CHAPITRE NEUVIÈME
Du fruit de la sainte liberté, et de la gloire de l'âme unie à Dieu.
Voici, dit le Seigneur, que jai donné à ta face de contempler la mienne, et à ce qu'il y a de divin en toi de reproduire, autant qu'il se peut, ma beauté et ma ressemblance. J'ai réglé chez toi l'homme extérieur, je l'ai rendu capable de résister victorieusement à tes ennemis, et surtout à ceux qui s'opposent à l'esprit. Tous ces adversaires ne tiendront pas devant toi; ils n'oseront pas affronter ce regard assuré et immatériel qui, s'éJevant au-dessus des obstacles, te renouvelle comme à chaque instant; car il te place devant moi, affranchi de toute sollicitation des choses inutiles, dans cette fière liberté que rien ne peut confondre. Là, il n'y a place ni pour l'erreur ni pour la gène, ni pour l'anxiété, ni pour la crainte, quand l'âme se voit ainsi consommée en l'Un, quand elle se voit un, c'est-à-dire un seul esprit avec cet Un même, et cet Un, qui est Dieu, comme écoulé en elle.
C'est ainsi que toutes ses œuvres, cette âme les opère en Dieu, ou plutôt Dieu opère luimême en elle, au point qu'il est plus juste, en
un sens, de dire qu'elle est l'instrument de Dieu que de dire qu'elle agit par elle-même. Et cela provient surtout de ce que l'âme, ayant assujetti tous les mouvements des passions, n'oppose plus d'obstacle à l'action de Dieu, présent en elle dès l'origine. Malgré sa faiblesse native, cette âme est partout sous l'influence de cette motion divine qui, en tout temps et en toutes circonstances, la gouverne. Elle voit très bien alors qu'en toutes choses Dieu la possède, et qu'elle n'est qu'un souple instrument pour tout ce que Dieu veut faire par elle.
C'est ainsi qu'elle connaît clairement qu'en agissant avec rectitude, c'est Dieu même qui voit par les yeux de son corps, qui parle par sa bouche, qui entend par ses oreilles, qui, dans ses moindres actes, agit par elle chastement. Alors s'accomplit la parole d'ïsaïe : « Toutes nos œuvres, Seigneur, c'est vous qui les opérez en nous1. »
De la sorte l'homme n'a plus à se glorifier de rien, ni de ce qu'il peut, ni d,e ce qu'il fait; mais toute sa gloire, il la trouve en Dieu, à qui elle revient tout entière, et dans son propre néant. Il est perdu pour lui-même, au point de ne se pouvoir plus reconnaître, mais il se retrouve tout entier en Dieu, en qui il habite en toute quiétude et sécurité. Toute occasion
i. Isaïe, xxvi, 12.
de se glorifier lui est enlevée, et c'est sa joie, parce que Dieu est alors bien réellement tout en toutes choses *.
Dans cet état, il n'a que faire de gloire et de louange : rien ne lui manque, et la plénitude même est en lui ; mais s'il ambitionnait quelque gloire humaine, il montrerait par là même qu'il est vide et qu'aucune gloire ne lui est due; aussi bien faudrait-il être vain et vide pour chercher quelque chose en dehors de Dieu.
L'homme devra donc mourir sans cesse à soimême et ne vivre qu'en Dieu seul ; donner tout pour obtenir Celui qui est Tout3, s'il veut échapper à toute anxiété. S'il se réserve quelque chose, il est convaincu par là d'avoir vendu Dieu, car Dieu ne nous a tout donné que pour que uous le recherchions lui-même, lui, le don unique; il Ta voulu afin d'être vraiment tout nôtre, et que nous ne fussions plus des mendiants, mais riches de sa propre plénitude.
i. I Cor., xv, 28.
■>. Cette dernière pensée, familière à Ruysbroeck, se retrouve également dans l'Imitation, 1. III. ch. xxxvii, n. 3.