CHAPITRE VI
l'éducation sociale
« La question sociale n'est pas seulement une question morale ». Cette constatation, nous l'avons vu, est le point de départ du solidarisme. Il établit que, pour remédier ou pour parer aux répercussions injustes des inégalités d'origine sociale, il ne suffit pas que les individus se reconuaissent des devoirs nouveaux : il importe encore que la collectivité sanctionne ces devoirs, en transformant le droit lui-même. La théorie du quasi-contrat social est destinée à préparer cette transformation du droit. En suivant les conséquences de cette théorie les solidaristes semblent délibérément s'éloigner de la tradition du libéralisme économique. Entre l'individualisme et le socialisme, ils atténuent systématiquement l'opposition : ils semblent prêts à accorder des satisfactions de plus en plus larges aux aspirations socialistes.
Est-ce à dire qu'il faille classer le solidarisme parmi ces doctrines qui se fient en tout et pour tout à l'action légale, et ne placent que peu d'espoir en l'action morale ? « Le souffle des bouches humaines peut bien rider la surface miroitante des fleuves, non modifier le sens de leurs courants profonds : sans la refonte des institutions, la réforme des mœurs n'est qu'agitation superficielle. » On a souvent prêté pareil langage aux partisans du socialisme traditionnel. Leur philosophie de l'histoire matérialiste les oblige, disait-on à ce « quiétisme ». Ce n'est pas de l'efl'ort conspirant des bonnes volontés, c'est du mouvement concentrateur de l'évolution économique qu'ils attendent le salut : que la force des choses mette d'abord dans la main du prolétariat organisé la force des lois : ce jour-là seulement seront possibles des réformes qui en vaillent la peine.
Que ce quiétisme en matière de morale soit ou non le fruit naturel de la philosophie socialiste, toujours estil que la philosophie solidariste ne saurait à aucun degré s'en accommoder. Elle prépare et provoque, certes, la rôforinp lies ineii'utions n-êmp*. M li^ li'fiborii pPe n'fi' met [tas tn> ore 'a i éC' s-iié 'le celle cimvtMsi mi iIu système économique, totale et globale, où le colieciivisme montre la solution unique. Et puis, en tout état de cause, elle rappellera que la réorganisation des lois,
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quelque nécessaire qu'elle puisse être, restera toujours insuffisante sans une régénération des mœurs.
Que le régime de la propriété individuelle puisse prêter à des excès, dira M. Bourgeois (1), ce n'est peutêtre pas une raison suffisante pour que le régime luimême soit d'ores et déjà condamné. Il faut assurément prendre des précautions, contre « ce collectivisme au profit d'un seul » qu'on voit fonctionner là où les trusts établissent leur empire : mais cela ne démontre pas encore que le moment soit venu d'instituer le collectivisme universel. Nombre de contrats entre individus sont comme viciés dans l'œuf, sous le régime actuel, en raison de l'inégalité excessive qui sépare ces individus : en conclurons-nous qu'il faut supprimer tout ce qui est matière à contrats individuels, et substituer sur tous les points, au régime de l'échange libre, celui de la coopération forcée (2)? Nous nous refusons jusqu'à nouvel ordre à ces reconstructions intégrales, non seulement parce que, comme on l'a dit très longtemps, elles nous paraissent dangereuses pour la liberté, mais encore et surtout parce que la nécessité ne nous en paraît pas démontrée. Nous admettons — nous l'avons établi contre le libéralisme classique— que les libertés individuelles doivent se soumettre à toutes les reslric-
(1) Répondant à M. Rrnabd, Philos, de la solidarité, p. 34. 74.
(2) Uid., p. 72, 97.
lions imposées par les exigences de la justice sociale ; mais que la justice sociale ne puisse se frayer sa roule que par l'inlermédiaire du colleclivisme intégral, qu'il faille, pour la faire entrer dans les faits, remettre toute propriété en même temps que toute autorité aux mains de V l'Etat populaire du travail», nous n'en sommes pas encore convaincus.
Ce qu'on oppose ainsi au socialisme proprement dit, ce n'est plus une fin de non-recevoir préalable, une objection de principe a priori, le m«r d'airain de l'ancienne économie politique : c'est une barrière de bois, barrière volante, et qui se laisserait déplacer aisément par les leçons de l'expérience. L'existence de cette barrière suffit toutefois pour signifier que le solidarisme, — consentant au « socialisme libéral » (1), mais répugnant au « collectivisme autoritaire » — n'aura pas les mêmes raisons que celui-ci de se défier de l'action morale.
Le tour même de l'argumentation par laquelle il justifie l'action légale ne prouve-t-il pas combien il est nécessaire à ses yeux que cette action soit non seulement ratifiée, mais préparée et secondée par le mouve-
(1) C'est l'expression proposée naguère par MM. Belot et Andler. (art, de la Revue philosophique et de la Revue d& métaphysique'). — Voir l'usage qu'en fait M. Gaultier^dans des articles récents sur VAntinomie sociale {Revue Bleue, 1906).
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ment autonome des consciences ? C'est à titre d'interprèlp des volontés individuelles, présumées justes, qu'il fait intervenir l'Elat. Il importe donc qup l'' niasse des volontés individuelles soit prête en effet a se plier aux nécessités de la justice. Il importe que le plus grand nombre des consciences aient l'habitude de se placer d'elles-mêmes au point de vue de la conscience commune. « Celte solidarisation préalable des charges et des forces sociales qui permettrait aux hommes d'échanger ensuite justement les produits de leur activité personne le, qui ne voit, dit M. Bourgeois (1), qu^elle suppose avant tout le consentement de tous les hommes aux conditions vraies de la société ! Qui ne voit d'ailleurs que, lors même que toutes les conditions extérieures de justice auraient été préalablement établies avant le contrat, il faudra en dernier ressort chez chacune des parties la même volonté sociale, c'est-àdire la résolution de consentir un échange véritable, valable au point de vue de la justice et du droit? Aussi bien est-ce là le dernier terme du problème ; c'est d'une nouvelle évolution de la conscience des hommes que dépend la solution. Ils ont conquis la liberté et ils ont cru qu'elle suftlrait à établir la justice. C'est la solidarité qu'ils doivent d'abord reconnaître et établir pour
(1) Congrès, p. 91.
pouvoir, dans la justice, jouir enfin de la liberté. Le problème social est en dernier mot un problème d'éducation. »
Ailleurs (1) M. Bourgeois reprend la formule de Michelet. « L'éducation est le premier et le dernier mot de la politique » et insiste sur la conspiration des bonnes volontés nécessaire pour que l'action de l'Etat soit non seulement acceptée, mais encore complétée. Ce n'est pas assez de consentir aux justes contraintes ; il faut y suppléer par l'association libre et profiler des autorisations de la loi pour substituer spontanément, sur le plus de points possible, l'union pour la vie à la lutte pour la vie.
Ainsi le solidarisme fait intervenir entre les individus, à titre d'arbitre, le pouvoir social ; mais il entend que les individus s'efforcent de plus en plus, de leur côté, de devenir des êtres sociaux. Pour limiter l'empire de l'injustice il ne saurait suffire de faire porter, sur tel ou tel autre, la pression de l'appareil gouvernemental : il importe qu'un esprit nouveau, qu'un « sens social » plus exigeant circule dans tout l'ensemble de la société, pour coordonner ses éléments, et leur apprendre à fondre spontanément leurs intérêts. La socialisation des biens elle-même resterait lettre morte sans une préalable « socialisation des personnes ». (1) Philos, de la solidarité, p. 97.
Bougie. 11
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Mais par ces formules souvent répétées que faut-il entendre au juste? Quelle orientation le solidarisme propose-t-il à l'éducalioa sociale ? A quels principes, en matière de pédagogie, s'est-il arrêté, et quelles pratiques approuve-t-il de préférence ?
Sur ce point encore nous aurions à constater une évolution, à mesurer un progrès de la doctrine. Dans son effort puur devenir de plus en plus éducative, elle se développe sous nos yeux, elle pousse ses branches en deux sens qui paraissent au premier abord tout à fait opposés : dans le sens personnaliste et dans le sens sociologique. Elle prend de plus en plus conscience que, pour préparer les réorganisations nécessaires, il faut des hommes qui sachent unir, au sentiment de la dignité de la personne et au goût de l'effort individuel, le désir de coordonner leurs eflorts dans l'intérêt du groupe, considéré comme une sorte de réalité supérieure à chacun d'entre eux.
Au premier moment, il pouvait sembler que le solidarisme fournirait un point de départ tout nouveau et une méthode inédite à l'enseignement de la morale. On présentait alors la doctrine comme exclusivement scien-
tifique : elle se tient tout entière, pensait-on, sur le terrain des faits. Il devait donc suffire, pour inculquer aux hommes le sens social, de déchirer le rideau de leur ignorance et de leur montrer du doigt les rapports de toutes sortes qui les relient les uns aux autres. Acque'rir le sens social, ce n'était pas autre chose que prendre conscience de cette interdépendance. « L'éducation sociale enseignera les lois de la solidarité naturelle » (1).
Mais on s'est vite aperçu, nous l'avons rappelé, que pour que cette dette se présentât aux hommes sous l'aspect d'un devoir il y fallait autre chose que l'enregistrement d'un fait : il y fallait l'attachement à une fin. Dès lors la culture des sentiments reprenait ses droits traditionnels. Dès lors la pédagogie n'était plus forcée d'abdiquer, sur l'autel de la science naturelle, toute espèce « d'idéalisme ». Bien au contraire, de plus en plus clairement on percevait non seulement la possibiUté, mais la nécessité de réintégrer dans le solidarisme la plupart des notions dont notre philosophie morale classique, depuis Kant, s'était accommodée. Greffons sur celte philosophie, mais gardons-nous de la déraciner. Il n'y a pas de sens social qui tienne, si les âmes ne sont imprégnées d'abord du souci de la
(1) Congrès, p. 92.
justice. Et le souci de la justice suppose à son tour le culte de la personne humaine. C'est là qu'il faut toujours en revenir. M. Payot, rappelant les tentatives qui ont été multipliées pour introduire l'esprit solidariste dans l'enseignement primaire, montre que le plus sûr moyen d'y arriver, c'est en somme d'emprunter le détour du personnalisme (1). Insistons sur le devoir de nous cultiver, de porter en nous-méme, au plus haut point où elle puisse atteindre, la fleur de la vie spirituelle. Nous ferons mieux comprendre, par cette voie, la nécessité de nous prêter aux obligations de la vie sociale, qui, si elle n'est pas toujours la condition suffisante de notre bonheur, reste toujours du moins la condition inéluctable de notre culture. Et du même coup, nous répondrons au reproche « d'amener par la diffusion des idées de solidarité une diminution de la personnalité humaine ».
N'y avait-il pas lieu, en effet, de réagir contre certains excès de zèle solidariste ? Dans l'enthousiasme de la nouveauté, quelques-uns ne proposaient-ils pas de changer du tout au tout, non seulement les idées directrices de l'enseignement, mais les mœurs et usages de l'école? Craignons de développer pour notre part, disaient-ils, ces sentiments auti-sociaux dont tout le
(1) Congrès, p. 106, 108.
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monde souffre. Nous continuons à classer les élèves selon leurs mérites comme à les punir individuellement : ne serait-ii pas plus conforme à la logique de la solidarité d'instaurer dès l'école, sur le plus de points possible, le régime des sanctions collectives? Et si l'on nous dit que nos élèves en seront d'abord froissés, dans leur sentiment intime de la justice, nous répondrons : « comme dans la vie ». 11 n'est pas mauvais que l'école leur fasse faire l'apprentissage de ces solidarités, dans le mal comme dans le bien, que la vie leur imposera de gré ou de force (1).
Mais l'école doit-elle donc être en effet un miroir de la réalité? Pourquoi cesserions-nous de nous en servir comme d'un projecteur d'idéal? Nous y pouvons organiser des petites républiques artificielles où règne la justice. Est-il mauvais de l'y faire régner, en effet, afin que les enfants en emportent l'habitude et le goût, et qu'ils soient ainsi capables de contribuer à rectifier, comme le veut la doctrine bien entendue de la solidarité de droit, le régime de la grande république où ils vivront? Et l'intérêt le plus manifeste de celle-ci ne commande-t-il pas qu'on se garde de relâcher au cœur
(1 V. BciFSON, résumant les rapports recueillis par In Société d'éducation sociale, dans VAnnunire de l'enseigiiement jmmaire 1902, p. 382, 391. — Cf. du même auteur, la solidarité à l'école, dans Philos, de la solidarité, p. 189, 200.
des enfants, en leur faisant perdre l'habitude de la responsabilité personnelle, les ressorts de l'initiative et de rautonomie?
« La solidarité des vertus, des fautes, des mérites ! Conception grossière, enfantine I s'écriait à ce propos M. Buisson (1). Oubliera-t-on donc cette loi que l'individualisme est la condition première de tout vrai socialisme? Que pour faire une cité il faut commencer par faire des citoyens? — Avec un mot, au nom d'un mot, va-t-on donc nous faire retomber dans une conception contre laquelle, depuis Erasme et Rabelais, toute la pensée moderne s'est soulevée? Il était nécessaire de signaler ce danger, et de montrer que ce principe de la sanction collective est un des plus pernicieux qui soient. Car ceux qui inclinent dar)s ce sens n'ont ni l'intention ni la conscience de nous faire verser dans cet abîme. Qu'on fasse de la discipline des applications collectives quand il y a eu participation collective, tout le monde en est d'accord. Mais qu'on ne coUectivise que ce qui de sa nature est collectif. Et voici ce qui ne l'est pas ; la conscience et le devoir, l'individualité morale. »
Dirons-nous qu'en ressaisissant avec cette énergie l'anneau personnaliste le solidarisme s'est renié lui-
(1) Fhilos. de la solid., p. 198.
même ? Interpréterons-nous ce « relour » comme un aveu que la doctrine tout entière avait fait fausse route? — Il importe de noter qu'entre l'appel à l'union pour la vie qu'elle avait fait entendre, et le souci de l'initiative que quelques-uns de ses partisans manifestent aujourd'hui, il n'y a nullement contradiction. C'est encore une antithèse équivoque que celle qui oppose l'esprit d'initiative et l'esprit d'association. L'association ne naît et ne vit que par les initiatives. Une collection de momies, si bien attachées qu'elles fussent les unes aux autres, ne ferait "pas une société vivante. C'est pourquoi nous rappelons qu'il faut avant tout rester capables d'agir par soi (1).
Mais agir par soi n'est pas forcément agir pour soi seul ni surtout agir contre les autres. C'est l'erreur des individualismes de la force de s'imaginer qu'on ne peut s'élever qu'aux dépens et comme sur les épaules de son prochain. On a raison, disait Michelet, d'être soi et de ne pas vouloir descendre. — Mais on peut, mais on doit « vouloir monter ensemble ». Le tout est de savoir coordonner en vue d'un intérêt commun, au lieu de les maintenir séparées ou de les tourner les
(1) V. à ce propos les remarques de M. Gide, dans le rapport sur YEconomie sociale au xix^ siècle {Rapport du jury international, introd. g"'' p. 41).
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unes contre les autres, nos énergies individuelles. On comprend ici quelle sorte de services on peut attendre, pour l'éducation sociale, des conceptions sociologiques : il n'est pas indifférent à l'orientation de leurs activités que les individus se représentent une sorte d'être qui les domine en les enveloppant, et dont le bien leur apparaisse comme un idéal supérieur à leur bien propre. Sur ce point on observait que la doctrine solidariste n'était peut-être pas conséquente avec son propre principe lorsqu'elle refusait de « réaliser », sous quelque forme que ce fût, l'ensemble social. Ce n'est pas à tel de nos semblables en particulier qu'elle nous invite à payer notre dette: c'est à la masse qu'ils forment et qui déborde chacun d'eux de toutes façons, dansletempscomme dans l'espace. Le trait qui distingue le solidarisme de l'altruisme c'est précisément que celui-ci nous attache aux individus, celui-là à une collectivité (1).
Mais n'y serons-nous pas plus intimement attachés en effet si nous la sentons vivre, si nous la concevons comme un 'corps dont rien ne nous importe plus que le'développement normal? On dira qu'au degré de civilisation où nous en sommes, le bien de l'ensemble ne se définitplus que par le bien des éléments, que la so-
(1) V. Les objections de M, Darlu {Philos, de la solidarité, p. 122, 250, et lee définitions de M. Buisson [Coiigrès p. 244).
ciété place désormais son honneur dans la mise en valeur des personnes, et qu'ainsi cet idéal de santé collective ne saurait plus être qu'une fin intermédiaire? Sans doute, mais la représentation de cette fin intermédiaire est peut-être indispensable pour que nos libertés se rallient sous le sentiment d'une obligation commune. — La morale commence, disait récemment M. Durkheim (1), là où commence l'attachement à un groupe quel qu'il soit. — Des êtres qui sachent agir d'eux-mêmes, mais en s'adaptant les uns aux autres, et dans l'intérêt d'un groupe, — ce sont là les races d'hommes que le solidarisme veut former ; et il n'est pas étonnant que pour parfaire sa pédagogie il ait été amené à emprunter principes et méthodes, tantôt à l'école personnaliste, tantôt à l'école sociologique.
En possession de cet idéal, on devine quelles pratiques le solidarisme recommandera spécialement pour le développement du sens social, et à quelles formes d'association il reconnaîtra le plus de valeur éducative : ce sera précisément à celles qui lui sembleront
(l! A la société de Philosophie (séance de janvier 1906).
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préparer le mieux la fusion des intérêts et la coordination des efforts individuels.
Les organisateurs du Congrès de 1900 (1) plaçaient au plus bas degré de l'échelle des formes sociales, (( l'association pure et simple, passagère et permanente d'un nombre fixe d'individus, ou de parts considérées comme individuelles, réunis en vue d'un résultat déterminé avantageux aux intérêts personnels de chaque participant », et ils citaient en exemple « les associations de commerce, d'industrie, les sociétés anonymes à capital fixe ou variable, les syndicats- d'achat ou de vente, les trusts, les tontines etc.. ;)
Au plus haut degré, au contraire, ils plaçaient « l'association en vue d'une organisation permanente établie et gérée par les associés afin de constituer, pour les autres comme pour eux-mêmes, un milieu plus riche en ressources, plus propre au libre développement des forces individuelles et social-is. De ce nombre les syndicats d'intérêts généraux de travailleurs, les associations coopératives proprement dites, les œuvres de solidarité individuellement consenties et pratiquées etc.. »
Quels sont donc les avantages de ces organisations permanentes, avec gérance directe des intéressés? C'est
M) Notice préparatoire atix questionnaires spéciaux [Cong)é.<,
p. XV.)
LE SOLIDABISME 191
que ceux-ci y Irouvenl l'occasion de devenir des associés actifs, ce qui ne veut dire à aucun degré des « hétes de troupeau ». Au contact des problèmes pratiques ils apprennent comment choisir les capacités en vue de la fin commune, à quel moment il faut leur faire confiance et à quel moment leur imposer un contrôle, combien il est nécessaire de s'incliner, après qu'on a fait tout son possible pour l'éclairer, devant l'arbitrage du plus grand nombre. Ils s'habituent ainsi à réfréner en eux les impulsions anti-sociales qui empêchent le bon fonctionnement de la vie de l'ensemble. Chacun se plie à parler à son tour, à marcher à son rang, à combattre à son poste. Par là, les associations de ce genre deviennent les meilleures écoles de démocratie. Apprenant à s'y gouverner eux-mêmes, les hommes y acquièrent non seulement les qualités intellectuelles, mais les qualités morales sans lesquelles la démocratie resterait incapable de « s'organiser » .
Mais pour qu'elle s'organise en effet, il n'importe pas seulement que leurs actes s'adaptent, il faut que leurs intérêts cessent de s'opposer. 11 faut que s'étende de plus en plus, par les pratiques même de l'association, l'habitude d'harmoniser les intérêts individuels au lieu de les opposer, et de les identifier au lieu de les séparer. Dans le questionnaire adressé en 1900
aux diverses espèce? de syndicats, les organisateurs du congrès d'Education sociale ne manquaient pas de demander (1) : « le groupement s'occupe-t-il uniquement des intérêts personnels de ses membre? (par exemple, achat de matières premières, entente sur les prix de vente, contre la concurrence — etc..) — S'occupe-t-il des intérêts de la corporation (préparation professionnelle, fixation de cours généraux de vente, d'achat, de salaires ; ententes, discussions, contrats entre patrons et ouvriers ; missions coloniales, musées spéciaux etc.)? — S'occupe-t-il d'intérêts sociaux plus étendus de nature commune à toutes les corporations et à tous les emplois sociaux (création de coopératives de production ou de consommation, de caisses d'assistance ou d'assurances : fondations en faveur des femmes, des enfants, des invalides, etc ..) ? »
11 est clair que suivant les modes d'action qui y prédomineront, les associations se rapprocheront plus ou moins de l'idéal de la solidarité. La mutualité est solidariste : encore l'est-elle plus ou moins selon les cas, et selon la façon dont elle est pratiquée. Une caisse de secours en cas de maladie est une véritable caisse de solidarité : chacun contribue, sans savoir si personnellement il en usera autant que les autres, à accroître
(1) Ibùl. p. XX.
ces ressources communes, et ce sont les plus faibles qui y puisent le plus souvent, proportionnellement à leurs besoins plus qu'à Ipur apport. Mais dans le cas des caisses de retraites, si la méthode exclusivement employée est celle du « livret individuel », chacun ne touchant que proportionnellement à son apport, la société mutualiste est transformée en une société d'assurances pure et simple. II faut Tinstitution du «i fond commun » pour qu'on puisse continuer à dire que la mutualité est un apprentissage de la solidarité en même temps que de la prévoyance (1).
L'association professionnelle semble le type de l'association solidariste. L'ouvrier syndiqué apprend à défendre l'intérêt des autres en même temps que son intérêt. Il s'impose des sacrifices personnels, — fatigues; privations, risques de diverses sortes — pour que le syndicat se développe. A son tour, le syndicat, en se développant, prendra en main les intérêts communs à ses membres, permettant ainsi à chacun d'eux d'élever son niveau de vie (2). Bien plus, ce n'est pas seulement pour ses membres, c'est souvent pour ceux mêmes qui
(1) Oq sait à quelles discussions celte question a donné lieu. V. LÉPiSE, La mutualité, ses principes, ses bases véritables (Paris, Colin, 1903), — cf. à propos de ce livre l'article de M> Alengry dans la Revue pédagogique 1904, I, p. 253-263.
(2) V. à ce sujet la note de Ch.GiDE(Zes applications sociales de la solidarité, p. 49).
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restent en dehors de ses cadres que le syndicat travaille. La peine d'une élite profite ainsi à la mapse de la corporation.
Toutefois, parce que le principe d'union qui sert ici de centre — l'intérêt professionnel — et aussi un principe de séparation, voire d'opposition, le syndicat est-il la meilleure école qu'on puisse rêver pour le sens social? En cette matière, la supériorité ne revient-elle pas à la coopérative, toujours ouverte et toujours contente de s'ouvrir, aussi bien disposée en faveur des nouveaux venus qu'en faveur des fondateurs? C'est qu'elle réunit les hommes par l'intérêt qui leur est commun à tous — par leur intérêt de consommateurs, — et que chaque adhérent qui lui arrive, lui apportant une nouvelle puissance de consommation, augmente aussi sa puissance collective. Et certes, si de cette puissance les coopérateurs ne se servent que pour augmenter leurs dividendes personnels, le profit moral n'est pas grand. Mais qu'ils conviennent de garder une part des bénéfices de la coopération pour soutenir quelque œuvre d'intérêt général, qu'ils constituent des fonds de réserve pour commanditer des ateliers, que leurs magasins se libèrent et s'adressent directement aux associations de production. Alors, c'est la république coopérative qui s'ébauche, le cercle s'élargit des intérêts harmonisés. Les mœurs et coutumes d'indivi-
dualisme anarcliique peuvent tomber en désuétude (1). C'est en pensant à cet idéal que Ch. Gide disait que la coopération n'est pas seulement une boutique ; c'est une étoile. Plus encore que par les économies d'argent qu'elle leur permet, la coopération vaut par les dépenses de sens social auxquelles elle habitue les hommes.
Des divers types d'organisation sociale préparés par l'expansion des mutualités, des syndicats, des coopératives, lequel répondrait le mieux aux exigences de la justice élargie? Lequel serait le plus propre non seulement à guérir, mais à prévenir les iniquités de toutes sortes que traîne à sa suite une liberté anarchique continuant sa course au milieu des inégalités économiques ?
Le solidarisme ne résoud pas cette question, ou pour mieux dire il ne se la pose pas. Entre les remèdes ainsi proposés il refuse de choisir. Il souhaite qu'on essaie les uns et les autres. Tout lui est bon, qui tire les hommes hors de l'égoïsme pour les unir contre les fatalités. A tous les banquets d'associations la figure de
(1) Gide, Les applications de (a solidarité, p. 47-79. — Cf. les Conférences de propagande sur la coopération (Paris, Larose, 1900).
la solidarité vient s'asseoir. Mais, de même qu'après nous avoir démontré que l'Etat doit intervenir, elle refuse de préférer telle forme d'intervention — la forme collectiviste, par exemple — à l'exclusion des autres, de même, après nous avoir démontré qu'il faut nous associer pour seconder et compléter l'action de l'Etat, elle se garde de nous imposer spécialement telle forme d'association.
On reconnaît à ce trait, en même temps que le caractère intermédiaire, le caractère indéterminé du solidarisme. C'est un système qui se lient à mi-côte. Et de même qu'il s'interdit de remonter au plus haut dans la région des principes — et, par exemple, de rechercher les sources dernières du sentiment de la justice — il ne descend pas non plus très bas, jusqu'au détail des applications. Après avoir prouvé la nécessité d'institutions nouvelles, il ne précise pas fermement quelles formes elles devraient prendre : il se contente d'appeler à la vie les forces morales sans lesquelles, en tout état de cause, ces institutions, quelles qu'elles doivent être, resteraient lettre morte.
Quel sera l'aménagement définitif du palais? Nous ne le savons pas et nous le verrons bien. Ouvrons toujours les avenues, plantons les arbres, construisons le vestibule.
Cette espèce d'empirisme tâtonnant est sans doute le
LE SOLTDARISME 197
secret à la fois de la faiblesse et de la force du solidarisme. Faiblesse politique, et force morale. Pour rallier des voix, pour constituer un parti, il faudrait sans doute des programmes de mesures pratiques plus nets que ceux que le solidarisme a élaborés jusqu'ici. Mais par celte attitude même, de préparateur et d'introducteur à diverses solutions concourantes, il n'est pas étonnant qu'il attire, des points de l'horizon les plus différents, beaucoup de consciences. Le nombre croît en effet chaque jour des gens qui s'accordent sur ce fait, que l'organisation sociale appelle des réformes décisives, sans qu'aucun des plans de réorganisation jusqu'ici proposés emporte leur adhésion. La route, devant eux, se perd vite dans la brume. Ils savent cependant qu'il faut marcher. Ce sont ces bonnes volontés, incertaines des institutions de l'avenir, mais certaines des devoirs présents, hésitantes entre diverses possibilités, mais d'accord sur telles nécessités, qui se rallient au carrefour solidariste.
Que d'ailleurs, parmi ces recrues, il se rencontré un nombre croissant d'éducateurs, cela aussi s'explique aisément par la position que garde le système. Beaucoup d'éducateurs ont, en effet, le sentiment que nous vivons, comme on l'a dit, « entre deux mondes », et que rien n'est plus urgent que d'ouvrir les voies à des formes de société plus justes. Mais quel que soit leur
désir de hâter les organisations sociales, encore faut-il qu'ils se gardent d'emprisonner dans une formule les âmes qui leur sont confiées. Il importe qu'en faisant découvrir à celles-ci l'idéal nouveau ils les excitent à l'efTort, mais sans leur imposer tels moyens de réalisation. Le vague que l'on peut reprocher, sur certains points, à la doctrine solidariste, devient ici une manière d'avantage. Elle a de l'eau pour plus d'un moulin. En usant des ressources diverses qu'elle met dès à présent à sa disposition, l'éducateur pourra se vanter de préparer à sa façon, sans avoir oublié les droits de la liberté, les « socialisations » nécessaires.
Avril 1906.