CHAPITRE SIXIÈME
Qu'il faut résister avec une humilité vraie, et en vue de la vérité, aux pensées vaines et aux penchants vicieux.
Quand je me considère en toute vérité et équité, je ne vois en moi aucun bien. En <-ffet, je vois que je ne suis pas autre chose par moi-même qu'abomination: que par ma pente naturelle je me détournerais de Dieu et de la vérité, <>t que de par moi-même je ne suis que vanité; n*ai-je pas dégradé en moi l'image de Dieu ? Et si cette ima<je a été réformée et rendue à sa beauté première, je n'y suis pour rien ; c'est le Seigneur qui a tout fait, afin que par toutes choses et en toutes choses apparaisse la sublime efficacité de la vertu de Dieu et mon impuissance radicale. Toute pensée, tout sentiment opposés à cette Mérité est vanité réprouvable et abomination devant Dieu.
D'aucune façon je ne veux laisse! passer ni me dissimuler a moi-même ces mouvements intérieurs d'amour-propre; comme si je pouvais être
vraiment quelque chose par moi-même, mais je m'efforcerai bien plutôt de m'abaisseret de m'humilier; et ne considérant pas mon essence en Dieu ', mais constatant la vérité de mon néant en moi-même, j'abattrai à mes pieds ces mouvements désordonnés, afin qu'ils sachent qu'ils ne sont pas vérité et justice, mais vanité et mensonge, et, pour tout dire, le démon même.
Car lorsque l'homme fidèle à Dieu sent en soi ces mouvements de l'amour-propre ou de toute autre complaisance intérieure, et non le sentiment de cette sainte joie qui provient des dons de Dieu, de la crainte de lui déplaire ou de mettre en parallèle avec lui quelque objet étranger : d'une certaine façon la put été de son regard s'altère et s'obscurcit. S'il y fait bien attention, il verra distinctement que par là un voile s'interpose entre la vérité et lui; il sentira le doute et la perplexité ou le scrupule s'accroître : car
i. Les mystiques du Moyen-âge. et Ruysbroeck en particulier, aiment à rappeler comment l'âme, en dehors de l'être qu'elle possède en elle-même, possède un être éternel et incréé dans la pensée divine. C'est ce qu'ils appellent parfois la superessence. Le terme se retrouvera plus loin, au ch. vin. — Voir Huysbroeck. Xoces spirituelles. 1. II. ch. lvii itrad. fr., t. III, p. 162). Cette vie éternelle constitue, en effet, comme un être supérieur, ou, comme le dit saint Thomas, un être plus vrai et plus noble que celui que l'âme possède en elle-même. (S. Th., T\ q. 18, a. ',. ad. 1 et 3).
voilà ce qu'apportent ces sentiments, d'où qu'ils naissent, voilà ce qu'ils sont en eux-mêmes. Il sentira aussi sa confiance en Dieu s'amoindrir; et ces tristes effets, il les subira nécessairement jusqu'à ce que la vanité s'évanouisse en présence de la vérité.
Seules l'humilité et la vérité apportent avec elles la sécurité et la dilatation de l'âme, et tout ce qui est en dehors d'elles n'est qu'étroitesse et inquiétude. Tout ce qui n'est pas elle, est ravalé et abject sous le regard de la vérité, tout ce qui n'est pas elle, n'est pas. Mais hélas ! la vérité ne domine jamais tellement dans l'âme, que celle-ci puisse voir et sentir que devant cette lumière tout rentre presque dans le néant.