CHAPITRE SEIZIÈME
Que l'âme libre de toute propriété ' est partout en sécurité en Dieu.
Le voyageur qui ne porle rien avec soi est toujours en sécurité.
« Je suis à toi, dit la Vérité; qu'as-tu encore à chercher? Que te manque-t-il, ou qu'y a-t-il, qui puisse te déplaire en moi, pour t'inquiéter des choses et des événements extérieurs, qui, de quelque façon qu'ils arrivent, ne peuvent en réalité ne rien te donner ni rien t'enlever? Est-ce que tu crois pouvoir rencontrer la béatitude dans cet état de voie où tu te trouves?
« Pourquoi ne pas chercher, au contraire, à te persuader plus intimement encore que ta situation est celle d'un pèlerin, d'un exilé, d'un homme chargé de liens et assujetti de bien des façons à une servitude étrangère ? Remémore-toi les choses extérieures, quelles qu'elles soient : Si tu me restes uni, si intérieurement tu me restes fidèle, si tu vis dans mon intimité, tu verras que, de quelque manière qu'elles arrivent, elles ne sont
i . Proprietas. Cf. Ruysbrœck : eigenheit. C'est le terme dont Ruysbrœck se sert pour désigner l'attache à soi-mc'ine.
en réalité pour toi ni un empêchement ni une aide.
« Sois donc ce voyageur qui ne porte rien avec soi, ne te charge d'aucun fardeau, dégagetoi de toute entrave extérieure ou intérieure, afin d'être tout à fait libre dans la région supérieure de ton âme. Si tu es tel, partout, toujours et en toutes circonstances, tu marcheras en toute sécurité, parce que tu n'as rien que lu puisses perdre. Mais, si tu as et possèdes quelque chose comme ta propriété, non seulement des biens extérieurs, mais même des biens intérieurs et spirituels, je comprends que tu craignes de perdre quelque chose, car ces biens ne sont pas en sécurité, et ils sont ouvertement exposés aux coup* de tes adversaires.
« Mais si tu es tout à fait pauvre et entièrement dépouillé, si je suis ta richesse, ta parure, ta gloire, ta force, sois sans crainte, car je ne puis me perdre moi-même.
« Quant à ce que tu as à faire extérieurement, fais-le de ton mieux et avec joie, de jour et de nuit, et montre-toi satisfait de tout; car les choses ne seront jamais tellement repoussantes, tellement mauvaises, tellement désespérées, tellement abjectes, ni les événements de la vie tellement accablants, que ne puisse demeurer ferme et inébranlable toujours, cette suprême résolution de stabilité qui voit avec indifférence tous les événements extérieurs, de quelque façon qu'ils puissent se produire.
« Qu'importe que ceci ou cela arrive de tous ces événements que l'esprit peut conjecturer? Est-ce que moi, qui suis ta vie, je ne vis pas? Crois-tu que je me laisse aller et que je vacille comme toi au gré de tous les accidents? Voici que je suis tout tien, que peux-tu désirer encore? Si je suis à toi, est-ce que je ne te suis pas toutes choses? Pourquoi donc ne pas t'établir à demeure en moi pour jouir de moi, qui suis le Bien suprême, le Bien immuable, le Bien excellent entre tous, pour qui tu es fait? Ne t'ai-je pas promis que je prendrai soin de toi en tout ce qui peut arriver, et que je serai toujours avec toi, quelque part que tu ailles, pourvu que tu me sois fidèle? Et si je suis ta vie, comme je le suis en effet, tu pourras te passer de tout le reste, sans aucun détriment pour toi-même. Est-ce que toutes choses ne doivent pas un jour t'abandonner? Si tu t'appuies sur elles, toujours tu sentiras ta misère, toujours tu sentiras ton abandon. Et quand tout arriverait au gré de tes désirs et que toutes choses fussent mises à ta disposition, ce ne sont pas elles, à l'heure de ta mort, si tu m'as excepté et si je suis absent, qui pourront te donner confiance et sécurité. »