CHAPITRE ONZIÈME
De la douceur cachée de la croix spirituelle ; ce que c'est qu'y persévérer, et quels doivent être nos sentiments à ce sujet.
Désirez avec ardeur les meilleurs charismes de l'esprit*. Il ne suffit pas que l'homme se sente peu porté aux vanités et aux bagatelles ; qu'il soit fort surtout, qu'il soit fervent, afin que jour et nuit il ne cesse en quelque sorte d'agir. Comme le géant de l'Écriture, qu'Use lève pour parcourir hardiment la voie* du Seigneur, pour saisir la croix avec amour et engager le combat.
Notre vie est-elle autre chose' qu'une croix? Combien douce est cette croix, celui-là seul le sait qui l'a éprouvée. Notre croix est si douce, si pleine de joie et de sécurité, que celui qui l'aime véritablement, s'il se détourne tant soit peu d'elle, ne trouve plus qu'amertume et tribulation.
i. I Cor., xii, 3i. — a. Ps. xxui, 6.
Quel bien la croix ne renferme-t-elle pas, puisqu'en elle se trouvent la longueur, la largeur, la hauteur et la profondeur de tout ce qu'un chaste désir peut ambitionner? Comme tout s'y trouve, de quelque côté que le désir se tourne, il a l'immensité devant soi; mais il faut qu'il reste dans la croix : en sortir, c'est se voir à l'instant environné d'angoisses. Et celui qui ne s'applique pas avec soin à demeurer constamment dans la croix, celui-là s'en écarte facilement, et, ce qui est pis, il ne sent pas alors l'amertume de cet éloignement, parce qu'il n'a pas connu la douceur que l'on y trouve lorsque l'on y persévère.
On s'écarte de la croix, quand on arrête ses regards sur les vanités, car c'est les détourner de Dieu, ce qui est une abomination devant lui ; quand on néglige par dégoût les devoirs dont on a la charge; quand on se laisse abattre par une crainte étrangère ou opprimer par le trouble ou par la souffrance; quand on oublie Dieu pour se rechercher soi-même.
Persévérer dans la croix, c'est s'appliquer à conserver une parfaite égalité d'âme, en tout temps, en tout lieu, en toutes choses, dans l'adversité comme dans la prospérité, en un mot dans tout ce qui peut nous arriver; c'est renoncer à toute recherche propre en toutes choses, qu'il s'agisse de biens intérieurs ou extérieurs, temporels ou éternels, et ainsi de mourir dans
le Seigneur: c'est éviter même toute satisfaction trop personnelle dans cette joie sincère que l'on doit chercher et coûter dans le Saint-Esprit, et ne rien vouloir, pour le dedans on pour le dehors, qui puisse être comme un bien propre ou une attache personnelle : de telle sorte qu'en tout ce qui peut survenir et nous atteindre, soit justement, soit injustement, en public ou en particulier, nous ne nous laissions pas aller au murmure, et que nous n'en soyons pas troublés; que l'âme conserve sa quiétude et que rien de ces accidents du dehors ne vienne altérer la vision intérieure; mais que l'âme se possédant toujours, le cœur se taise, le visage respire la sérénité, l'humilité et la pai\, dans une patience inaltérable qui ne s'étonne et ne se déconcerte de rien.
Ce qui pourrait lui plaire ou lui déplaire esta ses veux indifférent, car cette âme ne saurait \ trouver l'occasion ni de se relâcher ni de s'attrister: mais parce qu'elle sait et qu'elle sent qu'elle est naturellement portée à rechercher ses aises et son propre repos, pour obvier à cette inclination, elle préfère être exercée par les contrariétés et les incommodités, d'autant plus qu'elle s'y trouvera plus dépouillée de toute recherche quelconque d'elle-même.
Telle est la voie droite du Seigneur, pleine de sécurité et de gloire en Dieu, et exempte de toute erreur. L'âme qui n'est pas dans cette voie, se trouve au contraire remplie d'anxiété, de crainte
inutile, de multiples perplexités; elle subit les influences étrangères qui la mènent à la ruine et à l'aversion de Dieu.
Si quelqu'un aimait la croix du Seigneur par cette seule raison qu'il y trouve une sécurité plus grande et une liberté propre à mettre au large, celui-là n'aimerait pas sincèrement; car agir ainsi c'est, en réalité, se détourner de la croix. Mais quand l'homme demeure attaché à la croix, qu'il s'abandonne totalement au Seigneur et lui appartient sans réserve, Dieu d'une certaine façon se donne lui-même totalement pour être son partage à jamais. L'homme atteint alors vraiment sa plénitude, rien ne lui manque et il n'a plus rien à désirer : tel est l'effet de ce don mutuel.
Mais si l'homme ne s'abandonne à Dieu et ne cherche à lui plaire qu'à cause de ces avantages qu'il en reçoit, son abandon n'est pas sincère : ce n'est qu'un désir étroit et impur, et assurément, cela détourne de la croix.
Bien que l'homme arrivé à ce grand détachement paraisse d'une certaine façon mort à toutes choses, il faut cependant qu'il se donne avec empressement à tous ses devoirs, aux petites choses comme aux grandes, autant que cela est et paraît nécessaire. 11 accordera, par exemple, au corps les commodités et les nécessités qu'il réclame, comme le sommeil, le repos après la fatigue, la réfection et autres choses sembla-
blés; mais il faut qu'il le fasse avec une intention si pure et si simple qu'il ne puisse être confondu devant le Seigneur. S'il arrive qu'il ait quelque chose de pénible à supporter, il se souviendra qu'il est dans la croix du Seigneur, et que rien d'autre ne lui esl dû, et qu'il ne doit pas désirer autre chose que la croix. Et il est nécessaire que la croix lui soit lourde et pesante, jusqu'à ce qu'il arrive à la désirer et à la porter avec amour. Que si quelque infirmité corporelle l'affecte, la volonté de Dieu n'est pas qu'il s'en afflige, ni qu'il se croie moins heureux pour cela, quand même il verrait les autres en souffrir et en être incommodés et le regarder d'un œil moins favorable. Que cela ne 1* étonne pas; la vérité elle-même ne lrouve-t-elle pas des contradicteurs? A plus forte raison, notre infirmité trouvera-t-elle des personnes qui ne la supporteront pas; car il n'est pas possible qu'un seul et même homme plaise à tous et les satisfasse tous; la vie très parfaite de ÎNotre-Seigneur Jésus-Christ lui-même, quand il était dans la chair, n'a pas plu à tout le monde. Il n'en faut pas moins, s'il y a lieu, travailler à un humble amendement et faire les plus grands efforts pour devenir parfait. Celui qui se maintient ainsi dans la croix du Seigneur, ne peut être effrayé ni le jour ni la nuit de ce qui peut lui arriver de contraire ; son avenir éternel même ne l'effraie pas, puisqu'il se sent prêt à supporter, pour l'honneur de Dieu,
et selon les dispositions ou les permissions de sa Providence, tout ce qui peut arriver. Car, s'il aime vraiment la justice, et si Dieu a résolu de punir et d'amender, de quelque façon que ce soitr ses fautes et ses prévarications, il ne lui est pas loisible de désirer autre chose; bien plus, il s'en remet à Dieu de son sort éternel, soumis avant tout à sa volonté sainte pour expier tout ce qu'il a pu faire contre la justice et la vérité.
Mourir ou vivre, d'une certaine façon, lui est indifférent. S'il vient à perdre quelque chose, il ne s'en attriste pas, parce qu'il n'y a pas non plus mis sa joie et son repos quand il l'a reçu. Que surviendrait-il qui puisse lui être à consolation, lui qui jouit du souverain Bien et de la béatitude même, qui est Dieu, qu'aucun accident ne peut augmenter ou amoindrir? La béatitude ne dépend point de ce qui nous peut arriver en cette vie. Celui qui la possède et qui est déjà bienheureux ne le devient pas davantage quand il jouit de toutes les commodités, comme il ne l'en est pas moins quand elles lui manquent.
El, bien que cela puisse paraître prodigieux, il n'y a pas de présomption à nourrir ces sentiments, parce que ce bonheur n'est pas un bonheur de surface, mais vient de la profonde union et de la conformité avec Dieu. Un étranger, c'est-à-dire un homme charnel, n'atteindra jamais à un tel état, car il est dominé par l'in-
justice du péché : et quelque grande que soit sa confiance, elle est vaine, quand il la cherche ailleurs que dans l'union à Dieu et dans la réforme de l'âme.
Peut-être quelqu'un m'objectera-t-il : // ne faut pas que nous nous élevions à des sentiments trop hauts, mais il faut se tenir dans les bornes de la modération* . C'est vrai; pourtant quels soûl les sentiments que nous devons avoir de nousmêmes, sinon de considérer que nous sommes créés à l'image et à la ressemblance de Dieu, et qu'i/ faut que nous soyons parfaits comme notre Père céleste est parf air? Est-ce que Notre- Seigneur Jésus, qui a prié le Père pour nous, afin que nous lussions un, comme lui-même est dans le Père et comme le Père est en lui, et pour que consommés en l'un, nous connussions que le Père nous a aimés comme il en a été luimême aimé"1 ; est-ce que Notre-SeigneUr Jésus, qui a parlé de la sorte en diftérentes circonstances, peut vouloir que nous nous détournions du Père pour fuir loin de lui et n'être plus à son endroit que des étrangers? Le bienheureux Pierre, parlant de cette certitude intérieure qu'il nous faut tâcher d'acquérir, nous dit : « Efforcez-vous, par vos bonnes œuvres, de rendre votre vocation certaine*. »
i. Rom., xii, .'>. — ■>.. Math., v. \S. — .'». Joan.. \\ u. m. 26. — !\. II t'etr., 1. 10.
Si cette sainte indifférence et cet abandon ne sont pas selon Dieu, l'on devra dire alors que Dieu se contredit lui-même. Qu'est-ce autre chose en effet que de se soumettre au moindre signe de la volonté divine en toutes choses, pour l'intérieur comme pour l'extérieur, pour le temps et pour l'éternité, afin qu'il ne demeure en nous aucune dissemblance capable d'offenser les yeux de la divine bonté. Il faut donc que l'homme, en tant qu'homme, ne soit rien, mais que Dieu soit tout en toutes choses : ou plutôt, il faut qu'il soit lui-même toutes choses en Dieu et avec Dieu, en tant que cela peut se faire.
Mais quoi, est-ce que les jugements de Dieu ne sont pas un abîme profond'? Oui, certainement et l'homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine''. Toutefois, Dieu ne peut pas perdre ce qui est sien, ne pouvant rien faire contre lui-même : et s'il s'est uni l'homme et si celui-ci est entré, d'une certaine façon, en participation de ce que Dieu est. c'est-à-dire, justice, paix, vertu, vérité et équité, est-ce que Dieu ne s'aimerait pas en lui } Comment le prophète David pourrait-il dire dans un transport de joie : Vos jugements seront mon appui ; vos jugements me sont doux ; je me suis souvenu des jugements que vous avez exercés dans tous les
i. Ps. xxv, -. — 2. Eccles., IX. I.
siècles, Seigneur, et j'ai été consolé, et : je suis plein d'espérance en vos jugements', et beaucoup d'autres paroles semblables, s'il n'eût été mort à lui-même, c'est-à-dire à tous ses vices, s'il ne fût pas devenu, de quelque manière, justice* lui-même, en demeurant dans la région de la ressemblance, sachant bien alors que Dieu ne peut pas se condamner soi-même ?
Mais il y a dans l'âme une autre région, qui est la région de la dissemblance, pleine de pièges et de liens, de tribulations, de gémissements et d'angoisses, où se trouvent les épines, les mépris, la ruine, la confusion, la contrariété : et tous ces maux proviennent de l'infirmité propre et de ces multiples imperfections de l'homme intérieur et extérieur, que l'on expérimente et que l'on ne sent que trop chaque jour. Dans cette région, les épines, les ronces croissent avec abondance, ici plus et là moins, de telle sorte cependant que presque aucun n'est exempt de ces herbes inutiles. Dans cette région, il faut nécessairement faire nôtre la prière du prophète David : Seigneur, n'entrez pas en jugement avec votre serviteur; Seigneur, ne me reprenez pas dans votre colère; ne m'abandonnez pas, car j'ai ressenti la crainte de vos jugements3.
i. Ps. cxviii, 3g, 43, 52, 175. — 2. II Cor., v, 21 : ut nos ejjlceremurjustitia Dei in ipso. — 3. Ps. cxlii. 1 ; vi, 2.