? « Toute diminution de la liberté, et par suite de l'activité volontaire de l'individu équivaut donc à un arrêt de développement .de son être, et, en vertu de la solidarité qui lie tous les hommes, entraîne un arrêt de développement de toute la société humaine ».

Mais la liberté individuelle est-elle seulement un moyen? Bien plus, c'est comme une fin du progrès social que le solidarisme nous la présente. Il nous rappelait, devant l'accumulation de nos deltes envers la société, que la liberté n'est revendiquée légitimement que par qui a payé ses dettes. Mais une fois qu'il se sera libéré, il est entendu que la collectivité n'aura rien à voir dans l'usage que l'individu pourra faire de ses capacités ou propriétés personnelles. Faisons donc sa

(1) Solidarité, p. 61.

(2) Congrès, p. 82.

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juste part à la société, mais laissons le champ à la liberté. c< 11 y a une part de notre liberté, de noire propriété, de noire personnalité qui est d'origine sociale : c'est celte part sociale de nous-mêmes qu'il faut mutualiser : au delà nous n'avons plus le droit de rien imposer aux hommes.

Avec les économistes nous disons : liberté, c'est la condition du progrès humain. Avec les socialistes nous disons : justice. Mais la justice, pour nous, reste le point de départ de la liberté (1) ».

Mais beaucoup de socialistes ne souscriraient-ils pas, eux aussi, à celte dernière formule? Ne feraient-ils pas remarquer avec raison qu'on abuse de l'antithèse lorsqu'on présente leur système comme prêt à sacrifier sur l'autel de l'égalité toute liberté individuelle ? On sait quel parti certains esprits, aujourd'hui encore, tirent de cette opposition. M. Faguet, en particulier, ne cesse ! de montrer dans le libéralisme et l'égalitarisme deux frères ennemis, nés tous deux de la Révolution. Par sa théorie des Droits de l'homme, elle conduisait assez logiquement à l'individualisme, voire à l'anarchisme ; par sa théorie de la souveraineté du peuple, c'est au collectivisme qu'elle tend. La lutte de ces deux esprits fait le tourment de notre vieux monde.

(1) Philos, delà soliJ,, p. 56.

Mais, à qui proteste que la liberté va être écrasée par telle intervention de la collectivité dans l'organisation économique, il faudrait toujours prendre la précaution de demander « quelle liberté » et « la liberté de qui ». Il faudrait en un mot comme disent des logiciens, définir la liberté dont il s'agit tant en compréhension qu'en extension, et rechercher non seulement quels caractères la notion en implique, mais à combien d'individus cette notion s'applique.

On s'apercevrait alors que tout n'est pas dit si l'on a montré que telle mesure limiterait l'indépendance des gens, en ajoutant une loi à celle qu'ils doivent déjà respecter. On rappellerait quasi la loi est une chaîne pour certaines formes de la liberté, elle est un bouclier pour certaines autres, si la capacité d'agir au hasard et à tout risque, sans limites et sans règles, nous donne un certain sentiment de liberté, un autre sentiment mérite le même nom qui nous vient de la possibilité de préméditer, de vouloir à longue échéance, de faire des projets en escomptant l'avenir : il y faut de la sécurité, qui ne s'obtient pas par les mêmes conditions que l'indépendance. Que sera-ce si au besoin de sécurité nous ajoutons le besoin de puissance? Est-ce être vraiment libre que ne rien pouvoir réaliser de ce qu'on veut? Existe-t-il par suite une réelle liberté pour l'homme sans un minimum de domination sur la nature ? Bougie. 9

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La coopération dans la vie sociale, en créant ce qu'on appelle la civilisation, a précisément pour résultat d'accumuler les moyens d'imposer aux choses les volontés humaines. Mais qui reste privé de ces moyens se dira avec raison exclu de cette forme de liberté qui est l'œuvre propre de la civilisalion.

Quand donc on nous prouverait que telle intervention, en rectifiant l'organisation sociale actuelle, limitera l'indépendance de ceux qui jouissent aujourd'hui, grâce à cette organisation même, du maximum de puissance et de sécurité, il ne serait pas dit encore que cette intervention n'augmentera pas la somme totale de liberté, si elle assure en effet plus de sécurité et de puissance à ceux qui, aujourd'hui, en possèdent si peu qu'il leur est impossible de jouir réellement de cette indépendance à laquelle on les renvoie (1).

Par où l'on voit à quel point il est injuste d'opposer brutalement le libéralisme et l'égalitarisme. Les égalitairea aussi peuvent protester qu'ils veulent la liberté, mais la liberté pour tous, et une liberté réelle. En ce sens, le souci qu'il marque de la liberté ne saurait plus suffire à séparer radicalement le solidarisme du socialisme : s'il est vrai que celui-ci aussi peut prétendre

(1)V. G. Renabd. Le régime socialittet Paris, Alcan, 1898. — E. Vandebvelde, Le collectivisme et l'évolution industrielle, Paris,

soc. nouv., 1900.

que bien loin de rayer la liberté d'un trait de plume, il travaille à la rendre réelle et universelle (1).

Sa théorie de l'Etat, du moins, n'est-elle pas faite pour distinguer nettement le solidarisrae des autres doctrines politiques ou économiques?

La théorie est originale en effet, et en la suivant le solidarisme se fraie, pour aboutir à l'interventionnisme, un sentier à part, très loin de la route le plus généralement empruntée.

Que l'on compare en effet, sur ce point, notre solidarisme à ce qu'on a appelé en Allemagne le « socialisme de la chaire ». Pour ce qui est des tendances pratiques, les deux écoles se ressemblent par plus d'un trait. L'une et l'autre travaillent à ruiner le crédit de l'ancien libéralisme, et à préparer l'opinion aux réformes nécessaires. L'une et l'autre démontrent qu'il ne règne pas toujours une harmonie spontanée entre les répercussions de l'ordre économique actuel et les exigences de la conscience morale ; et qu'en conséquence celle-ci autorise la collectivité à user de sa puis-

(i) Cf. E. Sencbet, Liberté du travail et solidarité vitale, Paris, Giard et Brière, 1903.

saoce pour « assurer » les déshérités coalre les maux multipliés par ce mécanisme imparfait.

Mais comment le socialisme de la chaire procède-l-il à cette démonslralion ? C'est précisément par une sorle de personniBcalion de la collectivité, destinée à mettre en relief les intérêts vitaux qui sont communs aux individus, et distincts de la somme de leurs intérêts particuliers. Une économie « nationale » (Volkswirthschaft) est autre chose que la juxtaposition des économies «privées» (Einzelwirlhschaften). Elle forme comme un organisme qui a ses conditions propres d'équilibre et de santé. C'est de ces conditions que l'éthique nous donne conscience. Et c'est pour restaurer ces conditions troublées que l'Etat a le droit d'exercer, sur l'activité économique, une influence régulatrice. La notion des intérêts propres en tout, et qu'un Etat « de culture » a mission de sauvegarder, sert doue ici d'intermédiaire naturel entre l'éthique et l'économie politique : elle sert du même coup de limite aux protestations qu'on pourrait élever, au nom du droit individuel, contre les interventions de l'Etat (1).

Aussi n'est-il pas étonnant que les défenseurs du li-

(1) Ddrkbeim, La science positive de la morale en Allemagne, Revue philosophique, 1887, p. 38 sqq. — cf. aos Sciences sociales en Allemagne, Paris, Alcan, 1895, chap. m.

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béralisme économique s'acharnent contre cette manière « organiciste « de réaliser la conscience collective, et de personnifier l'Etat qui lui sert de support. Les entités, i< un peu mystérieuses dans leur substance » n'en sont pas moins, dit-on, « très réalistes dans leur action ». Elles tirent même de leur origine voilée un certain prestige, qui permet l'installation d'une tyrannie étendue et pesante (1). Dénonçons donc ces survivances de la mythologie, ces illusions méthaphysiques, ramenons les esprits au culte des réalités sociales concrètes, qui ne consistent qu'en personnalités distinctes, et nous aurons du même coup réduit à de justes limites la tendance interventionniste, qui menace de paralyser l'initiative des personnalités.

Mais plusieurs chemins mènent à l'inlervenlionnisme. Encore que la doctrine solidariste doive y aboutir dans la pratique, elle refuse de se laisser guider par les mêmes abstractions réalisées auxquelles se fie le socialisme de la chaire. Elle fait chorus avec l'économie libérale pour protester contre « cette croyance à une sorte d'être supérieur aux l.ommes, tirant de quelque source mystérieuse une autorité — et sans doule aussi une sagesse — qui lui permettrait de régler au

(1) D'EiCHTHAL, La Formation des richesses et ses conditions sociales actuelles (Paris, Alcan, 1906) p. 338. — cf. Palante. Combat pour l'individu (Paris, Alcao, 1904) chap. xv.

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mieux notre sort commun » (1). A voir les premiers efforts des solidaristes pour utiliser les leçons de la biologie, on aurait pu penser qu'ils pencheraient eux aussi vers l'organicisme, et que prêtant un corps au tout social, ils se représenteraient aisément ses iutérêls comme distincts de la somme des intérêts individuels, ses exigences comme supérieures à l'indépendance des associés.

Tout au contraire, M. Bourgeois observe que, « en détruisant la notion abstraite et a priori de l'homme isolé, la connaissance des lois de la solidarité naturelle détruit du même coup la notion également abstraite et a priori de l'Etat, isolé de l'homme et opposé à lui comme un sujet de droits distincts ou comme une puissance supérieure à laquelle il serait subordonné (2) ». La connaissance des lois de la solidarité fait en un mot saillir les liens qui rattachent les individus les uns aux autres : elle nous découvre entre eux une multitude de rapports, mais elle ne nous autorise à poser aucun être en dehors d'eux. « Il n'y a rien, dira M. Andler, en dehors du groupement humain et de la somme des individus (2) ». Les personnalités sont les seules réalités sociales observables, et par suite les

(1) Congrès, p. 89.

;2; Solidarité, p. 87.

seuls sujets possibles du droit. Cessons donc de nous interroger sur «les rapports des individus et de TEtat » et de mesurer le droit de celui-ci sur ceux-là. Une fiction possède-t-elle des droits sur ses auteurs? Parlons seulement des rapports mutuels des individus, définissons des droits et les devoirs réciproques que le fait de l'assoclalion crée entre les hommes, recherchons à quelles conditions ils auraient accepté de collaborer(l). En tout ceci l'Etat ne nous apparaîtra pas comme une partie en cause. Son rôle se borne à faire respecter la volonté des parties, en sanctionnant le quasi-contrat qui les lie les unes aux autres, a Un fait s'est produit, assimilable, si on en prend conscience, aux plus profondes révolutions qui aient eu lieu dans le droit et, à notre surprise, a passé inaperçu presque : La distinction vient de tomber entre le droit public et le droit privé {'^). j» C'est en ces termes que M. Andler saluait la théorie que nous venons de résumer. Elle est capable de mettre un terme, pensait-il, aux discussions confuses qui tournent autour de la personne de l'Etat : subslantifîé aussi bien par ses adversaires, en somme, que par ses partisans. « Comme ce corps chimérique de Jésus qui fut seul adoré et seul crutMfie par les humn e-, mais qui n'était, selon les docétistes, qu'une lueur im-

(1) Revue de mélaph., 1897 p. 521.

(2) Philos, de la solid., p. 52.

452 LE SOLTDARISME

matérielle, la malière même du débat s'évanouit (1) ». En fait nous avons vu se produire, depuis, des théories juridiques de l'Etat qui s'efforcent, contrairement aux théories allemandes, de définir ses attributions et son rôle en évitant de le personnifier à aucun degré, et en déduisant seulement les conséquences du « fait positif » de la solidarité sociale. On accordera que la conscience de ce fait, si elle n'efface pas la distinction entre le droit public et le droit privé, contribue du moins utilement à éclaircir leurs rapports, et ménage en quelque sorte des passages de l'un à l'autre : on atténue ainsi l'antinomie classique entre l'individu et l'Etat; on ouvre une issue à « la crise de la science politique (2) »...

(i) Art. cil. .p 520.

(2) V. Ddguit, l'Etat, le droit objectif et la loi positive, Paris, Fontemoing, 1901. — Dans un article sur la crise de la science politique, répondant au livre de M. Deslandres publié BOUS ce titre (Paris, Chevalier et Maresq, 1902) M. Saleilles s'exprime ainsi : « Après les admirables études que M. Duguit vient de consacrer aux rapports du droit subjectif et de l'Etat la question ne peut plus être passée sous silence : il faut prendre parti. Il faut savoir si entre le droit public et le droit privé subsiste la séparation infraochissable que l'on avait établie jusqu'alors ou s'il n'y aurait pas plutôt deux faces distinctes d'un fait universel, celui de la solidarité sociale, condition et résultante tout à la fois de la vie en société.

Les droits subjectifs individuels, bien loin d'être indépendante de l'idée de vie collective, ne seraient que l'expression

LB SOLIDARISME 1 S3

Si l'on cherchait à quelles tendances ont obéi les initiateurs de cette conception antiréaliste de l'Etat, il faudrait compter d'abord, sans doute, leur défiance à l'égard de toute métaphysique. Ils cherchent à incorporer à leur doctrine, nous l'avons vu, les résultats des recherches de la sociologie ; mais ils craignent son langage et les abstractions qu'elle semble parfois réaliser pour mieux définir son objet propre. La conscience collective, l'Etat-personne, ne sonl-ce pas là de ces concepts vides, de ces Entia rationis vel potîus imaginationis dont le solidarisme, dans son désir de rester scientifique et positif, fait profession de se détourner ? C'est pourquoi — sans se demander plus

des rapports sociaux considérés dans chaque individu ; ce qui ne veut pas dire que la société ait qualité pour méconnaître le droit individuel, puisque le progrès social est lui-même conditionné par le respect des initiatives et des libertés individuelles, mais ce qui veut dire tout au moins que ces droits subjectifs ne peuveat entrer en conflit direct avec les conditions essentielles de la vie collective, et que leur contenu se délimite d'après leur faculté d'adaptation au fonctionnement social.

La distinction entre le domaine du droit public et celui du droit privé ne disparaît pas pour cela, mais les frontières s'abaissent et les rapports qui unissent l'un et l'autre, et que jusqu'alors on avait feint d'ignorer, apparaissent enfin avec toute l'importance qu'ils ont dans la réalité. »

{Revue politique et parlementaire, avril, 1903, p. 118. — cf. l'étude critique consacrée par MM. Hauriou et Mestre au livre de M. Duguit, dans la Revue du Droit public, lî)02, XVII, p. 346- 366).

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longtemps si telle abstraction sociologique ne se justifierait pas, à l'usage, par l'orientation fournie à la recherche, et même à l'action, sans se demander non plus si les données des sens et de la conscience empirique ont seules autorité pour fournir ses cadres à la science — ils décident qu'ils ne veulent connaître d'autres réalités sociales que ces réalités concrètes et distinctes, dont l'observation extérieure nous montre les dehors séparés, tandis que l'observation inte'rieure permet à chacun de nous d'en saisir le dedans isolé: les personnes humaines.

Précaution contre les excès de la sociologie, la théorie en devait être une aussi, sans doute, dans l'esprit de ses premiers partisans, conlre les excès du so cialisme. On s'est longtemps plu à définir le socialisme comme un effort pour fusionner les personnalités dans la masse collective : espèce de panthéisme pratique, il î ne tendrait à rien moins qu'à dissoudre les éléments individualisés dans le sein du grand tout social (1), M. Bourgeois paraissait partager cette manière de voir . lorsqu'il disait dans un discours à Melun, prononcé en 1896, opposant les idées collectivistes aux ide'es de la Révolution de 89 : « Le socialisme, au contraire, c'est comme le mot indique, la suprématie de l'unilé sociale

(1) V. DiETZBL, art. ci/,, p. 1329.

LE SOLIDARISMK 155

sur l'individu, l'absorption du citoyen par la collectivité, enfin la conception directement opposée au système individualiste consacré par la Déclaration des Droits de l'Homme ». La théorie solidariste de l'Etat semblait faite pour rendre plus malaisées ces opérations de résorption socialistes ; par cela même qu'elle annexe en quelque sorte le droit public au droit privé, refusant à l'Etat toute vertu supérieure et toute puissance propre, elle rappelle que les personnalités, comme elles sont les seules réalités observables, sont aussi les seules fins acceptables de l'organisation sociale.

Mais à cette formule encore le socialisme contrediraitil? Sur ce point aussi il faut se défier des antithèses classiques. On nous avertissait utilement que la « socialisation » ne se présente pas forcément comme le contraire, mais bien plutôt comme l'adjuvant de « l'individuali' sation p : socialiser le droit, ce n'est pas autre chose qu'étendre le bouclier juridique sur des libertés personnelles qui restaient désarmées (1). De même, un Etat socialiste ne se vantera-t-il pas de défendre, mieux que tout autre, les droits individuels de tous ?

C'est du moins cet aspect que met en lumière la plus récente théorie socialiste de l'État. Dans le livre de Menger aussi on voit tomber la barrière entre le droit public

(1) Charmont, Revue de métaph., 1903, p. 3S0-405.

et le droit privé. A vrai dire l'assimilaiion s'opère ici en s-ens inverse du sens solidarisle ; c'est dans le droit public que le droit privé s'absorbe. Loin de réduire en principe l'autorité de l'État au rôle d'interprète des volontés individuelles, Menger demande que cette autorité ne craigne pas de s'étendre méthodiquement pour contrôler la vie économique et défendre, d'office au besoin, par voie d'intervention administrative, les droits normaux de tous les citoyens (1). Ainsi tandis que lé soiidarisme conçoit les pouvoirs sociaux suprêmes sur le type de /youyotVs (Tathitrage, le socialisme de Menger tendrait à absorber le pouvoir judiciaire lui-même de l'Etat dans \6 pouvoir administratif {i).

Mais croit-on que Menger soit disposé pour autant à personnifier l'Etat, et à admettre uu bien commun supérieur à la somme des biens individuels? Au contraire, c'est précisément parce qu'il doit y avoir identité entre celui-là et ceux-ci qu'il réclame l'imprégnation du droit privé par le droit public. Et ce qu'il reproche aux théories qui substantifient l'Etat, c'est qu'elles empêchent de voir cette identité essentielle. A lui non plus le bloc étatisé ne dit rien qui vaille. Mais sa défiance ne repose pas sur les mêmes raisons que celle des économistes.

(1) UEtat socialiste, p. 29, et 217-220.

(2) V. l'introduction de M. Andler à la trad. fr. de VEtat socialiste, p. IXI.

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Quand on personnifie l'Etat, pense-t-il, rien de plus facile que de prêter à celte entité mythique toutes les fins inriaginables (1), En fait, le plus souvent, ces fins ne seront autre chose que les intérêts des groupes sociaux les plus puissants. Sous le couvert de l'intérêt supérieur de la communauté, ce sont les « intérêts sinistres » d'une minorité de gouvernants et de possédants qui continueront de se faire servir. « Les Etats civilisés de l'antiquité et des temps modernes sont nés presque sans exception de triomphes militaires et s'imposèrt-nt pour celle raison aux peuples, dès l'origine, comme une organisation rigoureusement hiérarchisée, comme une pyramide politique et sociale dont le sommet était formé par les vainqueurs, la base, par les vaincus. D'où suit que, de même que le navigateur aperçoit d'abord, en s'approchant des îles et des continents, le sommet des montagnes et ne voit que plus tard les larges plaines, ainsi les nations furent portées à considérer d'abord les intérêts les plus haut placés, et à les mettre, sous le nom de bien général ou public, bien au-dessus des intérêts vitaux de la grande masse (2). » Prendre décidément pour fin avouée ces intérêts vitaux, assurer à tous « la sécurité de la personne, un mode de vie vraiment humain et une vie de famille

(i)Liv. cit , p. 227.

(2) Liv. cit, p. 105.

réglée (1) », ce serait le propre de « l'Etat populaire de travail », et en ce sens, il se vanterait légitimement de tendre à la « réalisation » de l'individualisme. Il est vrai que Menger continue d'opposer cette forme d'Etat à ce qu'il appelle « l'Etat individualiste de la force y>. Mais il définit celui-ci par la préférence accordée aux intérêts individuels d'une minorité de puissants. Passer du souci des habitudes de la minorité au souci des besoins essentiels du plus grand nombre, ou en d'autres termes de la conception aristocratique à la conception démocratique de la société, ce serait du même coup, et sans contradiction, élargir l'individualisme jusqu'au socialisme. Nous retrouvons par ce chemin la réconciliation à laquelle nous préparaient de leur côté les socialistes français contemporains, répétant que le socialisme n'est autre chose, à le bien entendre, que l'individualisme, mais « logique et complet (2). »

On le voit: quel qu'ait pu être, chez les premiers artisans du solidarisme, le désir de se distinguer du socialisme, les principes politiques auxquels ils s'arrêtent sont loin de constituer une infranchissable barrière : qu'il s'agisse de la notion de l'Etat, de celle de la liberté, de celle même de l'égalité, nombre de socialistes

(2) J. Jaurès, Socialisme et Liberté, Revue de Paris !•'■ déc. 1898. — FoDBNiÈBB,£s<at sur l'inciividua/iime, Paris, Alcan, 1901.

aussi pourraient protesler qu'ils acceptent les définitions proposées par les solidaristes.

Mais plus encore que les principes où elle se tient, les pratiques où elle tend, les programmes qu'elle formule, les applications qu'elle préconise révèlent la tendance dernière d'une doctrine.

Si nous cherchons à mesurer par ce biais des affinités socialistes du solidarisme, nous constaterons que sous sa première forme, rien ne faisait prévoir qu'il portât dans ses flancs des réformes alarmantes. Dans l'Essai conciliateur où M. Bourgeois s'efforçait d'adopter les résultats de la science avec les données de la conscience, il eût fallu des prophètes bien pessimistes pour dénoncer un programme de bouleversement économique (1),

Sans doute l'auteur levait son modeste drapeau — aux couleurs mêlées de la biologie et de Ja morale — contre le laisser-faire. 11 rappelait que tout n'est pas dit et qu'on n'est pas encore quitte du devoir social quand on a répété à l'infini « Liberté, liberté ».

La porte était ainsi ouverte à l'interventionnisme.

(1) Solidarité, p. 145-150.

Mais les exemples d'intervention possibles et désirables étaient rares, et rassurants. Ces contrats individuels pour lesquels M. Yves Guyot réclamait toute licence, on invoquait la nécessité d'en surveiller les clauses dans des cas spéciaux : si quelque intérêt supérieur, autre que lintérêt économique, est en jeu, comme dans le cas du mariage; s'il existe entre les contractants certaines causes « d'inégalité » par trop intolérables ; si une nécessité publique (guerre ou disette) exige impérieusement des restriction? aux libertés ordinaires de la circulation... Il n'y avait pas là de quoi faire bondir un économiste.

Dès celte période, à vrai dire, le danger était bientôt signalé par l'enthousiasme de quelques commentateur?, annonciateurs de la tempête. Nous avons vu en quels termes l'historien du Socialisme d'État en Allemagne, M. Ch. An(iler saluait « ce très- gros évéuement intellectuel » ; par la théorie du quasi-contrat, les relations qui obligent les individus envers l'Etat et l'Efat envers les individus sont conçues disait-il, sur le même type que celles qui obligent les individus entre eux. Le pouvoir gouvernemental ne leur apparaît plus que comme le gérant du patrimoine qui leur est commun. Mais les conditions mêmes de cette gestion lui imposent, et lui donnent le droit d'imposer certaines obligations. Tenu de rendre ses comptes à tous, il aura

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mission de veiller à ce que la dette sociale soit équitablement répartie entre tous, et à ce que personne ne reste exploité par quelque contrat léonin. Il lui sera donc loisible d'exercer contre les privilégiés telle « répétition de l'indu », et de défendre les déshérités, en réglementant, non plus seulement — comme paraissait le croire M. Bourgeois — aux grands jours de crises, mais dans son cours normal, la vie économique.

Or ce contrôle de tous sur le bénéfice que chacun retire de l'association humaine, qu'est-ce autre chose que « ce qu'en langue vulgaire on désigne du nom de socialisme (1) »?

De fait, lorsque nous retrouvons la doctrine, au Congrès d'Éducation sociale de 1900, elle s'enfle pour promettre à ce (' conliôle » un plus large ch.imp d'interventions : au feu des réclamations démocratiques, nous la voyons forger sous nos yeux de nouveaux instruments pour une action plus étendue.

C'est qu'à ce Congrès, il n'y avait pas seulement des « philanthropes », administrateurs ou universitaires. Des groupes d'études sociales, des coopératives, des Bourses de travail, y avaient envoyé leurs délégués. Avec ceux-ci n'était-ce point le peuple qui entrait, pour surveiller ces discours où des bourgeois bien intention- Ci) Art, cit., p. 530.

nés mesuraient ses droits ? Quel compte allaient-ils tenir de ses inquiétudes et de ses espérances ?

Rapportant le résultat de ses expériences dans les Universités populaires où il allait porter la bonne parole solidariste, M. Buisson indiquait pour quelles raisons la théorie de la dette sociale semblait ambiguë et suspecte aux déshérités (1). Les conditions de vie qui leur sont faites ne leur donnent pas le moyen de développer pleinement leurs facultés, de jouir librement de leurs droits. Comment votre appel à la reconnaissance, tombant sur leur misère, n'y retentirait-il pas comme une ironie?

Il est vrai qu'il y a un courant de civilisation, sans cesse élargi, où les plus pauvres peuvent puiser. Stuart Mill énumère les incalculables richesses dont dispose un « déshérité » de nos jours (2). Par la vertu de la division du travail, disait déjà Adam Smith, un humble journalier d'Angleterre est mieux vêtu, abrité, nourri que tel monarque africain. Il n'en reste pas moins que, tandis que les richesses s'accumulent, le travailleur n'en reçoit pas la part proportionnée à la productivité de son travail. Tandis que quelques-uns ne savent qu'inventer pour consommer les revenus qu'ils n'ont eu que

(1) Congrès, p. 330 sqq.

(2) Cf. les remarques des membres de l'Académie des sciences morales {comptes rendus, 1003, tome LX, p. 366, 38i)

la peine de toucher, des travailleurs continuent de manquer du nécessaire physique et moral. Ils continuent d'être ballotte's du surmenage au chômage. Et finalement, quand la société a achevé de sucer leur force, ils sont abandonnés « aux lois naturelles »...

Formulées nettement ou inexprimées, entendues de tout près ou seulement dans le lointain, comme une rumeur d'orage, ces plaintes du prolétariat étaient présentes à l'esprit du Congrès. C'est pourquoi il ne pouvait manquer de tirer, dans le sens « socialiste », les formules qui lui étaient proposées. — La justice ne sera pas réalisée dans la société tant que chacun des hommes ne reconnaîtra pas la dette qui, du fait de la solidarité, pèse sur lui? Disons : « pèse sur tous », et ne négligons pas d'ajouter « à des degrés divers ». Et comprenons bien que l'important en ces matières, c'est précisément le degré. Rendons-nous compte, en somme, que, dans l'organisation économique actuelle, s'il y a des gens qui sont surtout débiteurs, il y en a qui pourraient plus légitimement se porter créanciers. S'il y a « des débiteurs éternellement insolvables », il y a des « créanciers éternellement impayés ». Ceux-ci prennent le plus de peine pour la manœuvre de a l'outillage social » et ceux-là en retirent le plus de profit. Sic vos non vobis. En deux mots, il y a des classes, et c'est entre ces classes qu'une solidarité consciente, comman-

dant une justice réparatrice, nous oblige à opérer un grand redressement de comptes (1).

Pour que la solidarité soit juste et puisse présenter à la ratification des consciences l'ordre qu'elle établit, il importe qu'elle assure, à chacun des membres de la société, ce minimun de conditions de vie sur lequel

(1) V. le détail de la discussioD. Congrès, p. 326-257 .

Renouvier constatait ce fait à sa façon, dès ses Essais de critique générale {W^ essai, Introduclion à la philosophie analytique de l'histoire, 18o4, p. 107).

€ Le personnel de nos sociétés si complexes est divisé en deux camps par une loi très simple : Là, peut-on dire, est la foule des hommes libres destinés par la naissance à toutes les tentations et à toutes les misères, et qui, par le fait, accomplissent aussi bien, eu général, un sort marqué d'avance que s'ils étaient les esclaves d'une nécessité ioexorable ; ici e#t le groupe de ces autres hommes libres que la fortune conduit par la main à tous les repos appareots et à toutes lesjoies. Ceux-ci ont la liberté difficile de tomber, ceux-là, la liberté difficile de se tenir et de s'élever honnêtement, ou de mourir. Les uns trouvent autour d'eux la place occupée et les raogs serrés : les autres dont les places sont retenues et gardées d'avance, se trouvent amenés infailliblement à soumettre la ouïe des disgraciés à la loi de leur bon plaisir en beaucoup de choses nécessaires. Ain?i un abîme est creusé entre la justice universelle et la s, 'hère des obligations positives. Les obligations sont contractées et les lois sont faites en conséquence de la donnée de l'inégalité sociale, et cette inégalité est telle que, la personne même étaut ravalée chez un grand nombre d'hommes, ce respect mutuel, cette reconnaissance de la dignité qui est le fond de la justice se trouve incompatible avec les faits >.

tous seraient tombés d'accord, s'ils avaient en effet débattu, en toute liberté et égalité, les clauses du contrat social — si en un mot aucune égalité « extrinsèque » ne venait élever ceux-ci, abaisser ceux-là, handicaper les les uns au détriment des autres. Or, quelle assemblée d'hommes raisonnables voudrait avouer un ordre social qui, pendant que le luxe se raffine, n'est capable d'assurer, ni aux vieillards de quoi ne pas mourir de faim, ni aux enfants de quoi pousser aussi loin qu'ils en sont capables la culture de leurs aptitudes, ni même aux homme:* de quoi gagner leur vie par un travail continu ?

Il importe donc que la collectivité, par une mulualisation méthodique des avantages et des risques, organise enfin tout un système d'assurances : assurances contre le défaut de culture des facultés individuelles, assurances contre les incapacités naturelles, assurances contre les risques sociaux (accidents, chômages involontaires, etc.)(l).

Devant le tableau de ce néo-garantisme, quoi d'étonnant si les défenseurs de l'ordre économique actuel se sont inquiétés? Ne faudra-t-il pas, se disent-ils, soumettre cet ordre à des remaniements organiques, si l'on veut réaliser tout ce système d'assurances ? Les impôts

(1) Congres, p. 90. — Philos, de la solidarité, p. 82-88,

de justice réparatrice dont on nous menace ne serontils pas comme une « pompe aspirante» (2) qui pourrait fonctionner jusqu'à l'épuisement total des revenus particuliers? On nous a dit qu'une fois libéré de la dette sociale l'individu garde la pleine et entière disposition de sa personne et de ses biens. Le bon billet 1 Quand aurai-je fini d'acquitter ma dette puisque ma vie continue, qui ne se soutient que par des emprunts quotidiennement renouvelés? Et qui décidera que j'ai suffisamment « compensé », mes privilèges? La masse sans doute ? Créancière anonyme à qui l'on donne mission de faire valoir une créance indéterminée, sans autre limite que celle de ses appétits: à la fois juge, partie et huissier dans cet apurement de comptes. Malheur à la nation qui se mêle de définir la justice en fonction des besoins du peuple...

Mais ce n'était là qu'un programme général, et rassurant peut-être par son ampleur même. Quand le solidarisme en viendra à étudier dans le détail les «applications de la solidarité » ne saura-t-il pas se ressaisir

{2j C'est l'expressioû de M. Levasseur {C. R. de VAcad., tome cité, p. 388).

devant les pentes dangereuses, et faire fonctionner des crans d'arrêt?

L'hygiène est un des champs préférés du solidarisme (î). C'est là, en matière de thérapeutique ou de ■ prophylaxie sociales, qu'il est appelé à exercer son activité la plus féconde et aussi, semble-t-il, la plus inoffensive. Q ji pourrait résister à ses objurgations quand il va prêchant la « croisade sanitaire?» La solidarité des microbes est la plus évidente : c'est à propos d'elle aussi qu''on voit le plus nettement les devoirs nouveaux surgir d'un nouveau savoir. Au for et à mesure que la science nous rend plus présent l'invisible et nous fait mieux suivre à la trace la course funèbre des maladies, il y a des situations qui deviennent de plus en plus intolérables à la conscience ; le nombre croît des soidisant fatalités qu'elle ne se reconnaît plus le droit de supporter.

Mais ici encore, si nous voulons vraiment que « cela cesse », ne serons-nous pas entraînés plusloin que nous ne le pensions d'abord sur le chemin des interventions ? Quiconque a enseigné l'hygiène dans une Université populaire sait à quelles objections son enseignement se heurte bientôt, ou plutôt quelles conséquences on déduit la loarique du peuple.

(1) Les applications sociales de la solidarité. Cinq conféreacea sur sept sont consacrées à l'hygiène sociale.

S'agit-il de ces habitations insalubres, de ces bouges où « il faudrait de l'héroïsme, selon le mot du D' Du Mesnil, pour ne pas contracter la haine de la société » ? Le respect des contrats nous arréterait-il au moment d'intervenir entre le locataire et le propriétaire, et de faire plier l'intérêt particulier de celui-ci devant l'intérêt général ? Certains pays étendent et renforcent en ces matières le droit d'expropriation ; ils mettent les deniers communaux à la disposition des citoyens désireux de se faire construire une maison salubre et à bon marché ; ils autorisent même, pour parfaire aux ressources de ces entreprises, la perception de certains impôts. N'est-ce pas entrer dans les voies du socialisme municipal ? (1)

D'une manière plus générale, nombre de conseils et d'avertissements répétés par les hygiénistes ne recèlentils pas une justification des revendications prolétariennes comme un appel à l'organisation ouvrière? On nous rappelle par exemple qu'il vaut mille fois mieux, pour l'économie des ressources et des forces nationales, travailler à prévenir la tuberculose que de se dépenser à la guérir. Dans un milieu aussi bien aéré, aussi bien purifié que possible, conservez à l'homme sa force de résistance, permettez à son organisme de se recunsli-

(1) Les applications sociales, p. xm.

tuer quotidiennement pour se défendre ; ainsi, et seulement ainsi, le troupeau des sacrifiés cessera de grossit. Mais qu'est-ce à dire, sinon que pour la tuberculose reculât, il faudrait à la classe ouvrière un salaire plus haut, permetlant une nourriture plus forlifiante, et un travail moins long, permettant un repos normal? Un médecin produisait publiquement celte conséquence au récent Congrès de la tuberculose : les Trois-huit, vœu commun aux hygiénistes et aux socialistes.

Au surplus, si l'on veut non seulement que les tempéraments soient aussi bien défendus, mais les milieux aussi bien purifiés que possible, il est clair que beaucoup d'habitudes devront être bouleversées, et même qu'un certain nombre d'intérêts devront être lésés. La propreté coûte cher. Combien d'ateliers, si l'hygiène faisait vraiment loi, devraient être transformés de fond en comble ! 11 est vraisemblable que leurs propriétaires se prêteront sans enthousiasme à ces transformations : leur santé d'ailleurs n'y est pas directement intéressée. N'est-ce pas des intéressés euxmêmes qu'il faut admettre, appeler, instituer le contrôle? Que les salariés se groupent donc pour la défense de leur santé. Qu'ils signalent les infractions à la loi, qu'ils protestent contre l'emploi de telle matière, qu'ils montrent à l'opinion les conditions d'insalubrité où ils sont forcés de vivre. Révoltes nécessaires pour

triompher de tant de résistances accumulées. Un professeur du Collège de France arrivait, en somme, à celte conclusion, que trop souvent la lutte contre le mauvais microbe ne saurait se poursuivre et s'organiser sans une lutte pre'alable contre le mauvais employeur.

Ainsi, dans l'ordre même de l'hygiène sociale, on pourrait montrer que les solidaristes se trouvent amenés, de proche en proche, à faire appel à l'Etat d'une part, et de l'autre au peuple même. A fortiori s'il s'agissait non plus seulement de la défense contre la maladie, mais de l'assurance contre l'invalidité, contre la vieillesse, contre le chômage ! C'est alors qu'on verrait à plein que le solidarisme ne saurait aller loin dans la réalisation de ce programme, sans escompter d'un côté l'intervention des pouvoirs publics, de l'autre l'organisation des forces populaires : pour que nous accomplissions tout notre devoir social, il est bon que nous y soyons aidés par la pression d'en haut, et par la poussée d'en bas.

S'il est vrai que notre doctrine s'ouvre de plus en plus à ces deux tendances, on peut penser que les économistes alarmés n'avaient pas tort et que le solidarisme, sur plus d'un point, qu'il l'ait voulu ou non, se trouve amené à faire le lit du socialisme (1).

(1) Philos, de la solidarité, p. 70.

Ce qui ne signifie nullement que les tendances solidaristes, même portées comme malgré elles jusqu'à ces températures extrêmes, suffisent au programme et à l'esprit du parti socialiste proprement dit. Nous sommes loin de compte.

Solidaristes et socialistes, disait déjà M. G. Renard à M. L. Bourgeois, font route de conserve jusqu'à un certain point, mais à partir de ce point leurs directions divergent. La divergence se marque de plus en plus chaque jour, depuis que les deux fractions extrêmes du socialisme, se sentant débordées l'une et l'autre par le syndicalisme révolutionnaire, s'efforcent de le ramener à elles en s'unifiant contre les partis suspects de « paix sociale », et en insistant systématiquement sur ce qui les en sépare.

Suppression de la propriété individuelle. — Lutte des classes : le solidarisme a énergiquement refusé, jusqu'ici, de dire amen à ces deux formules. Et la première a sans doute, malgré les apparences, un^î signification moins décisive qu'on ne croit, De l'aveu de socialistes classés, elle est équivoque ; elle ne donne à aucun degré l'idée de la souplesse et de la diversité des formes

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de propriété qui resteraient debout, après même que le souffle de la révolution sociale aurait balayé la face de la terre. De ces a propriétés solidaires », selon la formule proposée par M. Rauh (1), la doctrine dont nous avons retracé l'évolution pourrait peut-être finalement s'accommoder.

Mais il semble qu'elle doive répugner plus longtemps à la seconde formule, aux conséquences qu'on en lire, aux procédés qu'elle suggère, aux sentiments qu'elle surexcite. Les solidaristes ont été amenés, nous l'avons vu, par leur distinction même entre ceux qui sont surtout créanciers et ceux qui sont surtout débiteurs, à avouer l'existence de classes. Mais tous leurs raisonnements typiques, tous les exemples dont ils se servent pour illustrer leur thèse initiale, sont autant de démonstrations de la puissance et de l'utilité des traditions, des sentiments, des intérêts qui enveloppent ces classes d'un même filet prolecteur, et qui continuent de les unir alors même qu'elles ser;Hent séparées parla disproportion des avantages économiques dont elles jouissent. En particulier c'e*t un des axiomes du Sulidarisme que l'existence fie patrimoines naii-» aux. communs aux membres de toutes !< s cia>si s, et qu'il

(1) Propriété individueile et propriété solidaire, dans Philos, de la solid., p. 163-180.

est du devoir de tous, quels qu'ils soient, de transmettre intacts aux descendants : c'est précjspmpnt un des points sur lesquels M. Andler s'appuyait, pour orienter le solidarismevers un «socialisme libéral »(1). Le parti socialiste lui aussi se plaisait naguère, lorsqu'il sentait les responsabilités gouvernementales plus près de ses épaules, à rappeler, par dessus les oppositions d'intérêt des classes, les solidarités qui les unissent (2). Si les nécessités du sentiment révolution-

Ci) art. cit., p. 527, 529,

(2) MiLLEBAND, Le socialisme réformiste français, Paris, soc. 71011V., 1903, p. i5. — Cf. J. Sabraute, Socialisme d'opposition, sociaiisme de gouvernement et lutte de classe, p. 24, 68.

Nous trouvons, dans les Libres entretiens publiés à propos de rinternationalisme par VVnion pour la Vérité (18 février 1906, p. 348-349j une page de M. Saleilles qui nous paraît rendre assez nettement le sentiment qui doit être, dans cette question des rapports du patriotisme avec le socialisme, celui de la majorité des solidaristes. Les idées résumées dans cette page s'opposent directement à celles qui furent, au cours de ces mêmes Entretiens, soutenues par M. Lagardelle sur l'état « d'iusolidarité » où doit vivre selon lui le prolétariat dans les nations modernes.

M. Saleilles s'exprime ainsi : « En général, laissez-moi vous le dire très franchement, les juristes — et moi en particulier, encore que je ne puisse guère parler qu'en mon nom — sont très attachés à l'idée de patrie ; et ils le deviennent d'autant plus qu'ils deviennent plus réalistes et qu'il s'attachent davantage aux constatations positives de la sociologie. Ils restent de plus en plus convaincus que les fins sociales pour lesquelles l'homme a sa fonction ici bas ne peuvent être remplies que s'il

naire doivent lui faire oublier ou négliger ces liens, le solidarisme prendra sans doute la charge deles remettre en pleine lumière.

Au vrai, ce n'est qu'à un socialisme réformiste que le solidarisme pouvait s'adapter. Sur la « morale scientlGque » de M. Bourgeois, la « politique Êociale » de M. Millerand venait se greffer assez naturellement. Mais la tendance réformiste res-

fait partie de groupements homogènes, qui aient à se poser en face de groupements différents. C'est parce que l'homme est encadré dans un groupe historique qu'il sort de son individualisme, pour coopérer avec les autres à une fin collective, et c'est parce que ces groupes historiques sont différents les uns des autres et qu'ils ont, chacun, comme une mission bpéciale et des intérêts propres auxquels il leur faut pourvoir, les uns vis-à-vis des autres, que la cohésion se fait chez eux et que l'unité de droit se conserve en eux. Sinon, ce serait à l'intérieur des collectivités elles-mêmes, l'émietlement de toutes les individualités, la lutte des classes poussée à l'état aigu, les haines de races exaspérées, l'anarchie partout débordante. 11 faut, pour mettre en équilibre tous ces instincts haineux ou dissolvants, un centre d'unité, un terrain d'union, un groupement plus large qui ait ses racines dans le passé et qui se pose, en face d'autres groupements analogues, comme ayant' son individualité propre. Il faut quelque chose qui donne l'impression d'une âme commune, d'une conscience collective, homogène : et c'est ce sentiment qui se résume dans l'idée de patrie. L'idée de droit étant aujourd'hui de moins en moins individualiste, et devenant de plus en plus une conception sociale, elle repose très fermement sur cette base d'une solidarité réciproque, qui groupe entre eux les membres d'une même collectivité politique. ■»

tera-t-elle longtemps agrégée au socialisme proprement dit? pour mieux pratiquer la politique du < poing tendu » ne va-t-il laisser tomber l'outil des améliorations méthodiques et progressives ?

En ce cas, sur le terrain de la pratique, un fossé ne pourrait manquer de se creuser — les divergences deviendraient de plus en plus sensibles entre l'attitude des solidaristes et celle des socialistes.

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