‹ Le soliloque enflammé de Gerlac PetersChapitre 16 sur 161 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Comment le regard intérieur de l'homme s'éclaire et s'illumine ; comment son regard extérieur devient pur et simple ; et comment l'homme revêt en quelque sorte les moeurs divines.

Il ne suffit pas de penser, il faut savoir par expérience que l'âme est en présence de Celui qui considère d'un regard toutes choses; devant qui le passé, le présent et l'avenir sont sans voiles, ainsi qu'il est écrit : « Voici que toutes tes voies sont à découvert à mes yeux, comme aussi toutes tes pensées', soit que tu t'appliques à vivre en ma présence et à marcher devant moi d'un cœur parfait, soit que tu t'éloignes de moi et que tu deviennes le jouet du vent de tous les accidents. Pour moi, je suis stable et immuable à jamais.

Ah ! si tu pouvais voir comme je subsiste toujours en moi, toujours le même et toujours immuable, et comme il n'y a en moi ni avant ni après, mais que je demeure toujours ce que je suis : oh ! alors, tu pourrais toi-même être libéré de cette inconstance et de cette versatilité

i. Ps. cxxxvm, 3.

déplorable, et revêtir, en quelque sorte, ma propre stabilité. »

Ce regard a' tant de force et de puissance, que le cœur de l'homme et le corps lui-même en sont merveilleusement émus et impressionnés, et qu'ils défaillent à celte vue, qu'ils ne peuvent soutenir. Bientôt tout nuage se dissipe devant le regard intérieur, et l'âme devient conforme, selon son nmde, à Celui qu'elle voit; de sorte que tout ce qui est vain, tout ce qui est étranger à Dieu, tout ce qui n'est pas selon le divin modèle disparait et s'évanouit comme la fumée sous un vent violent.

L'homme extérieur lui aussi devient pur et simple, se prêtant à l'action divine en toute modestie, douceur, humilité et souplesse, afin d'être comme un fidèle David entrant et sortant au commandement du roi '. Et l'homme tout entier revêt les mœurs divines, au point de pouvoir considérer toutes choses, celles qui lui sont favorables et celles qui lui sont défavorables, d'une âme égale, sans être le moins du monde troublé par les maux de l'adversité ni amolli par les biens de la prospérité. Par là il se retrempe constamment dans cette pure vision, où il contemple une égalité stable qui ne vacille jamais, que rien ne sollicite en dehors d'elle-même. 11 faut qu'il s'habitue à y revenir sans cesse,

i. Reg. !.. xxn, i4.

afin qu'aucune cause imprévue et subite ne le rende perplexe et distrait. Moyennant quoi, Dieu, qui est la force, ne permettra pas que cette conformité qui l'unit avec lui soit altérée par les troubles, les passions, les distractions provenant du corps ou de l'âme.

Et parce que l'àme est toute à Dieu, et qu'elle ne s'est rien réserve, elle trouve sa consolation en ton les choses, quelles qu'elles soient et de quelque façon qu'elles se présentent, vinssentelles de Dieu, du démon ou de l'importunité et des persécutions des hommes. Elle peut voir, entendre, se rappeler les choses les plus pénibles, sans en être effrayée ou abattue ; et cela, parce qu'elle n'a rien à perdre, et qu'elle est certaine que Dieu ne rejettera pas ce qui est sien.

Mais comment obtiendrait-il de tels privilèges celui qui chaque jour se laisse troubler et abattre pour les moindres choses? qui cherche en tout ses aises, au dedans comme au dehors? Quand le voit-on s'offrir généreusement corps et âme à tous les maux présents et futurs, par une complète abnégation ? Que devient cette vue pure et sans voile de l'immuable vérité, qui lui montre toutes choses? Comment aspirera-t-il à ce sublime état, celui qui, en toute occupation, fût-elle bonne, est le jouet de sa pensée et de son imagination, et a l'esprit tellement embarrassé et enchaîné que, je ne dirai pas au milieu du tumulte et des occupations multiples, mais même

à l'office divin, où il devrait êlre plus que partout ailleurs appliqué à la dévotion, il ne peut même pas contempler cet unique et divin objet en qui tout est contenu, tant son esprit est couvert de nuages ?

Quoi ! dans ce saint loisir, où le temps, le lieu, la tranquillité et d'autres circonstances favorisent son recueillement, il se voit importuné de tant (limages et de pensées étrangères, qu'en sera-t-il au milieu de l'agitation, au milieu des charges multiples? Si son âme vacille au gré des accidents, si elle se sent accablée là où elle devrait relever les autres, et cherche son avantage au détriment des services qu'elle pourrait rendre au prochain : si, dans ces diverses conjonctures elle défaille, impuissante, et n'arrive plus à se gouverner elle-même, mais se trouve comme enchaînée par tous ces liens étrangers, c'est comme un voile épais qui s'interpose entre elle et Dieu, et jamais elle ne pourra entrer dans le Saint des Saints ni même y faire pénétrer son regard. Extérieurement elle participe aux saints et divins mystères, mais cette divine Immutabilité, ce Bien suprême qui se communique et se donne à l'âme dans la mesure de sa perfection, passe invisible devant elle -sans qu'elle en profite. Et ce qui est plus étonnant, accomplissant elle-même les divins mystères elle s'y trouve dans une grande aridité, et d'une certaine façon sans compréhension de ce qu'ils sont en

eux-mêmes et de la raison pour laquelle ils nous sont donnés. Cette âme se retire ainsi vide et à jeun de la table surabondamment servie, où elle s'assied fréquemment, mais sans jamais y prendre part.

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