I. Ps. \CVI, 2. 2. Ps. LXXXVIII. 10. — 3, Ps
xcvi. 5. — 4- I Cor., vin, 6.
sur la terre, même dans ses ravissements les plus sublimes, n'atteint, pour ainsi dire, que la lisière ! Si tu pouvais pénétrer jusqu'à la source même de ton être et do l'être de toutes choses, de qui tout émane, qui ayant fait toutes choses les contient toutes, en qui tu vis avec nous de toute éternité ! ».
Hélas, je ne suis qu'un petit enfant, humble et chétif, plus vil que tout ce qui a vie sur la surface de la terre, et souvent enveloppé de ténèbres en mon intérieur; comment pourrai-je quelque chose, si Celui dont nous parlons ne me révèle lui-même sa face? Et vous m'exhortez comme si j'avais, dans mon indigence, la faculté de paraître devanl lui, l'esprit complètement dépouillé d'images, et planant au-dessus de toutes choses; comme si je pouvais contempler la face de Celui qui habite une lumière inaccessible', alors que je suis alourdi par le poids de mou corps corruptible et que je me trouve souvent dans la région de la dissemblance °~ et dans mes ténèbres, où il me faut, non comme un riche, invoquer la face du Seigneur, et comme le juste au cœur droit et pur vivre devant Lui3, mais comme le pauvre, me prosterner humblement à ses pieds.
Ensuite, vous me dites de regarder sa face,
i. I Tim., m, iii. — 2. S. A.ug., ConJ., vu, 10. — 3. Ps. cxxxix. i4-
comme vous la contemplez vous-mêmes, de faire comme si j'étais déjà complètement délivré de tout ce qui est étranger à Dieu et rendu à la liberté de mon origine première. Je me vois bien plutôt rejeté dans les profondeurs de mes ténèbres, exilé loin de sa vue ; et c'est à peine si j'ose, parfois, je ne dis pas regarder vers Lui, mais même lever les yeux en haut.
Qu'y a-t-il d'étonnant que vous Le contempliez incessamment, sans jamais quitter sa présence, vous qui vivez déjà comme dans le vestibule de la bienheureuse Trinité, et qui ne vous trouvez empêchés ni par les objets corporels, ni par des images matérielles, comme je le suis moi-même. Vous n'avez pas à vous servir de la mémoire et de la connaissance sensibles, pour contempler le Bien Suprême; vous n'avez pas besoin de passer par les créatures ; mais vous vous tenez immuables avec l'Immuable, bons avec le Bien et dans le Bien même, participant à l'être de celui qui est l'être même de tout ce qui est1 ; vous ne pouvez pas, assurément, perdre la propriété de votre essence, et devenir l'être même,
i. Allusion à un mot de Denys l'Aréop. Hierarch. cel. ch. iv ; S. Thomas, Ia, q. 3, a. 8. ad i, nous dit en quel sens il faut l'entendre pour éviter tout panthéisme : Dieu est l'être de toutes choses, non par essence, mais en tant que cause efficiente et exemplaire. C'est bien en ce sens que l'entend notre auteur, comme le montre la phrase suivante.
mais vous lui êles unis si étroitement que rien ne vous en sépare ne fût-ce qu'un instant. Il n'est pas de passion qui vous trouble, nulles invasions étrangères qui réussissent à vous détourner de lui ; et vous êtes libres, sans avoir jamais été sous l'assujettissement de quelque domination étrangère, comme je le suis, moi qui ne fais cet aveu qu'en gémissant.
Elles sont si grandes ces sollicitudes étrangères qui me tiraillent en tous sens, que je ne puis même, à cause de leur multitude, arriver à les compter, de sorte que, quelque part que je me transporte, de corps ou d'esprit, elles se présentent de tous côtés, bien malgré moi et malgré toutes mes résistances, et elles obscurcissent le regard de mon âme, qui cherche, du moins dans la mesure du possible, à contempler la face de Dieu. Mais le jour viendra, où ce Père plein de bonté me la révélera réellement et me cachera en lui, où ces sollicitudes étrangères ne pourront plus me trouver.
Quand goûterai-je ce bonheur? Qui me donnera de me voir, en attendant, sinon d'une façon permanente, du moins plus fréquemment, devant sa face et marchant à la lumière de son visage? Quelque rares qu'aient été les occasions où il s'est révélé à mon esprit avide de le contempler, j'avoue qu'alors tout ce qui lui est étranger s'évanouit, et que même tout ce qu'il y a de plus intime dans l'homme inté-
rieur se fond et s'écoule dans l'amour. Et cet amour est si fort et si véhément qu'il ne me reste presque plus rien de moi-même, et je ne me sens plus qu'indigence et pauvreté ; car il exige de moi tant et de si grandes choses que j'aurais beau donner tout ce que j'ai et tout ce que je puis, je paraîtrais cependant n'avoir rien donné1.
Mais dans cette extrême pauvreté, que dis-je, dans ces sublimes richesses, je ne trouve rien de plus salutaire et de plus agréable à Dieu que de me résigner pleinement en tout ce qui peut m'arriver. Il acquittera à ma place ce qu'il me demande. Pour moi je n'aurai plus de recherche personnelle. Uni à Dieu, je ne m'aimerai moimême et toutes choses qu'en lui, par lui et à cause de lui. Dieu veut que je m'aime moimême de la même manière qu'il m'aime luimême, et non d'une autre façon, c'est-à-dire que je devienne tout à fait sien et tout à fait transformé en lui. Et lorsque je m'aimerai moi-même et toutes choses de cette sorte, je n'aimerai plus rien en moi ni de moi que mon Dieu .
i. Cette idée revient souvent dans Ruysbroeck. Voir en particulier Les sepl degrés, eh. ix (trad. franc. , t. I. p. 336).