CHAPITRE HUITIÈME
De la vraie liberté, ou du bonheur de l'âme unie à Dieu.
Quand l'âme est devenue l'épouse de Dieu, elle peut dire, inspirée par la Vérité même : « Ignorez-vous que j'ai la faculté, avec l'aide de la grâce, de dépasser toute forme créée et de me présenter, dans ce mystérieux dépouillement,
au regard et en la présence de l'éternelle et immuable Vérité, de cette Identité inaltérable, qui est éternellement ce qu'elle est, qui seule a le pouvoir de se communiquer au dehors tout en demeurant en elle-même entière et incorruptible? » Bien plus, l'âme unie à Dieu peut s'abstraire de toute image créée, même bonne, en contemplant en toute créature la Vérité et la Superessence ' ; elle ne regarde pas les choses dans ce qu'elles sont par elles-mêmes, mais en toutes, aussi bien dans les plus petites que dans les plus grandes, c'est Dieu qu'elle voit. Qu'est-ce qui pourrait donc altérer le regard de l'âme unie à Dieu ? Si elle ne s'arrête même pas aux choses bonnes et pures, comment se laisserait-elle captiver par celles qui troublent ou ternissent le regard ?
L'âme, ayant rompu ses liens, libre enfin et affermie dans la vertu, n'est donc pas moins heureuse et moins vertueuse en voyage qu'à la maison, au milieu de la foule que dans la solitude, dans le travail que dans le repos, dans la prospérité que dans l'adversité; en un mot, elle se retrouve là même dans tous les accidents de la vie, car, où qu'elle soit, la Vérité lui est lou-
i. Voir la note du chap. vi. La superessence des choses, ou leur idée éternelle dans la pensée divine, n'est autre chose que Dieu lui-même en tant qu'exemplaire et archétype de la créature. Cf. saint Thomas, 1% q. 18.
jours présente, unie, comme elle l'est, par un ardent amour à la Vérité et à la Béatitude, ets'identifiant en quelque sorte avec elles.
C'est bien là, assurément, la vraie et sainte liberté de l'âme, qui consiste d'abord à n'avoir nulle a4tache en ce monde, à n'en aimer ni les honneurs ni les louanges, à ne poursuivre en rien son propre avantage, ni pour le temps ni pour l'éternité. Cette ànie ne recherche pas même une satisfaction et un repos dans les exercices nécessaires de la dévotion, elle ne se sent aucun attrait désordonné pour aucune chose créée, car elle peut, sans en souffrir le moins du monde, se passer de tout ce qu'elle paraît avoir, la vérité n'ayant besoin de rien et sa lumière ne subissant jamais d'altération .
Cotte vraie liberté de l'âme consiste encore à ne pas appréhender tout ce qui est pénible ou incommode, c'est-à-dire les travaux et les souffrances, à ne pas se laisser abattre ou tourmenter de la pensée que nous pourrions los subir, à ne pas se laisser émouvoir et troubler par la tristesse ou par une honte inutile, sous les réprimandes, les reproches et les humiliations ; mais à les accepter, comme le lui inspirera sur l'heure la Vérité elle-même.