CHAPITRE VINGT-QUATRIÈMK
Du bonheur de l'âme qui se tient au-dessus de toute élévation et au-dessous de tout mépris.
Voici ce que dit la Vérité : « Ce que les choses sont pour moi, qu'elles le soient pour loi, selon le mode de la créature ».
Tout ce qui peut se présenter à l'esprit de ce que l'âme humaine peut désirer en dehors de Dieu, quelque saint que soit en apparence l'objet de ce désir, s'il ne peut rendre ni plus heureux ni plus saint quand on le possède, ni moins heureux ni moins saint quand on ne le possède pas, tout cela ne doit pas plus exciter mon désir que le bois aride ou la fleur foulée aux pieds; tout cela n'a plus de charme pour moi. Et quant aux choses que la sensibilité fuit et évite autant qu'elle peut, je puis les supporter d'un cœur humble et dégagé. Ainsi, et ce que l'on désire et ce que l'on fuit, je veux les dominer d'un regard indifférent.
J'honore de cœur tous les hommes, je considère chacun d'eux comme le trône de la gloire de la Sainte Trinité et comme devant me dépassera l'infini dans la future béatitude : bien plus, je ne me reconnais pas même digne d'y être le plus petit, ni même de présumer d'atteindre une telle
hauteur. Ainsi, je les honore tous, et le respect que je leur porte est sincère et ne provient nullement de la crainte que pourrait m'inspirer leur situation et de ce que je pourrais avoir à en souffrir.
Qu'importe que je sois humilié, que je sois en butte à la malveillance, au mépris, alors que je n'y suis pour rien? Qu'importe que je sois le dernier de la maison, le moins estimé, celui dont personne ne s'occupe, que je sois mis au rebut comme un vase inutile, pendant tous les jours de mon exil? Qu'importe toutes ces souffrances que la sensibilité appréhende? Toutes ces choses peuvent-elles arriver jusqu'à moi, quand mon âme se meut dans les hauteurs, ou plutôt quaud elle est mue par Dieu, et porte d'une façon passive son action?1 Quand en dehors de là, elle ne désire et n'appréheude rien? Mon âme, devant la face et dans la face de la Vérité immuable, se tient au-dessus de toute exaltation extérieure, et au-dessous de toute humiliation qui pourrait lui venir des hommes mortels; elle reste intangible à toute tribulation et à toute incommodité.
Je vous appelle donc bienheureux, je vous appelle glorieux, et nuls autres que vous, ôvous qui êtes ainsi élevés au-dessus de tout ce qu'on
i. divinam inactionem (ternie de Ruysbroeck inwerken Gods).
peut désirer, qui vous êtes placés volontairement au-dessous de tout ce qui rabaisse. Oui, je vous appelle bienheureux, qui que vous soyez, et quel que soit votre rang, soit que vous vous trouviez engagés dans les honneurs et les dignités, ou que vous soyez dans le mépris et l'abandon. Et, de ce point de vue où je vous considère, je ne fais attention ni à l'habit ni à la taille, ni à l'état, ni au rang, ni à la santé du corps, ni à la pompe extérieure, ni à tout ce qui est éclat et attire le regard, parce que tout cela n'a aucune importance aux yeux de Dieu et que, par suite, il faut en faire peu de cas.
Je veux m'appliquer à moi-même ces considérations, et ne me mettre nullement en peine de tous ces dehors, d'être revêtu d'un sac ou d'un vêtement précieux, d'être relégué dans un angle de la maison ou ailleurs, d'être considéré ou méprisé, de voir que les autres me sont préférés : toutes ces choses, de quelque façon qu'elles se présentent, ne peuvent m'atteindre. Car elle est bien médiocre et bien faible la conduite spirituelle intérieure, et l'âme bien débile et bien exposée aux tribulations, quand on est agité et qu'on hésite devant ces choses qui devraient nous rester étrangères et qui inspirent encore des attraits ou des répulsions. Et c'est une honte, en présence du Seigneur, qu'une âme si noble et qui peut atteindre au Bien suprême, s'arrête à des objets aussi vils et aussi indignes d'elle.