‹ Le soliloque enflammé de Gerlac PetersChapitre 33 sur 161 · CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-CINQUIÈME

De la double région de l'âme : l'une, inférieure, qui est la région de la sensibilité; l'autre, supérieure, qui est la région de l'âme réformée.

La région inférieure, c'est-à-dire la région de la sensibilité est pleine d'agitation, de trouble et de combats. C'est pourquoi il faut se hâter, en y employant toutes ses forces, d'atteindre à la région supérieure, où l'âme trouve sa stabilité. El là quand nous nous posséderons pleinement dans la vérité, nos pas ne seront plus entravés mais nous marcherons librement et en toute aisance avec le Seigneur, regardant toutes choses avec lui. Avec lui nous irons à tout ce qui est, à tout ce qui se fait, pour rentrer de nouveau en lui, trouvant par Dieu la paix et le repos en toutes choses, même si la région inférieure avec ses puissances se trouvait agitée et avait à lutter contre les passions et les inclinations vicieuses; car, quelque progrès que nous ayons pu faire, la nature reste toujours la nature; mais ces mouvements de la nature n'ont rien à voir avec cet état supérieur de l'âme, si toutefois celle-ci a prévalu et ne s'est pas laissé entraîner et soumettre par la nature.

Nous pouvons goûter, il est vrai, des consola-

tions qui ne sont pas mauvaises en elles-mêmes ainsi que certaines dévotions sensibles qui nous donnent un certain repos, tout en restant cependant imparfaits et instables, sans être établis intérieurement dans la connaissance et l'amour de la vérité et de la justice; et alors tous les jours de notre vie nous ne faisons que tourner dans le même cercle, désirant progresser et arriver à cette perfection où l'âme trouve sa stabilité; mais n'y parvenant pas, parce que nous ne voyons pas la voie intérieure qu'il nous faudrait suivre, à cause de ces objets extérieurs qui nous distraient et dont nous nous contentons, et ainsi nous n'avançons pas.

La voie directe par laquelle nous arrivons au souverain Bien, à notre première origine, à la véritable sécurité, à la divine paix, c'est d'aimer la croix du Seigneur, c'est de suivre la trace de ses pas, de ne pas vouloir trouver notre paix et. notre repos dans les choses extérieures, dans les dévotions sensibles, de vivre sans le souci de rechercher ce qui nous plaît et d'éviter ce qui nous déplaît. Aussi longtemps que nous n'avons en vue que notre repos et notre avantage, nous ne cesserons d'être troublés et agités au gré de tous les événements extérieurs.

C'est pourquoi il faut incessamment rappeler notre âme de l'extérieur à l'intérieur, où la voie nous sera montrée par laquelle nous parviendrons à la paix suprême. Rien ne sert de nous

montrer la voie, si, par expérience personnelle, nous n'avons pas reconnu, en rentrant en nousmêmes, si nous n'avons pas aperçu, sous la pénétration de notre regard intérieur, cette voie qu'il nous faut suivre. C'est pourquoi nous demeurons dans nos sécheresses et dans nos ténèbres, parce que nous ne parvenons pas à la vraie réalité, à cette raison foncière et divine de tout ce qui est, et de tout ce qui se fait extérieurement, même les choses sacrées et spirituelles. Quelque progrès que nous semblions avoir fait dans les biens spirituels aux yeux des autres, et quelle que soit notre réputation de sainteté, tout cela est peu de chose, tout cela est vain, si l'homme intérieur ne s'est pas renouvelé pour se conformer à Dieu. Mais si cet homme intérieur est devenu conforme à Dieu, oh! alors, peu importe que Dieu nous ait refusé ces dons extérieurs qui tombent sous l'estime des hommes; nous pouvons aisément nous en passer, car ils ne sont pas nécessaires. Dans la mesure même où nous sommes heureux et saints dans notre fond intérieur, dans cette même mesure, tout ce que nous faisons extérieurement est sanctifié et plaît au Seigneur; car les actions extérieures, à elles seules, ne nous sanctifient pas : il faut les accomplir avec décence et avec ordre mais il ne faut pas s'y reposer. Souvent nous y trouvons un empêchement au progrès véritable, parce que nous nous y arrêtons ; nous nous y reposons,

alors que nous ne devrions que les traverser, pour parvenir à la vraie, à la suprême sainteté.

11 est impossible que nous devenions vraiment spirituels et intérieurs tant que nous nous contentons des biens extérieurs, des signes et des symboles, sans vouloir aller au delà1. En vérité, si nous ne nous renonçons pas à fond, l'Esprit de vérité, qui doit nous enseigner toute vérité3, qui doit nous donner de marcher constamment devant Dieu, dans cette voie intérieure, sans nous lasser jamais, de suivre ses divines inspirations, cet Esprit de vérité ne viendra pas à nous.

Et pourquoi dissipons-nous noire argent, alors que nous manquons de pain ? Et à quoi sert notre travail, s'il ne nous donne pas la subsistance3? Pourquoi n'achetons-nous pas à si bon compte la plénitude de toute jouissance et tout ce qu'il est possible de désirer? Si, en effet, nous n'abandonnons pas ce que nous aimons et ce que nous possédons, nous n'obtiendrons jamais ce qui peut seul combler nos désirs.

De là viennent ces tristesses qui nous abattent, ces anxiétés qui nous étreignent, ces vaines attaches où se disperse notre cœur; de là viennent ces aversions ; de là vient que les événements

i. Ruysbroeck, Noces spirituelles, liv. II, ch. lxiii et lxiv (trad. franc., t. III, p. 174). Voir plus haut, note du chap. m. — 2. Joann., xvi, i3. — 3. Isaï., lv, 3.

•de notre vie, qui sont des dispositions bienveillantes de la Providence à notre égard, nous déplaisent; de là cette étonnante instabilité et ces tumultes intérieurs, même là où ils ne devraient jamais paraître; de là ces soins et ces préoccupations qui nous possèdent tout entiers, parce que nous ne savons pas nous-mêmes nous en rendre maîtres, au point qu'ils nous maîtrisent •et que nous nous laissons faire misérablement. Et tout cela vient de ce que nous vivons en dehors de nous-mêmes, et qu'au lieu de regarder d'en haut toutes ces choses infimes, elles nous dominent elles-mêmes, et c'est nous qui les regardons d'en bas.

Qui donc maintenant est dans les ténèbres parce que la lumière n'est pas en lui? Qu'il vienne, celui-là, au Seigneur, qui est la lumière qui ne peut s'éteindre, et qu'il trouve intérieurement son appui sur lui '.

— Où le chercher? me dira-t-il.

Mais ce Verbe est sur vos lèvres, il est dans votre cœur4, il est dans vos sens, il est en vous, il est hors de vous, il est au-dessus de vous, il est au-dessous de vous, il est partout, il vous environne, quelque part que vous alliez; c'est le Verbe simple et unique, c'est l'Époux qui souvent fait sentir sa présence aux âmes qui le cherchent et. qui l'aiment, qui, comme inces-

i. Isa!., l. io. — 2. Rom., x.

samment, se montre à elles dans le bien, la sagesse, la vérité, la justice, la paix, et qui, lumière éternelle, illumine tout ce qui vient à lui. Que nous reste-t-il donc à faire, sinon d'ouvrir les yeux afin de voir, de nous rendre compte de cette arrivée du Seigneur qui vient à nous1, et de l'attendre en faisant bonne garde?

Dieu vient donc en nous, mais par un intermédiaire créé, la grâce; il vient comme il est en lui-même, comme sagesse, comme vérité, comme justice, en un mot avec tous ses attributs. Si déjà nous aimons Dieu et que nous sommes dans sa grâce, tout en nous coopère au bien *, tout, sans nulle exception, même les événements les plus contraires et qui paraîtraient des obstacles. Les passions mêmes, et les inclinations naturelles, et tout ce qui pourrait nous paraître empêchement, si nous veillons sur nous-mêmes, ne seront pas pour nous d'un petil profit; car, lorsque l'âme se trouve combat lue par elles, elles l'obligent à recourir au Seigneur, à rentrer en elle-même, à s'élever à cette région supérieure où elle leur est inaccessible. Et dès qu'elle sent sa vertu et sa force impuissantes, elle a recours alors à la véritable force, et elle s'humilie en expérimentant sa propre faiblesse.

i. Allusion à Ruysbroeck, .Voces spirituelles, liv. I, ch. il, vi, vu, etc; liv. II, ch. v. C'est le thème du livre des A'oces tout entier. — a. Rom., vin, 28.

Le Seigneur, qui nous a aimés éternellement d'un si grand amour, et qui nous en a donné des preuves si admirables, se donne, de plus, lui-même tout entier à nous1; comment pourrait-il permettre que quelque chose nous arrivât, sinon par amour pour nous et pour notre avancement? Et si parfois il permet que nous souffrions, et s'il semble nous abandonner à cause de nos fautes, disons alors que tout est bien, et reconnaissons que nous avons mérité infiniment plus, et soyons dans la disposition de souffrir tout ce qu'il jugera bou.

C'est ainsi que nous devons nous servir de tout pour aller au Seigneur, conservant toujours la grâce en nous, et disant en toute tribulation et en toute peine, avec le prophète Jérémie : « Cette infirmité m'est nécessaire, et je la porterai '. » Celui qui s'applique à suivre les mouvements de la grâce, celui-là comprend comment le Seigneur ordonne toutes choses à notre avancement, et il saura profiter autant des petites choses que des grandes, autant des ténèbres que de la lumière, et il changera ces ténèbres en lumière et cette disette en abondance. La grâce

i. C'est la théorie de Ruysbroeck sur les deux unions : l'union par l'intermédiaire de la grâce (don créé), l'union dans laquelle Dieu se donne lui-même (don incréé). Cf. Noces spir., liv. II, ch. lviii (trad. franc., t. III, p. i65).

a. Jerem., x, 19.

peut en effet se comparer à un anneau ou à un cercle : on n'y voit ni commencement ni fin; dans son opération, elle procède de Dieu et vient aux créatures, et des créatures elle revient par un mouvement incessant à son origine première.

Quand donc par les puissances supérieures de notre âme nous sommes unis à Dieu, nous agissons en tout avec Dieu, par le moyen de sa grâce. Ce qu'il permet, nous le permettons; ce qu'il nous accorde, nous nous l'accordons : nous vivons, d'une certaine façon, comme si nous n'étions plus dans la chair. Avec lui, nous permettons à tout ce qui se présente de nous exercer, quelles qu'en soient les causes, intérieuresou extérieures, humiliations, infirmités, souffrances, etc.; disant à tout ce qui nous arrive : « Ceci a été préordonné de toute éternité, et c'est ainsi que la chose doit se passer, et c'est ainsi que je veux qu'elle se passe, je ne veux pasqu'il en soit autrement. Le Seigneur m'a envoyé des infirmités, des aridités, il m'a environné de souffrances et de ténèbres : je veux m'en servir pour m'exercer, me tenant uni à Dieu dans un amour sans réserve, et cherchant à retirer tout le fruit possible de ces épreuves. Car c'est à cause de son grand amour pour moi que Dieu les a permises, pour me fournirl'occasion de progresser encore et (l'assurer mon salul éternel. »

C'est alors que la lumière luit \raimcnt dans

les ténèbres, et que nos ténèbres se changent en un véritable midi1. C'est alors que nous possédons Dieu et que Dieu nous possède, dans le sanctuaire secret de cette connaissance intime, oy ne pénètrent pas toutes ces choses qui ne peuvent nous affecter que par le dehors : car là nous sommes cachés dans le secret même de la face du Seigneur*. Grâces soient au Dieu toutpuissant, que là personne ne nous voie ! Grâces à Dieu que rien n'apparaisse aux yeux de la chair qu'infirmité, de peur que'ce qu'il y a de fort en nous ne nous soit enlevé, s'il paraissait!

C'est dans cette union qu'il faut tout considérer, en faisant abstraction de nos vues personnelles, et nous efforcer de plus en plus de sortir de nous-mêmes. Et que personne ne nous croie inquiets, misérables, délaissés, malheureux et déprimés do ce que peut-être toute consolation extérieure nous est enlevée, de ce que personne ne nous recherche ni ne s'informe de nous, de ce que nous sommes rejetés, abaissés, oubliés, de ce que nous nous ravalons nous-mêmes de la sorte, que nous choisissons d'être pauvres et d'être regardés en quelque sorte comme le rebut du monde. Vive le Seigneur, en présence duquel nous marchons dans la sincérité et la vérité! Car marchant dans cette voie, nous pouvons très bien nous passer de tout le reste, nous qui ne

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