CHAPITRE DIX-HUITIÈME
Qu'il n'y a rien de plus doux et de plus glorieux pour l'âme que d'adhérer au Souverain Bien et de se rendre conforme à la'Sainte Trinité.
Toutes choses considérées à fond et discutées avec soin, je ne trouve rien de plus doux, de plus fort, de plus honorable, de plus agréable à Dieu, rien qui soit plus débordant de gloire et d'allégresse, rien où l'âme, échappant à l'indigence, trouve une richesse plus opulente que de s'unir pleinement au Bien souverain et immuable qui, toujours, de toute éternité, est invariablement le même, que nuls accidents ne peuvent atteindre, qui domine le temps et l'espace : et qu'ainsi l'âme soit ramenée à sa conformité première et qu'elle ne fasse qu'un avec Y Un même, c'est-à-dire avec Dieu.
Car, comme Dieu, qui est le Bien Suprême, est la vertu, la vérité, la justice, la paix, la mansuétude, la bonté, la sagesse éternelle, l'invariable équité et jouit de lui-même en toutes choses, et s'aime en toutes choses; ainsi l'âme, devenue par participation ce que Dieu est, surabonde d'allégresse en toutes choses. Elle jouit du repos di-
vin et de l'activité divine, d'autant plus grande en Dieu qu'elle est plus petite en elle-même, parce qu'eu toutes choses, elle s'est oubliée ellemême pour passer en Dieu.
Voici qu'elle est couverte de la lumière de l'éternelle sagesse comme d'un vêtement, et protégée de tous côtés par la vérité et l'équité comme d'un bouclier invincible et elle est embrasée de l'ardeur de la charité. Car comme le fer incandescent devient feu, ainsi l'âme, unie à l'amour, devient tout amour, sans perdre pour cela son être propre, qui restera éternellement distinct de Dieu1.
C'est pourquoi lame unie à Dieu doit faire tout ce qu'elle fait uniquement par Dieu et en Dieu. Qu'elle porte donc fréquemment le regard vers la vérité, l'éternelle sagesse, la justice et le Souverain Bien qui regarde les choses les plus diverses et les plus dissemblables, les bonnes et les mauvaises, celles de l'esprit comme celles de la matière, sans rien perdre de son immobilité.
Ainsi l'âme elle-même doit s'efforcer, de tout son pouvoir, de s'identifier en quelque sorte avec ce regard divin et s'oublier elle-même, autant qu'elle peut. Ce regard s'étend à l'infini, rien ne le limite; il est si puissant, si pénétrant et si
i. Cette comparaison empruntée aux Pères se retrouve également dans Ruysbrœck : Livre de la plus haute vérité, ch. vm (Trad. franc., t. II, p. 2111.
fort, que rien de tout ce qui lui est étranger ne peut subsister devant lui, parce que tout ce qui n'est pas la vérité, ou dans la vérité, est vanité, et la vanité n'a jamais pu et ne pourra jamais soutenir l'éclat de la vérité.
Ainsi l'âme devient conforme à la Sainte Trinité1, selon son mode, par les trois puissances qu'elle possède.
Elle est semblable au Père éternel, qui est sans principe et ne procède de personne, par la mémoire, qui, d'une certaine façon, contient et retient en soi toutes cboses, et de laquelle procèdent toutes choses. Par la mémoire, l'âme est donc conforme au Père, si elle est exempte et libre de toute image étrangère qui viendrait l'altérer, si elle n'est pas le jouet des imaginations, si elle agit en tout avec une pleine maîtrise, et dédaigne, dans sa noblesse, tout ce qui est vil.
Elle est semblable au Fils qui est la vérité même et l'éternelle sagesse, par la raison, par laquelle elle lui est conforme si, en toutes choses, elle marche en présence de la vérité, et si toutes choses, temporelles ou éternelles, extérieures ou intérieures, bonnes ou mauvaises, favorables ou défavorables, si tous les événements, en un mot, sont estimés par elle pour ce
i. Cf. Ruysbroeck, Miroir du salut éternel, ch. via (t. I, pp. 89-90).
qu'ils sont. Si elle est telle, l'anxiété pourra difficilement l'atteindre.
Elle est semblable enfin à l'Esprit-Saint par la volonté, lorsque la mémoire ne recevant rien d'étranger ou d'inutile, la raison ou l'intelligence n'acceptant rien que de bon, de vrai et de juste, l'âme s'y porte de tout l'amour de sa volonté et veut puissamment ce que la mémoire et la raison indiquent qu'il faut vouloir et aimer.
Telle est la vraie félicité de l'âme. Et cette Ame sera d'autant plus agréable à Dieu et proche de lui dans la béatitude suprême, qu'elle aura été, dès le temps présent, plus proche de la perfection et plus conforme à la divinité.
Quand l'homme en arrive à s'écouler tout entier dans cette immensité divine où sont la vérité, la paix, la charité et ces qualités éminentes que nous avons énumérées, que nous nommons les attributs de Dieu, et qui sont toujours et nécessairement l'objet de son amour et de sa jouissance : alors les choses du dehors, les événements, quels qu'ils soient, favorables ou défavorables, espérés ou appréhendés, rien, en réalité, de tout cela ne peut aller jusqu'à atteindre L'âme dans cette souveraine conformité qu'elle a avec Dieu et où toutes ses puissances sont réformées. Et bien que nous ne puissions éviter d'être impliqués en bien des accidents, tant que nous vivions ici-bas; cepen-
dant nous devons prendre garde avec grand soin que la partie supérieure de l'âme ne soit point troublée. Mettre l'ordre en tout, faire que tout aille bien, se prêter, dans la mesure nécessaire, aux choses extérieures, que ce soit là l'office de Marthe, mais de Marthe seule. Qu'elle demeure occupée dans les choses inférieures, qu'elle en ait soin, qu'elle s'inquiète même, s'il le faut; mais que Marie adhère à l'unique nécessaire, qu'elle ne s'occupe que du Verbe éternel, de la justice, de la sagesse, de la vérité et de la paix, de sorte que, dans un seul et même homme, les deux vies, chacune dans leur sphère, puissent parfaitement s'exercer.