CHAPITRE VINGT-TROISIÈME De l'opulence du pauvre d'esprit
Le véritable pauvre en esprit, soutenu par le Seigneur, peut dire, en se tenant dans la partie supérieure de l'esprit : Voici que je suis riche et dans l'abondance, puisque je possède tout ce que je désire en ce monde ; et ce que je puis posséder des biens créés, c'est comme si je ne le possédais pas, parce que je ne me sens pour rien aucune attache déréglée, et que je puis m'en passer sans aucun détriment pour moimême.
La Vérité souveraine, immuable et toute pure habite dans la partie supérieure de l'esprit et me montre ses ineffables richesses à quoi rien ne se peut comparer : c'est le Verbe unique et simple en qui toutes choses sont contenues, et, en dehors de lui, je ne désire rien. Là m'est montré le non-être que je suis par moi-même et que
sont toutes ces choses étrangères à Dieu, auxquelles l'âme peut se laisser entraîner: là, toutes choses m'apparaissent sous leur véritable jour. Tous les accidents de la vie, tous les événements de ce monde, je ne les regarde pas du dehors ni d'en bas, sous l'impression changeante de la sensibilité, mais je les regarde, d'en haut, et la Vérité crie devant moi d'une voix terrible à ces mille choses étrangères qui ne sont par elle : « N'approchez pas d'ici, car l'endroit où il est, est saint. »
C'est ainsi que fréquemment \a vérité me montre sa face, au chœur, sur la couche de mon repos, à table, en cellule, dans les tumultes extérieurs, dans les travaux et les occupations variées'; el elle m'enseigne à ramener en moi à la simplicité toute cette multiplicité du dehors, sous le regard puissant de ma vie intérieure.
Et cette face de la vérité exerce une telle influence, que le cœur et le corps lui-même la ressentent; de sorte que non seulement les fondements, mais les gonds et les portes du temple du Seigneur' sont ébranlés; tout eh moi se met en mouvement pour correspondre à celte action, pour s'y donner sans empêchement, pour s'élancer vers la lumière qui se montre, pour lui offrir
i. Henri Suso. Hor. œl. Sap., i, 6 : « Prœscns in thoro, prœsens in choro, in mensa, in via, in claustre in foro, ita ut non sit locus, ubi non sit prœsens. » — 2. Amos, ix, i.
incessamment tout ce qui est, tout ce qui pourra être, la création tout entière, pour le temps et pour l'éternité.
Oh ! alors ce me serait une grande consolation et un allégement de cœur, si d'âme et de corps je pouvais me prosterner, m'humilier, m'abaisser au-dessous de tout le créé. Cette lumière de la vérité me réduit presque au néant, quand je me considère moi-même et tout ce qui n'est pas elle ou en elle; elle me montre que tout ce qui n'est pas uni au Seigneur n'est rien.
Et après que je me suis ainsi réduit à rien, elle s'empare de ce regard que je fixe sur elle de toute l'ardeur de mon être, et, l'attirant à soi, elle l'unit étroitement à son propre regard, pour qu'ils ne fassent plus qu'uu, et, qu'à l'abri de toute distraction, et dans la mesure du possible, je considère en elle et avec elle tout ce qui est ou peut être, comme elle-même le considère.
Par là, je perds toute préoccupation inutile de moi-même, et, d'avance, je me trouve consolé de tout ce qui peut m'advenir. Tout ce que l'immuable Vérité permet à mon égard, tout ce qui vient de la disposition éternelle de mon Seigneur, à qui j'ai résigné ma vie et ma mort, tout ce que je suis et tout ce que je puis être, pour le temps et pour l'éternité, j'y acquiesce et je m'y soumets, sans présomption téméraire et sans recherche aucune de mes commodités.