CHAPITRE DOUZIÈME
Comment les vices intérieurs se joignent au démon, leur Prince, pour tendre continuellement des embûches à l'âme qui aime Dieu.
Toul le bataillon des vices, et les empêchements de toutes sortes, et les influences étrangères, et les tentations, qui s'efforcent parfois de prévaloir dans la région supérieure de l'âme, se glorifient et disent sur le ton de la raillerie et du reproche : « Où est ton Dieu ? Où est ton royaume et celui qui le garde ? Voici que nous régnons et que nous dominons non seulement sur ta terre, mais même dans ton ciel : et nous n'en sommes plus chassés comme nous l'étions autrefois par ce regard pur, simple et pénétrant devant lequel nous n'avons pas pu nous maintenir, que nous sommes maintenant parvenus à obscurcir et qui cède au moindre objet qui se présente.
Et nous n'avons par grand souci de lui opposer des objets importants, il nous suffit que nous l'embarrassions par les plus petites choses, c'està-dire que par une préoccupation étrangère et inquiète nous lui créions des empêchements et qu'il se plaise dans ce cercle étroit où nous l'enfermons. Et bien qu'il n'ait pas grand attache-
ment pour nous, nous le rendons tiède et moins propre à l'accomplissement de ses devoirs, qu'il n'exécute que par une habitude où n'entre plus aucune ferveur.
Trop heureux encore serions-nous si cet état dont nous nous glorifions pouvait persévérer; car nous craignons qu'un plus fort que nous ne survienne, ne nous chasse et ne nous mette tout à fait dehors. Alors, non seulement la porte nous serait fermée, mais nous n'oserions plus approcher de ce lieu où nous étions autrefois en sécurité et où nous n'habitons dès maintenant qu'avec crainte ; il nous semble que le Segneur lui-même veut combattre avec cet homme contre nous. Et, bien que nous l'opprimions encore, cependant voici que ses gémissements et les profonds soupirs de son cœur, que les larmes de ses yeux, larmes extérieures et larmes intimes paraissent monter vers le Seigneur qui déjà a décrété de le délivrer de sa multiple servitude et de le rendre à son ancienne liberté. Lorsqu'il l'aura reconquise, il nous opprimera avec violence et nous couvrira de mépris, au point que nous n'oserons plus nous présenter devant lui.
Aussi nous vous demandons, Seigneur, si vous voulez nous chasser, de nous laisser cependant une petite entrée occulte, afin que si vous le délaissez un jour tant soit peu, nous puissions encore nous glorifier, si peu que ce soit, de notre
première domiuation. Et si vous ne le faites pas. qu'il sache bien, ce miséreux, ce je ne sais quoi, que tant qu'il aura un souffle, nous ne cesserons pas, nuit et jour, de l'attaquer : nous multiplierons les embûches, afin que de quelque côté qu'il se dirige il tombe un jour en notre pouvoir: nous serons là dès avaut qu'il s'éveille; et si. lorsqu'ils s'ouvrent, ses yeux ne cherchent pas tout d'abord le Seigneur, nous le préviendrons nous-mêmes pour occuper son esprit. Nous l'amuserons avec des fables, nous lui susciterons des distractions, surtout à l'office divin, quand son amour de Dieu sera un peu languissaut, quand il lui arrivera d'oublier que sa fonction le met en présence de Dieu, à face découverte ' ; et l'occasion s'en présentera souvent.
Nous savons comment il faut préparer nos pièges, et, si nous ne pouvons réussir par nousmêmes, nous tâcherons d'y arriver par d'autres, qui sont comme des familiers dont on ne se défie pas. Oui est-il donc pour s'imaginer qu'en tout el partout il pourra échapper à nos mains ? Nous en avons fait tomber tant et de si grands; nous ne désespérons pas du tout d'avoir raison de ce chétif, qui se croit quelque chose, mais qui, en réalité, est bien au-dessous de ces esprits éminents et éclairés, que nous sommes pourtant parvenus à séduire. »
i. II Cor., m. 18.
Mais le Seigneur, qui voit ce violent conflit avec la tentation et les obstacles, qui voit cet homme abandonné à lui-même, qui entend ses gémissements, qui constate ses efforts et la joie triomphante de ses adversaires, que répond-il? a Je suis dans mon temple saint, dit le Seigneur, que toute la terre se taise devant ma face* , et que toute gloire usurpée disparaisse de devant moi. Ignorez-vous que je suis le gardien de mon royaume? Et si, pour un moment, j'ai abandonné cet homme à lui-même, afin de voir s'il se montrerait fidèle et persévérant, comme il l'a été d'ailleurs : pensez-vous qu'en réalité je n'étais pas près de lui, bien que je fusse cache ? Aussi, bien que vous l'ayez attaqué avec violence et que vous ayez fait grand tapage autour de lui, se confiant en moi, il ne s'est pas livré à vous.
C'est donc en vain que vous vous êtes glorifiés et voici que vous ne pouvez plus tenir devant moi et jamais d'ailleurs vous ne vous êtes tenus dans la vérité, parce que la vérité n'est pas en vous*, et ceux-là vous ressemblent, qui se donnent à vous. Je le jure par moi-même, je vous exclurai à jamais de mon royaume. Au reste je vous vois remplis de crainte; et pourquoi? sinon parce que vous êtes vains, car il n'y a de crainte que là où n'est pas la vérité.
Enfin, vous l'avez menacé de multiplier vos
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attaques et vos embûches tant qu'il aura un souffle de vie, dans l'espoir de le faire tomber et d'en triompher. Vous en avez pris beaucoup, ce n'est que trop vrai: mais pourquoi sont-ils tombés? parce qu'ils ne se sont pas maintenus dans la vérité; ils ont été trouvés en eux-mêmes et non en moi. Mais à celui-ci, je dis : Reprends courage, et sois fort', et ne te laisse pas abattre dans les difficultés. Il te reste beaucoup de combats à soutenir; il te reste à supporter beaucoup de tentations, beaucoup de dérélictions et de tribulations, de jour et de nuit, jusqu'au moment suprême où l'âme quittera le corps; mais ne crains pas de leur résister en face, agis virilement et achève ta course, elle sera si courte; et ne te laisse rebuter en rien de ce que tu as à faire.
Toutes les fois que tes ennemis feront des efforts pour t'opprimer, si tu te tiens devant moi dans la vérité, si tu marches devant moi dans la simplicité et la sincérité du cœur1, si, aux divers moments de la journée, tu te tournes vers moi, et si tu t'appliques à te conformer à moi; si enfin, tu t'en reposes sur moi, si tu places en moi ton espérance; si je suis ta force et ta gloire et si tu ne veux toi-même te glorifier en rien que dans la suavité de ma croix; si tu te renonces toi-même au point de te perdre tout entier, tu te
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retrouveras pleinement en moi, et il n'y aura plus lieu pour toi de craindre. Car tes ennemis ne viendront pas te chercher en moi; mais s'ils te trouvaient en toi-même, voilà de suite le comhat, le doute et la crainte d'être vaincu.
Qu'ils se multiplient donc ceux qui te persécutent ainsi au dedans et au dehors; mais si tu te maintiens près de moi, si tu cherches ton refuge en moi, tu ne craindras les mains d'aucun de ceux qui combattent contre toi ; je saurai te cacher dans le secret de majace1, afin q»e ces étrangers ne puissent le trouver. Oui, tu es placé au milieu des embûches et parmi des ennemis nombreux, mais à mon ombre, tu pourras vivre au milieu d'eux, tant que tu entendras ma voix. Si quelquefois je tarde, attends-moi d'un cœur assuré et souviens-toi de t'olfrir toujours à moi comme une offrande agréable.