LE FRÈRE RAYMOND A ROME
Grégoire XI n'avait quitté Avignon qu'après beaucoup d'hésitations et presque uniquement encouragé par Catherine. De plus, son retour n'avait pas produit tous les fruits qu'il en attendait: Rome demeurait turbulente, les Etats italiens continuaient à lui faire ta guerre. Les cardinaux français qui regrettaient la Provence, exploitaient ces pénibles circonstances et exhortaient le faible Pontife à revenir à Avignon. Bientôt, en effet, Grégoire XI, d'ailleurs malade, songea à fuir l'Italie pour regagner la France. C'est alors que pour soutenir le Pape et le détourner de son prof et, Catherine envoya le Frère Raymond à Rome, en octobre 1377.
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Il est probable que le Pape manifesta vivement au Frère Raymond son regret d'avoir suivi les conseils de Catherine. Celle-ci l'ayant appris, répondit par la lettre suivante.
Sans se départir de son humble respect et de son affection filiale, Catherine rappelle au Pape, avec une clarté et une fermeté singulières, ce que Dieu attend de lui: ia réforme du clergé et la croisade. A son avis, si l'Eglise continue à être désolée, c'est que le Pape écoute les avis d'hommes intéressés. Qu'il réforme le clergé, et de nouveau les peuples s'attacheront à la sainte Eglise. Qu'il proclame la croisadje et les nations chrétiennes cesseront de s'entretuer pour courir contre les infidèles.
Au Frère Raymond elle recommande de ne pas se laisser troubler par les reproches qu'on lui adresse, d'oublier tout amour-propre et de continuer à parler au Pape avec courage et confiance.
Lettre admirable à la fois oar l'humilité des sentiments et l'élévation des pensées.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Très cher et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans
son précieux Sang, avec le désir de vous voir un vrai soldat contre les vexations et les embûches du démon, contre la malice et les persécutions des hommes et contre votre amourpropre. Celui-ci est un tel ennemi que celui qui ne s'en délivre pas par la vertu et la sainte haine n'aura jamais la force de supporter nos combats quotidiens.
Parce que l'amour-propre nous affaiblit, il est nécessaire de nous en débarrasser avec la force de la vertu que nous donnera l'amour ineffable de Dieu manifesté par le Sang de son Fils unique. L'amour qui nait de l'amour divin donne lumière et vie: lumière dans cette connaissance de la vérité qui est nécessaire pour faire notre salut, acquérir la grande perfection et tout supporter avec une patience vraie, forte et constante jusqu'à la mort. A son tour, cette force, puisée dans la lumière qui nous fait connaître la vérité, nous permet d'acquérir la vie de la divine grâce.
Enivrez-vous donc du sang de l'Agneau immaculé. Soyez un serviteur vraiment fidèle de votre Créateur. N'hésitez plus. Ne tournez plus la tête en arrière en quelques ténèbres que vous ayez à combattre. Mais animé par la foi persévérez jusqu'à la mort. Ne savezvous pas que la persévérance vous donnera le fruit de vos peines?
Une servante de Dieu, (1) qui vous offre à lui dans une incessante prière, m'a appris que vous avez eu à supporter de rudes combats et que votre âme est plongée dans les ténèbres, illusionnée et trompée par le démon qui s'efforce, en vous montrant faux le vrai et vrai le faux, d'arrêter vos progrès et vous empêcher d'atteindre le but. Prenez courage: Dieu a veillé et veillera sur vous et sa providence ne vous manquera pas. En toute occasion, recourez à Marie (2) et embrassez la sainte Croix. Ne laissez jamais le trouble envahir votre âme, mais traversez la mer orageuse sur la barque de la divine miséricorde.
Je sais que vous avez eu et que vous avez encore à supporter la persécution de religieux, de séculiers et même de quelques membres du corps mystique de la sainte Eglise, le mécontentement et l'indignation du Vicaire du Christ; je sais que pour vous et pour moi vous avez eu et vous avez encore à souffrir de tout ce monde. Ne vous arrêtez pas à contester. Supportez tout avec patience ;
(1) Elle parle d'elle-même.
(2) « Marie est notre avocate, la mèfe de la grâce et de la miséricorde. Elle n'est pas ingrate envers ses serviteurs. Elle est proprement un char de l'eu car en concevant en elle le Verbe, Fils unique de Dieu, elle porte et donne le l'eu de l'amour, puisque son F ils est l'Amour même. » (Lettre <u< Prieur <le la Compagnie iie la V. Marie. 1 8 i;
SAINTE CATHERINE DE SIENNE 6l
retirez-vous tout de suite et enfermez-vous dans la cellule de la connaissance de vousmême et méditez de saintes pensées. Souhaitez que Dieu vous rende digne de souffrir par amour de la vérité et d'être persécuté pour son nom. Avec une humilité sincère, estimez-vous digne de la peine, mais indigne de la récompense. Tout ce que vous avez à faire faites-le avec prudence, en la présence de Dieu. Que chacune de vos paroles et de vos actions soient dites et faites devant Dieu et devant vous-même, avec le secours des saintes oraisons. Celles-ci vous donneront pour maître le docteur de la sainte clémence, l'Esprit-Saint qui, en répandant sur vous une lumière de sagesse, vous enseignera à discerner et à choisir les moyens de le glorifier. Telle est la doctrine de la suprême et douce Vérité pourvoyant à nos besoins avec un amour sans mesure.
S'il vous arrive, Père très cher, de voir Sa Sainteté le Vicaire du Christ, no.re très doux et très saint Père, recommandez-moi à lui humblement, demandez-lui pardon de la grande ignorance et négligence dont je suis coupable envers Dieu, de la désobéissance commise contre mon Créateur qui me pressait de crier vers lui par des désirs ardents et des prières et de me présenter devant son Vicaire, je crois que toutes mes fautes énormes
sont cause de ses divers malheurs: la sainte Eglise souffre de mes nombreuses iniquités. Il a donc bien raison s'il se plaint de moi et s'il veut me châtier de mes fautes. Mais dites-lui que je ferai tous mes efforts pour me corriger et lui mieux obéir. (1)
J'espère de la bonté de Dieu qu'il jettera un regard de miséricorde sur l'épouse du Christ et de son Vicaire, et aussi sur moi. A moi, il enlèvera les défauts et l'ignorance ; à l'Epouse, il donnera le rafraîchissement de la paix et du renouvellement dans de nombreuses souffrances, car la souffrance est le seul moyen d'arracher les épines des nombreux abus qui étouffent le jardin de la sainte Eglise; à son Vicaire, il fera la grâce d'être un homme ferme, de ne tourner la tête en arrière pour aucune des peines et des persécutions que lui infligent des fils iniques (2), d'être constant et persévérant dans
(1) Elle avail écrit à Grégoire XI : « Si vous voulez exercer la vengeance et la justice, faites-le sur moi, qui suis une misérable ; infligez-moi toute punition et tous les tourments qu'il vous plaira, même la mort, car je crois que la cause de tous les malheurs et de toutes les discordes, c'est la puanteur de mes iniquités. » (Lettre 196).
(2) Les Florentins continuaient à faire la guerre au Pape, les états pontificaux étaient en révolte et Rom» même ne cessait de s'agiter.
es difficultés, de se jeter au milieu des loups «mme un agneau poussé par la faim ardente le l'honneur de Dieu et du salut des âmes, le laisser le soin des choses temporelles K>ur s'occuper des spirituelles.
Voilà ce que lui demande la divine Bonté: ilors l'agneau maîtrisera les loups et les oups deviendront agneaux, nous verrons le 10m de Dieu loué et glorifié et la sainte iglise prospérer dans la paix. Il n'y a pas l'autre moyen de réussir: non pas la guerre, nais la paix, la douceur et les saintes puniions spirituelles qu'un père doit infliger à m fils coupable.
Hélas! Hélas! Hélas! Très Saint Père, (1) e premier jour que vous êtes revenu à votre x)ste, vous l'avez fait. J'espère de la bonté ie Dieu et de votre Sainteté que ce qui reste i faire, vous le ferez pour restaurer les intéêts temporels et spirituels. Vous savez, car :ela vous a été dit, (2) ce que Dieu requiert
(1) Catherine s'adresse directement au Pape.
(2) Catherine avait souvent fait connaître à Grégoire Ll de vive voix et par écrit ce que Dieu attendait du *ontife : «Le monde est en plein bouleversement, me iites-vous, comment le mettre en paix ? — Je vous réponds de la part du Christ crucifié! II faut employer otre pouvoir à arracher du jardin de la sainte Kglise as fleurs empestées : ces mauvais pasteurs et gouver-
de vous: Il veut que vous travailliez à la réforme de la sainte Eglise, à la punition des abus, à l'établissement de pasteu-s verlueux. Faites la sainte paix avec vos fils coupables par le moyen le meilleur et le plus agréable à Dieu que vous pourrez trouver. Ensuite vous vous appliquerez à relever avec les armes l'étendard de la très sainte Croix contre les infidèles.
Nous commettons des négligences. Il y a quelque chose à faire, non pas avec la cruauté, encore moins avec la guerre, mais avec la paix et la douceur; il y a à infliger chaque fois la punition au coupable, non pas autant qu'il la mérite, car plus il la mérite et moins il peut la subir, mais plutôt autant que le malade est capable de la porter. Ces négligences ne seraient-elles pas la cause de tant de ruines, dommages et révoltes dont souffrent la sainte Eglise et ses ministres? Je crains, si on n'arrête d'agir comme mainte-
neurs remplis d'impureté et d'avarice, el frondés d'orgueil qui empoisonnent et pourrissent ce jardin. Vous êtes notre Maître ; usez de votre pouvoir pour arracher ces fleurs. Jetez-les dehors. Qu'ils d 'aient plus rien à gouverner et qu'ils s'occupent de se gouverner euxmêmes et de mener une vie sainte. Puis plantez dans ce jardin des tleurs odoriférantes : des pasteurs et des gouverneurs qui soient de vrais serviteurs de Jésus- Christ, les pères des pauvres, ne cherchant que la gloire de Dieu et le salut des âmes. o (Lettre 206).
nant, que nos péchés n'amènent des dommages plus graves encore, je veux dire des désastres pires que la perte des choses temporelles.
De tous ces maux et de toutes vos épreuves c'est moi, misérable, qui suis la cause par mon défaut de vertu .et ma grande désobéissance (1).
Très Saint Père, examinez à la lumière de la raison et de la vérité le sujet de votre mécontentement contre moi, et ne m'en punissez pas: c'est assez que vous soyez mécontent. A qui recourir, si vous m'abandonniez ? Qui me sauverait ? Qui serait mon refuge si vous me chassiez ? Quand les persécuteurs me poursuivent, je me réfugie auprès de Vous et des autres enfants et serviteurs de Dieu. Si, mécontent et indigné contre moi, vous m'abandonniez, je me cacherais dans les plaies du Christ crucifié dont vous êtes le Vicaire : je sais qu'il me recevrait car il ne veut pas la mort du pécheur. Accueillie par lui, vous
11) Comment une àme si pure pouvait-elle sincèrement se croire la cause de tant de maux ? Au Frère Raymond qui le demandait, elle répondait : «Est-ce que si j'étais toute embrasée du feu de l'amour divin, je ne prierais pas mon Créateur avec un cœur de flammes, et lui qui est souverainement miséricordieux ferait miséricorde à tous mes frères et leur accorderait à tous d'être embrasé du feu qui serait en moi 1 Quel est
ne me chasseriez plus, mais nous demeurerions à notre poste pour combattre virilement avec les armes de la vertu en faveur de la douce Epouse du Christ. C'est là que je veux finir ma vie dans les larmes, les sueurs et les soupirs, donner mon sang et la moelle de mes os. Et si le monde entier me chassait, je ne m'en troublerais pas, mais dans les larmes et une entière patience, je me reposerais sur le sein de la douce Epouse.
Pardonnez-moi, Très Saint Père, ma grande ignorance et les offenses que j'ai commises contre Dieu et votre Sainteté. Que la Vérité soit mon excuse et obtienne ma délivrance, l'éternelle Vérité. Je vous demande humblement votre bénédiction.
Pour vous, Père très cher (1), lorsque vous le pouvez, tenez-vous auprès de Sa Sainteté, d'un cœur viril, sans inquiétude ni crainte servile. Mais d'abord tenez-vous en
l'obstacle à un si grand bien ? mes seuls péchés assurément. Oui, quand je considère le nombre et la qualité des grâces dont il m'a si miséricordieusement comblée pour me conduire à cet état que j'ai dit, et quand les maux dont je suis témoin me montrent clairement que mes iniquités m'ont empêchée d'y arriver, je m'emporte contre moi-même et je pleure mes péchés, mais sans désespérer, car j'espère toujours davantage qu'il nous pardonnera à moi et aux autres. » (Légende. Append.)
(1) Elle s'adresse de nouveau au Frère Raymond.
votre cellule (1), en présence de Marie, devant la très sainte Croix, dans les oraisons saintes et humbles, dans la vraie connaissance de vous-même, la foi vive et la volonté de souffrir. Puis marchez en sécurité. Faites tout ce que vous pouvez pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, jusqu'à la mort.
Communiquez au Saint Père ce que je vous écris -dans cette lettre, selon que l'Esprit-Saint vous l'inspirera. Je termine.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus, Jésus Amour.
(1) «En vérité, le moine, hors de sa cellule, est comme un poisson hors de l'eau-: il meurt. Quel danger pour un moine de se répandre au dehors ! Gomhien avons-nous vu de colonnes ainsi renversées ! Ils sortaient de leur cellule sans que ce fut nécessaire. Lorsque l'obéissance ou un motif certain et pressant de charité fait sortir, l'âme n'on reçoit aucun dommage ; mais elle en souffre lorsque c'est par légèreté ou pour un motif quelconque de charité. Certains religieux ignorants ne comprennent pas qu'ils sont victimes des illusions du diable qui les pousse à s'occuper du prochain afin de les faire demeurer hors de leur cellule... Ceux-là se nuisenl à eux-mêmes, et ils nuisent au prochain en supprimant les prières qu'ils devraient faire pour lui pendant qu'ils discourent; et de plus ils sont d'un mauvais exemple. » (Lettre au Frère Nicolas de Ghida, 37).
Bientôt après son arrivée à Rome, le Frère Raymond fut élu Prieur du Couvent de la Minerve. Nous avons plusieurs des lettres que Catherine lui écrivit pour lui rappeler les devoirs du bon Pasteur.
Dans la suivante, elle lui dit que le pasteur aura à répondre de ses brebis et qu'il doit se sacrifier pour elles.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Père très cher dans le Christ. , le doux
Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang" avec le désir de vous voir prendre sur vous du fardeau des créatures par amour de la gloire de Dieu et zèle de leur salut. En vrai pasteur, soyez attentif à gouverner les brebis qui vous sont ou vous seront confiées. Que le loup infernal ne vous les ravisse pas car il vous serait demande compte de votre négligence.
C'est l'heure de montrer qui a faim ou non, et qui a pitié des morts qui gisent pri-
vés de la vie de la grâce. Travaillez virilement jusqu'à la mort, avec un vrai discernement et dans une oraison simple et continuelle: c'est la voie pour arriver à connaître et à épouser l'éternelle Vérité; il n'y en a pas d'autre.
Gardez-vous de fuir les labeurs pénibles, mais recevez-les avec allégresse, allez à leur rencontre avec un saint désir et dites-leur: «Soyez les bienvenus! Quelle grâce de mon Créateur qu'il me fasse travailler et souffrir pour la gloire et la louange de son nom! »
Ainsi l'amertume vous deviendra douceur et vous goûterez un rafraîchissement à offrir dans un désir plein d'ardeur, vos larmes et vos soupirs d'amour, pour les malheureuses brebis qui sont dans les mains du démon. Les soupirs vous seront une nourriture et les larmes un breuvage. Ne donnez pas d'autre but à votre vie. (1)
(1) Sainte Catherine ne cessait d'exhorter ses disciples à travailler au salut des âmes; toujours elle disait que la source du zèle est à la Croix ; « Si un Chrétien contemple le Dieu fait homme quand il court à l'opprobre de la sainte Croix et verse l'abondance de son sang, il n'est pas possible qu'il ne participe aux dispositions du Christ et ne se remplisse du véritable amour: ses délices seront dans la nourriture où Dieu met ses délices : il voudra manger la savoureuse nourriture des âmes. » (Lettre au Frère Barthélémy Dominici, 200).
Prenez vos délices et votre repos sur la croix avec Jésus crucifié: vous serez le doux fils de Marie et l'époux de la Vérité éternelle. Je ne vous en dis pas davantage.
Donnez votre vie pour Jésus crucifié.
Noyez-vous dans le sang de Jésus crucifié. Sur la croix avec Jésus crucifié que les âmes soient votre nourriture. Perdez-vous et noyez-vous dans le sang de Jésus crucifié.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus. Jésus Amour.
Le Frère Raymond était d'un naturel doux et plutôt timide. Prenant sujet de cette timidité naturelle qui peut-être se manifestait dans son gouvernement, Catherine lui enseigne comment la vaincre : en s'oubliant soi-même pour ne penser qu'aux droits de Dieu, en aimant la croix et en gardant toujours une entière confiance en la Providence.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Père très cher dans le Christ, le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang avec le désir de voir votre cœur dépouillé de tout amour de vousmême : l 'amour-propre vous empêcherait d'être l'époux de la Vérité et ferait de vous un pasteur timide qui par crainte perdrait le zèle de la sainte justice envers lui-même et ses sujets.
La justice ne peut briller en celui qui est livré à l'amour-propre. A lui-même il ne rend pas son dû: la haine et le mépris par la connaissance de soi-même. A Dieu il ne rend pas la gloire et la louange. Il ne donne ni à son inférieur l'exemple d'une vie sainte et
parfaite, ni au délinquant le blâme, ni la bienveillance aux bons qu'il devrait encourager, soutenir et diriger sur la barque de notre saint Ordre. (1) Celui qui demeure dans l'amour-propre commet donc l'injustice et n'accomplit pas la justice. C'est pourquoi il faut nous dépouiller de nous même et revêtir le Christ crucifié.
Montons dans la barque de la très sainte Croix et voguons sans crainte sur la mer orageuse. Pourquoi le passager de cette barque craindrait-il d'une crainte servile? Notre barque est approvisionnée de tout ce que l'âme peut désirer. Si les vents contraires la frappent et, en la retardant, éloignent la réalisation de nos désirs, pas d'inquiétude, mais une foi vive: les provisions ne manquent pas et la barque est si forte que le plus terrible vent la jetant sur les écueils ne la brisera jamais. Si souvent les vagues
(1) Sainte Catherine aimait à comparer les Ordres religieux à une barque. « Dieu vous a fait entrer dans la barque de la sainte religion pour traverser la mer orageuse du monde... Le gouvernail, c'est la sainte obéissance ; le mât, l'arbre de la très sainte Croix ; la voile, la très ardente charité. Déployez cette voile, vous aborderez au port du salut si vous l'enflez avec le vent du saint désir, avec la haine et le mépris de vous-même, avec l'oraison humble et continuelle. Avec ce bon vent et avec la persévérance on arrive au port de la vie éternelle. Mais prenez garde que le gouvernail de L'obéissance ne sorte de vos mains car aussitôt vous seriez en danger de mort. (Lettre à Xirolas di Ghida, 35).
envahissent la barque, l'accident n'est pas pour nous faire sombrer, mais pour nous enseigner à mieux distinguer le calme de la tempête: il nous apprend à ne pas donner à la mer tranquille une confiance déréglée, à revenir à la sainte crainte et à l'oraison humble et continuelle, à chercher avec un désir ardent sur cette barque de la Croix l'honneur de Dieu et le salut des âmes. C'est pour cela qu'il est permis au démon, à la chair et au monde de nous persécuter souvent et de nous couvrir de leurs tempêtes. Mais le passager qui quitte la rive et se jette dans l'intérieur le plus profond de la barque, dans l'abîme de l'amour pénitent et enflammé du Christ crucifié, celui-là n'aura aucun mal: il sera beaucoup plus fort et plus courageux dans le support des fatigues et des injustes reproches du monde après avoir expérimenté et goûté la divine Providence.
Je vous prie donc et je veux que, dépouillé de l'amour-propre et revêtu de la doctrine du Christ crucifié, vous montiez dans la barque de la très sainte Croix. Allez sur cette mer orageuse à la lumière d'une foi vive et avec la perle de la vraie et sainte justice envers vous et envers vos sujets. Je termine.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus. Jésus Amour.
L'admirable Vierge qui aimait tant à louer la douce Vérité première, enseigne au Frère Raymond à devenir « l'époux véritable de la Vérité » par la connaissance de son propre néant et le détachement de toute créature.
Débordantes d'éloquence et d'amour, ces pages sont un hymne au Sang du Christ.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Père très cher dans le Christ, le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir que vous soyez véritable époux de la Vérité et son disciple plein d'amour. Mais je ne vois pas le moyen de goûter la Vérité et d'habiter avec elle sans la connaissance de nous-même.
C'est en effet, cette connaissance qui nous fait vraiment comprendre que nous ne sommes pas, que notre être est venu de Dieu lorsqu'il nous a créés à son image et ressemblance et aussi que Dieu nous a créés une seconde fois en nous redonnant la vie de la grâce par le sang de son Fils unique, sang qui nous a manifesté la vérité de Dieu le Père.
La vérité divine est celle-ci: Dieu nous a crées pour la gloire et la louange de son nom, pour nous donner participation de sa Beauté éternelle et nous sanctifier en Lui.
Et la preuve que c'est la vérité? Le sang de l'Agneau sans tâche.
Où connaître ce sang? Dans la connaissance de nous-même.
Nous fûmes la terre où fut planté l'étendard de la Croix. Nous fûmes le vase qui recevait le sang de l'Agneau coulant de la Croix. Pourquoi avons-nous été cette terre? Parce que la terre ne suffisait pas à maintenir la Croix debout, elle se serait refusée à une si grande injustice; les clous n'eussent pas suffi à le tenir fixé et cloué si son ineffable amour de notre salut ne l'eut retenu. C'est l'amour enflammé de la gloire de son Père et de notre salut qui l'a fixé à la Croix. Nous sommes donc la terre qui tint la Croix debout et le vase qui reçut le Sang.
Celui qui aura la connaissance et agira comme l'époux de cette Véri;é, trouvera dans le Sang la grâce, toute la richesse et la vie de la grâce; sa nudité sera recouverte de la robe nuptiale, il sera revêtu du feu de la charité, car le Sang et le feu se mêlent, se compénètrent, et c'est l'amour qui a uni le Sang à la Divinité et l'a répandu. Dans le Sang il se nourrira abondamment de miséri-
corde. Dans le Sang il dissipera les ténèbres et goûtera la lumière, car c'est dans le Sang que s'évanouit la nuée de l'amour-propre et la crainte servile du châtiment et que naît la sainte crainte et l'assurance du divin amour. Celui au contraire qui ne sera pas épris d'amour pour la Vérité, ne pourra la connaître dans la connaissance de soi-même et du Sang. (1)
Il faut aller franchement, sans prétentions ni faux artifices ni crainte servile; il faut marcher dans la lumière d'une foi vive qui éclate plus que dans nos paroles mais toujours, dans l'adversité comme dans la prospérité, au temps de la persécution comme de la consolation. Rien ne pourra altérer la force ni l'éclat de notre foi, si la Vérité nous a donné la connaissance de la Vérité non seulement en désir, mais après expérience. (2)
(1) Si l'on veut obtenir une connaissance profonde de la Vérité, il faut la désirer et à l'avance l'aimer ; à ses amants elle révèle Dieu et les œuvres surnaturelles de Dieu. Ceux qui ne l'aiment pas, ne la connaîtront pas et ne connaîtront ni Dieu ni eux-mêmes.
(2) Dans la vie spirituelle une vérité illumine l'autre. Mais il ne suffît pas de désirer les faveurs de la vie spirituelle ; c'est la pratique de la vertu qui amène l'intelligence du bien. Seuls connaissent à fond les vérités religieuses, ceux qui en vivent.
S'il est quelque âme où ne brille pas cette Vérité, cette âme sera tout de même le vase qui a reçu le Sang, mais pour sa condamnation et confusion: dépouillée du vêtement de la grâce et jetée dans les ténèbres, elle sera la proie de la justice, non pas que le Sang n'ait pas suffi mais parce qu'elle-même aura méprisé le Sang; aveuglée par l'amour-propre, elle n'aura pas su apprendre la Vérité dans le Sang qu'elle aura reçu pour sa ruine; elle sera débordante d'amertume et jamais ne goûtera ni l'allégresse, ni la douceur, ni le fruit du Sang, parce qu'elle n'a pas voulu se connaître, ni connaître le Sang en ellemême, épouse infidèle de la Vérité.
Je vous l'ai dit, je désire que vous soyez vraiment l'époux de la Vérité. Noyez-vous donc dans le Sang du Christ crucifié. Baignez-vous dans le Sang. Enivrez-vous du Sang. Rassasiez-vous du Sang. Revêtez-vous du Sang. Si vous êtes devenu infidèle, rebaptisez-vous dans le Sang. Si le démon a aveuglé le regard de votre intelligence, lavez vos yeux dans le Sang. Si vous êtes tombé dans l'ingratitude en méconnaissant les dons reçus, rendez grâces par le Sang. Si, pasteur négligent, vous avez laissé tomber la verge de la justice tempérée de prudence et de miséricorde, reprenez-la dans le Sang: dans le Sang, sachez la voir avec le regard
de votre intelligence, la saisir avec la main de l'amour et la retenir avec l'ardeur du désir. Dans la chaleur du Sang, faites fondre la tiédeur, et dans sa lumière, dissiper les ténèbres. Soyez l'époux de la Vérité, vraiment pasteur et guide des brebis qui vous sont confiées, ami de la cellule de votre âme et de votre corps, autant que le permet votre situation. Vous le serez si vous demeurez dans le Sang; sinon, non.
Aussi, par l'amour du Christ crucifié, je vous conjure de le faire. Dépouillez-vous de toute créature, de moi la première, et revêtezvous de l'amour de Dieu et de toutes les créatures pour Dieu. Aimez-les beaucoup, mais fréquentez-les peu, uniquement pour travailler au salut de leurs âmes. (1)
C'est ce que je veux faire, autant que Dieu m'en donnera la grâce. Je veux de nouveau me revêtir du Sang et me dépouiller de tous les vêtements que j'ai pu porter jusqu'ici.
(1) Si sainte Catherine ne se lassait pas d'exhorter ses disciples à s'aimer mutuellement, elle prenait soin de leur enseigner comment s'aimer ; « Aimez-vous, aimez-vous les uns les autres. Mais prenez t;arde ; si votre amuur se fonde sur l'intérêt ou le plaisir que vous retirez les uns des autres, il ne durera pas et votre Ame se trouvera vide L'amour, fondé en Dieu, aime l'ami en considération de sa vertu et parce qu'il est créé à L'image de Dieu. Alors même que diminue mon plaisir ou mon intérêt, mon amour reste le même s'il est fondé en Dieu, car j'aime par amour pour la vertu,
C'est le Sang que je veux. C'est dans le Sang qu'est et sera le bonheur de mon âme. Je me trompais lorsque je le cherchais dans les créatures. Au temps du labeur je veux qu'on vienne à moi dans le Sang: je trouverai alors à la fois le Sang et les créatures, je boirai dans le Sang un vif amour des créatures, en pleine guerre je jouirai de la paix, je savourerai la douceur dans l'amertume, et quand je serai privée des créatures et de la tendresse de mon Père, je retrouverai le Créateur, le Père éternel et souverain. Baignez-vous dans le Sang. Réjouissez-vous, car je me réjouis dans la haine sainte de moi-même. Je termine.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus. Jésus Amour.
pour l'honneur de Dieu et non pour moi. El même si la vertu diminue, celui qui aime en Dieu continuera à donner son amour. Certes, il ne peut aimer la vertu là où elle ' n'est pas : mais ne peut-il aimer son ami en tant que créature de Dieu et membre du corps mystique de la sainte Eglise ? Au contraire, alors son amour augmente par une profonde et sincère compassion, et il enfante cette amé, dans les désirs, les larmes, les oraisons ardentes et continues en la douce présence de Dieu. Voilà l'amour que le Christ a laissé aux. siens. j> (Lettre au Frère Guillaume. 292).
Sienne était alors, et depuis longtemps, divisée par des haines terribles et la proie de révolutions incessantes. Le pouvoir passait des Gibelins aux Guelfes et des Guelfes aux Gibelins, et parmi les Guelfes comme parmi les Gibelins c'était tantôt le peuple, tantôt les bourgeois, tantôt les nobles qui l'emportaient au prix de triomphes sanglants. Ces divers régimes n'arrivaient à se maintenir que par la terreur. En 1368 s'installa violemment le pouvoir dit des Réformateurs. Pour donner une idée de leur manière de gouverner, il suffira de citer ce fait : Agnolo di Andréa fut Idécapité pour avoir donné un banquet à ses amis, sans avoir invité un Réformateur !
Un jeune noble de Pérouse, Nicolas Tuldo, fut ainsi condamné à mort pour avoir mal parlé du gouvernement. En apprenant la sentence, Nicolas qui était à la fleur de l'âge et plein d'espérances, entra dans des transports de fureur et se répandit en blasphèmes et en imprécations effrayantes. En vain lui envoya-t-on plusieurs prêtres : sa fureur ne faisait que déborder davantage. Mais après qu'on eut inutilement épuisé tous les moyens, Catherine alla le voir dans sa prison. Elle raconte au Frère Raymond sa visite dans la lettre suivante, admirable preuve de sa surnaturelle influence.
SAINTE CATHERINE DE SIENNE 8t
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Mon Père très cher et Bien-Aimé Fils dans le Christ Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris pour me recommander à vous dans le précieux Sang du Fils de Dieu, avec le désir de vous voir embrasé et noyé dans ce Sang très doux lequel est pétri avec le feu de sa très ardente charité. Ce qu-e désire mon âme, c'est de vous voir dans ce Sang, vous, Nanni et Jacomo, mon fils. Je ne vois pas d'autre moyen d'acquérir ces 'vertus fondamentales qui nous sont indispensables. Très doux Père, votre âme qui m'est devenue une nourriture (et à tout moment [je la prends à la table du doux Agneau immolé iavec un si ardent amour) votre âme, dis-je, ne parviendra point à cette petite vertu de la vraie humilité si vous ne vous noyez dans le Sang. Cette humilité naîtra de la haine et la haine de l'amour. (1)
(1) Ne sont humbles que ceux qui ont la haine de leurs péchés et de leurs mauvaises tendances ; ne ressentent cette haine que ceux qui aiment Dieu. L'amour de Dieu donne naissance à la haine de soi qui, à son tour, engendre l'humilité.
Et de là, l'âme sortira très pure, comme le feu sort purifié de la fournaise.
Je veux donc que vous vous cachiez dans le côté ouvert du Fils de Dieu, côté qui est une boutique ouverte, pleine de parfums, tellement que le péché lui-même s'y parfume. (1) Là, l'épouse aimante se repose sur un lit de feu et de sang. Là, se manifeste pleinement le jsecret du Cœur du Fils de Dieu.
O tonneau percé qui abreuves et enivres tous les (désirs de l'amour! Tu distribues la joie. Tu illumines toute intelligence et tu remplis toute im empire qui y aspire, tellement, qu'elles n'ont plus de goût pour rien retenir, ni fixer, ,ni aimer, sinon ce doux et bon Jésus! O Sang et feu, inestimable Amour! (2)
(1) Le péché cesse d'être péché ; il ne reste de lui que le repentir.
(2) On voit que la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus n*est pas une nouveauté dans l'Eglise. Catherine la tenait de son Ordre, qui, dès les origines, avait établi une fête spéciale de la Plaie du côte de .lésus le vendredi après l'octave de la Fête-Dieu, le jour même qui devait devenir, plusieurs siècles après, la fête du Sacré-Cœur. Les Saints et les Docteurs dominicains, des premiers siècles, ont écrit des pages ravissantes sur le Sacré- Cœur, en particulier les Dominicaines de Colmar, Henri Suso, Jean Taulerv Sainte Catherine de Sienne se distingua entre tous ; plusieurs fois le Sauveur lui apparut pour lui montrer la blessure de son Cœur et lui en expliquer le symbolisme; une fois même, elle eut le bonheur de se désaltérer au côté même de Jésus.
Mon âme sera heureuse de vous y voir plongé. Faites comme celui qui puise de l'eau avec un seau pour arroser: versez l'eau du saint désir sur la tête de vos frères qui sont nos membres unis dans le corps mystique de la douce Epouse.
Gardez-vous des illusions du démon qui, je le sais, a essayé et essayera de vous arrêter, et aussi des opinions du monde. Que rien ne vous fasse reculer. Persévérez toujours dans ce que chaque moment vous montrera le plus pénible jusqu'à ce que le Sang coule en des désirs pleins de douceur et d'amour. Debout! Debout! mon très doux Père. Ne dormons plus car j'entends des nouevlles si grandes que jamais plus je ne voudrais ni lit ni commodité.
J'ai déjà commencé: j'ai reçu une tête dans mes mains et j'en ai ressenti une douceur que le cœur ne peut imaginer, ni les lèvres exprimer, ni l'œil voir, ni l'oreille entendre. La volonté de Dieu s'est accomplie à travers toutes sortes de tribulations, que je ne vous raconte pas, parce que ce serait trop long.
J'allais voir Celui que vous savez et ma visite lui donna tant de réconfort et de consolation, qu'il se confessa et se prépara tout à fait bien. Il me fit promettre, pour l'amour de Dieu, d'être à côté de lui à l'heure de la justice.
J'ai tenu ma promesse. Le matin, avant le premier coup de cloche, j'étais près de lui et il en a été grandement consolé. Je l'ai mené entendre la messe et il a reçu la sainte Communion dont il s'était toujours éloigné. Sa volonté s'était soumise et accordée à la volonté de Dieu. Il lui restait seulement la crainte de manquer de courage au moment suprême. Mais l'ardente et immense bonté de Dieu le surprit lui-même en l'enflammant d'un tel amour et d'un tel désir de Dieu qu'il avait hâte d'aller à Lui. « Reste avec moi, me disait-il, ne m'abandonne pas! ainsi je ne pourrai être que bien, et je meurs content. » Et il reposait sa tête sur ma poitrine.
Alors j'étais dans la jubilation, et je sentais un parfum de son sang mêlé au parfum du mien que je désire répandre pour le doux Epoux Jésus.
Comme le désir envahissait mon âme et que je le sentais dans la crainte, je lui ai dit: « Courage, mon doux frère, car bientôt nous serons aux noces éternelles. Tu iras baigné dans le doux sang du Fils de Dieu et avec le doux nom de Jésus que je ne veux pas voir sortir de ton cœur. Je t'attendrai au lieu de la justice. »
O mon Père et mon Fils, alors son cœur a perdu toute crainte, son visage attristé s'est transfiguré en joie. Il tressaillait d'allé-
gresse. « D'où me vient cette insigne grâce? disait-il. Quoi! la douceur de mon âme m'attendra au lieu saint de la justice! »
Voyez quelle clarté s'était faite en son âme puisque le lieu de la justice, il l'appelait saint! «Oui, disait-il, j'irai plein de courage et de joie, et il me semble que j'ai mille ans à attendre quand je pense que vous y serez.» Et il disait des paroles si douces que le cceur en éclaterait dans l'admiration de la bonté de Dieu.
Je l'ai donc attendu au lieu de la justice sans cesser d'invoquer l'assistance de Marie et de Catherine vierge et martyre. Avant son arrivée, je me suis courbée et j'ai étendu mon cou sur le billot. Mais je n'ai pu arriver à avoir la pensée de moi-même. J'ai prié avec insistance. J'ai dit: Marie/ affirmant que je voulais, au moment suprême, pour lui la lumière et la paix du cceur, pour moi, de le voir rejoindre sa fin dernière. (1) Et mon âme fut tellement enivrée de la douce promesse reçue que je ne voyais personne, bien que je fusse entourée d'une multitude.
Il est arrivé, doux comme un agneau. En
(1) La vision béatifique de Dieu.
m'apercevant il s'est mis à sourire. Il a voulu que je trace sur lui le signe de la croix. Je l'ai fait, puis je lui ai dit: «A genoux! aux noces, mon doux frère! Tu vas avoir la vie qui ne finit jamais. » Alors, il s'est étendu avec une grande douceur et je lui ai étendu le cou. Penchée sur lui, je lui rappelais le sang de l'Agneau. Lui ne savait que répéter: Jésus! Catherine! Il le redisait encore quand j'ai reçu sa tête dans mes mains.
Alors j'ai fixé mon regard sur la divine Bonté et j'ai dit: « Je veux! »
Et j'ai vu, comme on voit la clarté du soleil, l'Homme-Dieu, le côté ouvert. Il recevait le sang dans son Sang, et le feu du saint désir, donné par grâce et caché dans son âme, Il le (recevait dians le feu de sa divine Charité. (1) Quand II a eu reçu ce sang et ce désir, Il a reçu l'âme et l'a fait entrer dans la demeure de son Cœur, pleiri de miséricorde: la souveraaine Vérité voulait montrer que cette âme était accueillie par grâce seulement et par 'miséricorde, et non par ses mérites.
Oh! quelle joie ineffable de contempler la
(1) Le Christ recevait dans son propre Sang le sang de Nicolas, et dans le foyer de son propre amour l'amour que la grâce avait allumé dans l'âme de Nicolas.
Bonté divine! Avec quelle douceur et quel amour Dieu attendait cette âme quittant son corps et penchait sur elle son regard de miséricorde lorsqu'elle entrait dans le Cœur divin, toute baignée dans son sang que rendait précieux le Sang du Fils de Dieu! Dieu le Père l'a reçue dans sa puissance, assez puissante pour une aussi grande chose. Le Fils, Sagesse, Verbe incarné, lui a communiqué l'amour crucifié avec lequel Lui-même a supporté la dure et ignominieuse mort pour obéir à son Père et sauver le genre humain. Et les mains du Saint-Esprit l'enfermaient làdedans
Alors, cette âme fit un geste d'une douceur à ravir mille cœurs. Je ne m'en étonne pas car, déjà, elle goûtait la suavité divine. Elle se retourna comme fait l'épouse quand elle est arrivée au seuil de la maison de l'époux: elle se retourne vers ses compagnes, les regarde et, s'inclinant, elle fait un dernier geste pour les remercier.
Lorsqu'elle eut disparu, mon âme se reposa et goûta une telle paix dans le parfum du sang que je n'ai pu souffrir qu'on enlevât celui qui avait jailli sur moi de sa blessure.
Hélas! malheureuse, misérable! je ne veux rien idire de plus. Je demeure sur la terre avec un regret extrême. Il me semble que la
première pierre est déjà posée. (1) Ne vous étonnez donc pas si mon seul désir est de vous voir plongé dans le Sang et dans le feu que verse le côté du Fils de Dieu. Plus de négligences, mes doux fils, puisque le sang commence à répandre la vie et à la recevoir. (2)
Doux Jésus. Jésus Amour.
• (1) La première pierre d'un temple de sacrifices et de martyre où sera apaisée la Justice de Dieu.
(2) Le sang de Nicolas Tuldo, répandu si généreusement, sera une féconde semence de vie chrétienne et reçoit pour récompense la vie éternelle.
Depuis deux ans, la guerre se poursuivait entre les troupes à la solde du Pape et les Florentins, avec des succès divers. L'Italie était ravagée. Catherine se multipliait pour procurer la paix, intervenant auprès des révoltés pour les amener à de justes sentiments et d'autre part suppliant le Pape de pardonner :« La paix ! La paix ! Très Saint Père, » s'écriait-elle. On avait tenté des deux côtés bien des démarchés qui toutes avaient échoué.
C'est alors que, pour réussir enfin, Grégoire XI eut la pensée de prendre de nouveau Catherine pour arbitre de la paix et de la guerre et, comme il le disait lui-même, « de lui confier l'honneur et l'intérêt de l'Eglise. »
Catherine se rendit à Florence. Mais les passions y étaient tellement surexcitées qu'une émeute populaire éclata et que des gens de la lie du peuple parcoururent la cité en poussant des cris de mort contre Catherine qu'ils cherchaient « pour la couper en morceaux, » criaient-Hs. Effrayés, ses hôtes la renvoyèrent et elle fut réduite à se retirer dans un jardin où elle se mit en prières, suppliant Dieu avec ardeur de lui donner la grâce de verser son sang pour la paix de l'Eglise. Les émeutiers la découvrirent et se précipitèrent sur elle les armes à la main. Calme et rayonnante « Comme si on l'eut invitée à un délicieux festin,» elle s'avança :« Tuez-moi, leur dit-elle,
mais ne touchez pas aux miens ». Effrayés par une puissance surnaturelle, Jes assassins s'enfuirent, tandis qu'elle se désolait de n'avoir pas été jugée digne du martyre.
Dans la lettre suivante, elle raconte ces faits qui eurent lieu le 22 juin 1378.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Père très cher dans le Christ, le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir serviteur et époux fidèle de la Vérité et de ila douce Marie. Ne tournons jamais la tête en arrière, pour quoi que ce soit, pas même à cause des persécutions du monde. Avec une espérance ferme et à la lumière de la très sainte foi, dans la constance, la persévérance et en toute loyauté, traversez cette mer orageuse. Glorifions-nous dans la souffrance. Ne cherchons pas notre gloire, mais la gloire de Dieu et le salut des âmes, comme les glorieux martyrs, qui, pour la vérité, supportaient toutes sortes de tourments et
la mort. Avec leur sang versé pour l'amour du Sang, ils affermissaient l'édifice de la sainte Eglise.
O doux Sang, tu ressuscitais les morts! O Sang, tu donnais la vie, tu dissipais les ténèbres dans les esprits aveuglés des créatures raisonnables et tu répandais la lumière. O doux Sang, tu refaisais l'union entre les ennemis. Ceux qui étaient nus, tu les revêtais. Tu rassasiais les affamés et tu désaltérais ceux qui avaient soif. Du lait de ta douceur tu nourrissais les enfants, ceux qu'une humilité sincère faisait petits, et une pureté véritable, innocents. O Sang, qui ne s'enivre de toi, sinon ceux qui s'aiment eux-mêmes parce qu'ils ne respirent pas ton parfum?
Mon très cher et doux Père, dépouillonsnous de nous-même et revêtons-nous de la vérité: nous serons alors des époux fidèles. Aujourd'hui, je vous l'assure, je commence une vie nouvelle afin que mes péchés ne me privent plus du grand bonheur de mourir pour le Christ crucifié. Si je ne l'ai pas eu jusqu'ici, je vois bien que c'est par ma faute.
J'avais désiré, d'un désir nouveau qui grandissait en mon âme au-delà de toute mesure, de souffrir sans l'avoir mérité pour l'honneur de Dieu, le salut des âmes, la réforme et le progrès de la sainte Eglise. Mon cœur se
fondait d'amour et du désir de sacrifier ma vie. Ce désir était agréable et douloureux: agréable parce que mon âme était unie à la vérité; douloureux parce que mon cœur souffrait de l'offense faite à Dieu et de la multitude de démons qui obscurcissaient la cité entière et aveuglaient les intelligences. Dieu les laissait faire, semblait-il, pour exercer une juste châtiment. Aussi ma vie ne pouvait être sacrifiée autrement qu'en gémissements. Je redoutais le malheur près d'arriver parce qu'il pouvait empêcher la paix. Mais il fut écarté par Dieu qui ne méprise pas les désirs de ses serviteurs et par notre douce Mère Marie dont nous avions invoqué le nom au milieu de nos douloureux désirs pleins d'amour: dans tout ce tumulte et ce soulèvement, il n'y eut d'autres morts que ceux que frappa la Justice.
Ainsi mon désir de voir la providence de Dieu ôter aux démons la puissance d'achever le crime qu'ils préparaient fut satisfait; mais il (ne fut pas satisfait, mon désir de donner ma vie pour la Vérité et pour la douce Epouse du Christ. L'éternel Epoux m'a bien trompée. Christofano vous le racontera en détail de vive voix. Combien j'ai motif de pleurer! Si grande est la multitude de mes péchés qu'ils ont empêché mon sang de donner la vie, d'éclairer les âmes aveuglées, de récon-
cilier le fils avec son père, (1) de cimenter une pierre dans le corps mystique de la sainte Eglise. Il semblait que les mains de celui qui voulait me frapper fussent liées. J'avais beau dire: «C'est moi. Prends-moi, mais ne touche pas aux miens. » Mes paroles étaient un poignard qui lui perça le cœur.
O mon Père, tressaillez en vous-même d'une vive allégresse car jamais je n'ai expérimenté semblables mystères avec tant de joie. Il y avait en moi la douceur de la Vérité,, l'allégresse d'une conscience loyale et pure, le parfum de la douce providence de Dieu; c'était l'aurore des temps nouveaux, l'ère des martyrs annoncée, comme vous le savez, par l'éternelle Vérité. Impossible de raconter tout le bonheur de mon âme. Et il me semble avoir contracté de si grandes obligations envers mon Créateur que, même en livrant mon corps aux flammes, ce serait peu de chose en retour des immenses grâces que nous avons reçues, moi, mes fils et mes filles bien aimés.
Tout cela, je ne vous le raconte pas pour vous affliger, mais pour exciter en vous une grande joie, une très suave allégresse et pour
(1) De réconcilier Florence avec le Pape.
qu'ensemble nous nous mettions à déplorer mon imperfection, car ce sont mes péchés qui m'ont privée d'un si grand bien. Oh ! qu'elle serait heureuse, mon âme, si pour la douce Epouse et le salut des âmes, si par amour du Sang j'avais donné mon sang!
Réjouissons-nous et soyons des époux fidèles.
Je ne veux plus rien dire de ces événements. Christofano vous racontera cela et d'autres choses. Je veux seulement vous dire de supplier le Christ de la terre de ne pas retarder la paix pour ce qui vient d'arriver. Au contraire, qu'il la fasse plus vite afin qu'il puisse poursuivre ses grands desseins pour l'honneur de Dieu et la réforme de la sainte Eglise. Ces événements in'ont pas changé l'état de la cité, aujourd'hui revenue à un calme suffisant. Dites-lui de se hâter: je le lui demande en grâce. C'est le moyen d'arrêter une infinité d'offenses dont cette situation est la cause. Dites-lui de prendre en pitié et compassion ces âmes plongées dans de profondes ténèbres. Dites-lui de me tirer vite de prison car si la paix ne se fait pas, pourrai-je sortir d'ici? Je voudrais pourtant aller goûter le sang des martyrs, visiter Sa Sainteté. Je voudrais me retrouver auprès de vous et vous raconter les admirables mystères que Dieu a opérés en ces temps pour réjouir
notre esprit, pour enivrer notre cœur et accroître notre espérance, à la lumière de la très sainte foi. Je termine.
Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu.
Doux Jésus. Jésus Amour.
Cette émeute ne découragea pas le zèle de Catherine qui refusa de quitter Florence avant que la paix ne se fit En effet, elle réussit, à force de dévouement et d'éloquence, à apaiser les passions et à faire signer la paix entre les Florentins et Urbain VI qui venait de succéder à Grégoire XI. Alors seulement Catherine rentra à Sienne (août 1378) où bientôt elle dictait le Dialogue (octobre 1378).
Le 20 septembre 1378, les cardinaux, réunis à Fondi, avaient déclaré Urbain VI intrus, et avaient élu, à sa place, Robert de Genève, qui prit le nom de Clément VII. Le grand Schisme commençait. Sur l'ordre d'Urbain VI, le Frère Raymond avait annoncé cette lamentable nouvelle à Catherine par une lettre qu'elle reçut avant le 5 octobre. Elle répondit par l'admirable lettre qui suit. On ne s'étonnera pas d'y trouver de fréquentes allusions à la poignante situation de l'Eglise, à la perte des âmes et à l'honneur de Dieu méprisé.
Il y a des ressemblances frappantes entre cette longue lettre et le Dialogue. S'ils ne furent pas écrits en même temps, ils îe furent sans aucun doute l'un immédiatement après l'autre, en octobre 1378. Dans le Dialogue et dans la lettre, les mêmes demandes, à propos des mêmes circonstances, sont adressées à Dieu qui donne les mêmes réponses, et souvent, en termes identiques.
Catherine raconte comment, ravie en extase et fixant le regard de son intelligence sur la souveraine Vérité, elle Lui adressa quatre demandes qui ont pour objet: 1) la réforme de la sainte Eglise — 2) le salut du monde entier — 3) son père spirituel — 4) la divine Providence et son intervention dans un cas particulier. Elle expose ensuite les réponses de la souveraine Vérité.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Père très cher et très doux dans le Christ, le doux Jésus.
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de vous voir disciple et amant de la Vérité afin que vous soyez un vrai fils du Christ crucifié, la Vérité même, et une fleur odoriférante dans notre saint Ordre et dans le corps mystique de la sainte Eglise. Vous y êtes obligé. Il ne faut ni se décourager ni tourner la tête en arrière à cause des épines de la persécution: ne serait-il pas trop insensé celui qui laisserait la rose par crainte de l'épine? Mon désir est de vous voir, homme d'énergie, ne craindre aucune créature. Et je sais que l'infinie bonté de Dieu exaucera mon désir.
Père très cher, fortifiez votre confiance en la douce Epouse du Christ. C'est selon l'abondance de ses tribulations et de ses amertumes que la divine Vérité promet de lui distribuer Fabondance de la douceur et des consolations. Sa douceur, ce sera le renouvellement des bons et saints pasteurs, fleurs de gloire qui répandent devant Dieu
le glorieux parfum des vertus. C'est dans sa fleur, dans les ministres et les pasteurs, qu'elle sera réformée. Elle-même, l'Epouse, n'a pas besoin de réforme, car les fautes de ses ministres ne diminuent ni ne gâtent le fruit qu'elle porte. Réjouissez-vous donc dans son amertume, puisque la Vérité a promis de donner ensuite l'adoucissement.
C'est la consolation que m'a donnée la lettre du doux Père(l) et la vôtre. Affligée de ce qui arrive à l'Eglise (2) et de votre propre affliction, que j'ai intimement partagée le jour de saint François, j'ai ensuite éprouvé de l'allégresse, car vous m'avez délivrée de graves préoccupations. Après avoir reçu votre lettre et tout compris, j'ai prié une servante de Dieu de Lui offrir ses larmes et ses peines pour l'Epouse et pour la faiblesse de son père.
Aussitôt la grâce de Dieu fit croître en son ârrie un désir et une allégresse au-delà de toute mesure. Elle attendait le matin pour avoir la messe. C'était le jour de Marie (3). L'heure de la messe venue, elle alla à sa place, plongée dans une vraie connaissance d'elle-même, honteuse devant Dieu, de son imperfection. Elevée au-dessus d'elle-mê-
| 1 1 Le Pape.
(2) Le schisme.
(3) Probablement le samedi 9 octobre 1378.
me par l'ardeur de son désir, l'oeil de l'intelligence fixé sur la Vérité éternelle, elle adressait quatre demandes en se tenant, ellemême et son père, devant la Vérité, épouse du genre humain.
D'abord la réforme de l'Eglise.
Alors Dieu se laissant' vaincre par ses larmes et lier par la chaîne de son désir, répondait :
« Ma très douce fille, vois sa face, comme elle est souillée par l'impureté et l'amourpropre, et enflée par l'orgueil et l'avarice de ceux qui se nourrissent à son sein ! Mais prends tes larmes et tes sueurs, puise-les à la fontaine de ma charité divine et lave sa face. Je te l'assure, ce n'est ni le glaive, ni la violence, ni la guerre qui lui rendront sa beauté, mais la paix, les oraisons humbles et continuelles, les sueurs et les larque mes serviteurs répandront dans l'ardeur de leurs désirs. Ainsi je remplirai ton désir de beaucoup souffrir. Jamais ma Providence ne vous manquera. »
Bien que ces paroles promissent le salut ■du monde entier, cependant la servante de Dieu étendit sa prière et demanda spécialement ce salut du monde.
Alors Dieu, lui montrait avec quel amour il a créé l'homme. Et il ajoutait:
« Vois, comme chacun me frappe. Vois, ma
fille, la gravité, la perversité et la multitude des péchés dont ils me poursuivent, spécialement ce misérable et abominable amourpropre, source de tout mal. C'est cet r.mour de soi-même qui empoisonne le monde entier. Préparez-vous donc, ô vous, mes serviteurs, et paraissez devant moi avec de nombreuses prières : vous apaiserez la colère du jugement divin.
« Sache, ma fille, que personne ne peut échapper à ma main. Ouvre l'œil de l'intelligence et regarde ma main. »
Elle regardait et voyait, renfermé dans la main divine, l'univers entier. Et Dieu disait :
« Je veux que tu saches que personne ne peut m'échapper. Tous dépendent de Moi:
ou de ma justice ou de ma miséricorde. Tous sont à Moi. Parce qu'ils sont sortis de Moi, je les aime d'un amour ineffable et je leur ferai miséricorde par le moyen de mes serviteurs. »
Alors, le feu du désir croissait dans la servante de Dieu, plongée à la fois dans la joie et dans la douleur. Elle rendait grâces à la divine Bonté et il lui semblait comprendre que Dieu lui avait manifesté les défauts des créatures pour la contraindre à augmenter son zèle et son désir. Si vif devenait ce feu sacré de. l'amour que la sueur
d'eau qui sortait de son corps, elle la méprisait et désirait ardemment de • la voir se changer en sueur de sang. Elle se disait à elle-même: « Mon âme, tout le temps de ta vie, tu l'as perdu. Et c'est pour cela que tant de maux, universels et particuliers, accablent, en si grand nombre, le monde et la sainte Eglise. Je veux que maintenant tu les répares par une sueur de sang. »
Alors, cette âme, éperonnée par un saint désir, s'élevait beaucoup plus haut, elle ouvrait l'œil de l'intelligence et se contemplait dans la divine Charité. Elle y voyait et goûtait combien nous sommes strictement obligés de chercher la gloire et l'honneur du nom de Dieu dans le salut des âmes.
C'est à cela que vous appelait (1) et vous élisait la Vérité éternelle lorsqu'elle répondait à la troisième demande inspirée par la faim de votre salut et disait :
« Ma fille, cela, je veux qu'il le cherche avec tout son zèle. Mais ni lui ni toi ni personne ne le pouvez obtenir sans beaucoup -de persécutions, dans la mesure où je vous les ménagerai. Par conséquent, s'il désire mon honneur dans la sainte Eglise, dis-lui
1 La troisième demande avait pour objet le Frère
Raymond, son confesseur: Dieu répond en l'appelant
spécialement à travailler ù la gloire divine et eu lui promettant son secours.
qu'il doit avoir l'amour des souffrances et la volonté de les supporter avec une vraie patience. C'est à cela que je connaîtrai que lui et mes autres serviteurs cherchent vraiment mon honneur. C'est alors qu'il sera mon fils très cher et qu'il reposera sur la poitrine de mon Fils unique dont j'ai fait le pont par lequel vous puissiez parvenir à goûter et à posséder le fruit de vos peines.
« Sachez, mes enfants, que le chemin fut coupé par le péché et la désobéissance d'Adam de telle sorte que nul ne pouvait plus atteindre sa fin. Ainsi ne pouvait s'accomplir ma volonté qui a créé l'homme à mon image et ressemblance pour qu'il ait la vie sans fin, pour qu'il me possède et me savoure, Moi qui suis la Bonté souveraine et éternelle. Cette faute fit germer les épines et les ronces de tribulations multiples et couler un fleuve dont les eaux sont toujours agitées. Et j'ai dû vous donner mon Fils comme un pont sur lequel vous puissiez passer le fleuve sans vous noyer.
« Mais ouvrez l'œil de l'intelligence et regardez: ce pont s'étend du ciel à la terre. Avec de la terre, on n'aurait pu le faire d'une grandeur suffisante pour franchir le fleuve et rejoindre la vie. Il unit donc les hauteurs du ciel, c'est-à-dire la nature divine, à la terre de votre humanité. Il vous
raut donc passer sur ce pont en cherchant 'honneur de mon nom dans le salut des imes, en supportant vaillamment beaucoup d'adversités, en suivant les traces du doux i/erbe d'amour. Vous êtes mes ouvriers: je /ous ai envoyés travailler dans la vigne de a sainte Eglise parce que je veux faire miséricorde au monde. Mais prenez garde de îe point passer sous le pont, car ce n'est :>as le chemin de la vérité.
« Sais-tu quels sont ceux qui passent sous le pont? Ce sont les pécheurs pervers pour lesquels je réclame vos prières, vos larmes it vos sueurs, car ils gisent dans les ténè- Dres du péché mortel. Ils vont par le fleure et tombent dans l'éternelle damnation s'ils ne prennent et portent mon joug.
« D'autres, par crainte du châtiment, s'approchent de la rive et quittent le péché mortel. Ils sentent les épines de beaucoup de tribulations quand ils sont sortis du fleuve. S'ils ne se laissent pas aller à la négligence et s'ils ne s'endorment pas dans l'amour-propre, ils se cramponnent au pont et avec l'amour de la vertu ils commencent à monter. Mais s'ils demeurent dans l'amourpropre et la négligence, tout leur nuit, ils ne persévèrent pas et le moindre vent contraire les fait revenir à leur vomissement. »,
Quand elle eut vu de combien de manières
les hommes se noient, elle se disait à ellemême:
« Je veux contempler ceux qui vont par le pont du Christ crucifié. »
Et elle en voyait beaucoup qui couraient sans aucune peine parce qu'ils n'étaient pas alourdis par le fardeau de la volonté propre: c'étaient les vrais fils qui, s'abandonnant eux-mêmes, cherchaient uniquement et avec un ardent désir l'honneur de Dieu et le salut des âmes. L'amour les poussait et ils marchaient sous le pont, le Christ crucifié; l'eau courait dessous; les épines qu'ils foulaient aux pieds ne leur faisaient aucun mal, je veux dire que leur amour les empêchait de faire attention aux épines des nombreuses persécutions et qu'avec une vraie patience, ils supportaient la prospérité du monde, véritable fagot d'épines blessant à mort l'âme trop attachée à ce monde. Ils les méprisaient comme si c'eut été du poison. Ils ne pouvaient goûter de délices que dans la croix avec le Christ, seul objet de leur amour.
Il y en avait d'autres qui avançaient lentement. Pourquoi lentement? Parce que le regard de leur intelligence s'attachait, non pas au Christ crucifié, mais aux consolations qu'ils trouvaient dans le Christ crucifié. Cette préoccupation rendait imparfait
leur amour et arrêtait fréquemment leur marche en avant. Ainsi faisait Pierre avant la Passion lorsqu'il ne voyait que le bonheur de vivre avec Jésus: il tomba quand cette consolation lui fut ôtée, mais il devint fort quand il se fut renoncé et qu'il ne voulut rien connaître ni chercher en dehors du Christ crucifié.
Ainsi ceux-là deviennent faibles et tièdes dans leurs saints désirs lorsqu'ils se voient privés de celui qu'ils aiment, et des consolations. S'il vient encore s'ajouter les souffrances provoquées par les tentations du démon ou les créatures ou la fragilité de leur propre cœur, privé de ce qu'il aime, ils chancellent et défaillent sur la voie du Christ crucifié. C'est que dans le Christ crucifié ils ont voulu suivre le Père et goûter la douceur de beaucoup de consolations. Il n'y a pas de souffrance dans le Père, mais bien dans le Fils. C'est ce qui me fait dire qu'ils suivent le Père. Ils ne pourront porter remède à leur faiblesse qu'en suivant le Fils (1).
(H « Ceux là ne donnent pas à Dieu une louange parfaite, mais imparfaite ; ils donnent peu et ils reçoivent peu. Pourquoi? Parce que leurs désirs ne sont pas encore bien purs et qu'ils considèrent seulement les rayons de la consolation et non le disque du soleil, c'est-à-dire l'éternelle volonté de Dieu, sa vérité éternelle, le Verbe éternel, soleil de justice qui éclaire toules âmes qui veulent recevoir sa lumière. » (Lettre » IL Pierre de Milan, 315).
La Vérité éternelle ajoutait :
« Personne ne peut venir à moi, sinon par mon Fils unique, car c'est lui qui vous a tracé le chemin à suivre. Il est la voie, la vérité et la vie. Ceux qui marchent dans cette voie, connaissent la vérité et goûtent l'amour ineffable dont je vous ai donné la preuve dans les peines qu'il a supportées pour vous. Tu sais bien que si je ne vous avais pas aimés, je ne vous aurais pas donné un tel Rédempteur. C'est parce que je vous aime d'un amour éternel, que j'ai livré \ à l'ignominieux supplice de la Croix mon Fils unique, dont l'obéissance et la mort ont détruit la désobéissance d'Adam et la mort du genre humain. Ils connaissent ainsi ma vérité, et parce qu'ils la connaissent, ils la suivent; et ils reçoivent la vie immortelle parce que, après avoir suivi la voie du Christ crucifié, ils sont entrés par la porte de la Vérité dans l'océan de paix, en pleine joie.
« Tu vois donc, ma fille, qu'ils n'ont pas d'autre moyen pour être forts et que l'homme ne peut devenir l'époux de ma vérité et atteindre la perfection à laquelle je l'ai prédestiné qu'en suivant cette voie. Toute autre voie est douloureuse et imparfaite parce que la volonté propre, qu'elle soit spirituelle ou temporelle, est la cause de nos tourments.
Aussi celui qui est dépouillé de sa volonté ne connaît aucune peine personnelle, mais seulement l'intolérable peine de me voir offensé. Douleur réglée, sans désordre, car elle est tempérée par la chargé qui rend l'âme prudente et capable de supporter toute épreuve sans briser son accord avec ma douce volonté. »
Il y en avait d'autres qui commençaient à monter: c'étaienr ceux qui commençaient à connaître leurs fautes, mais seulement par crainte de la punition; s'ils sortaient du péché, c'était poussés par la crainte imparfaite du châtiment. Cependant, de cette crainte imparfaite beaucoup couraient à la crainte parfaite, et le zèle les faisait monter au second et jusqu'au dernier degré. Mais beaucoup d'autres, négligents, s'asseyaient à l'entrée du pont, arrêtés par cette crainte servile: ils y mettaient tant de nonchalance et de lâcheté, qu'ils n'arrivaient pas à allumer le feu de la connaissance d'euxmêmes et de la bonté divine pour eux, et ils demeuraient dans leur tiédeur.
De ceux-ci, la douce Vérité disait :
« Vois, ma fille, combien il est impossible à. ceux qui n'avancent pas dans la pratique de la vertu, de ne pas reculer. En voici la raison: l'âme ne peut vivre sans amour, et ce qu'elle aime, elle s'étudie à le con-
naître et à le servir de mieux en mieux Si elle ne s'applique pas à se connaître elle-même, comment pourra-t-elle avoir une vraie connaissance de la largeur et de l'abondance de ma charité? Ne me connaissant pas, elle ne m'aime pas; nem'aimant pas elle ne me sert pas. Alors, privée de Moi, et ne pouvant demeurer sans amour, elle tombe dans le misérable amour de soimême.
« Ceux-là font comme le chien qui, après avoir .vomi ce qu'il a mangé, considère son vomissement et reprend cette immonde nourriture. A ces négligents, engourdis dans une tiédeur immense, la peur du châtiment avait fait vomir dans la sainte confession la pourriture des péchés et donné des velléités d'entrer dans la voie de la vérité. Mais, parce qu'ils n'avançaient pas, ils ont dû revenir en arrière. Alors, jetant le regard de leur intelligence sur leur vomissement, ils oublient de regarder le châtiment pour considérer de nouveau le plaisir de leurs sens; ils en perdent la crainte, ils avalent leur vomissement et nourrissent leurs sentiments et leurs désirs de leurs propres immondices. Ils sont bien plus coupables que les autres^
« Voilà comment je suis iniquement outragé par mes créatures. Aussi, mes fils bienaimés, je veux que vous ne modériez pas vos
désirs; qu'ils croissent, au contraire! Nourrissez-vous à la table du saint désir (1). Debout, ô vous mes vrais serviteurs! Apprenez de Moi, le Verbe, à charger sur vos épaules, les brebis perdues et à les rapporter au prix de vos peines, de nombreuses veilles et prières. C'est ainsi que vous passerez par Moi qui suis le pont. Vous serez fils et époux de ma vérité. Et je répandrai en ^ous une sagesse et une lumière de foi, qui, en vous donnant la parfaite connaissance de la vérité, vous permettront d'acquérir toute perfection. »
Ensuite, il plut à la bon'.é et à l'amour de Dieu de me manifester Lui-même et ses secrets Ces secrets, très doux Père, la langue est incapable de les dire, l'intelligence en
(1) Sainte ( latberine a expliqué cette expression dans une autre lettre: «L'âme, éprise d'amour, ne cherche pas sa propre consolation, ni spirituelle, ni temporelle, mais comme quelqu'un qui a renoncé à sa propre volonté, elle ne refuse aucune fatigue d'où qu'elle vienne . au milieu des peines et des opprobres, de beaucoup d'attaques du démon et des murmures des hommes, elle prend sur la table de la croix la nourriture de l'honneur de Dieu et du salut des âmes. Elle ne demande aucune récompense ni à Dieu ni aux créatures. Elle ne sert pas Dieu pour son propre plaisir, ni le prochain pour son propre intérêt, mais par pur amour. Elle se perd elle-même, elle s« dépouille du vieil homme, c'està-dire de la sensualité, pour revêtir l'homme nouveau, le doux Christ Jésus. Voilà ceux qui se nourrissent à la table du saint désir. (Lettre à Guil'aume d'Angleterre, 64).
est éblouie tant son regard est étroit; ils enflamment tellement le désir que toutes les puissances de Pâme crient d'une seule voix qu'elles veulent quitter la terre si pleine d'imperfection et qu'elles s'élancent pour rejoindre leur fin et goûter avec les élus la souveraine et éternelle Trinité, là où Ton donne à Dieu gloire et louange, où brillent les vertus, le zèle affamé et le désir des ministres véritables et des parfaits religieux, qui, pendant cette vie, ont paru sur le (candélabre de la sainte Eglise comme des flambeaux [ardents et éclairant le monde entier.
Hélas! /mon Père, combien différents, ceux d'aujourd'hui! Poussé par son infinie justice, Dieu se plaignait de ceux-ci :
« Ils se sont rendus, disait-il, semblables aux mouches, bêtes si grossières qu'après s'être posées sur des choses douces et odoriférantes, elles courent sur d'autres dégoûtantes et immondes. Ainsi ces iniques: ils sont à même de savourer la douceur de mon Sang, ils mangent à la table de l'autel où ils conservent et administrent mon Corps et les autres sacrements de la sainte Eglise — Sacrements si pleins de parfums, si doux et si suaves, que l'âme sincère qui les goûte reçoit la vie et ne peut vivre sans eux. — Mais à peine levés de cette table de
l'autel, ils se plongent dans une telle impureté et souillent tellement leur âme et leur corps, que non seulement j'ai horreur de tant d'iniquité, mais que les démons même prennent à dégoût un aussi misérable désordre. »
Lorsque la divine Bonté, Père très cher, eut ainsi répondu à ces trois demandes, elle répondit à une quatrième qui implorait le secours de 'la divine Providence en faveur d'une âme dans une circonstance particulière. Je ne peux vous le raconter par lettre, mais je vous le dirai de vive voix, si la grâce et la miséricorde de Dieu ne séparent pas mon âme de mon misérable corps avant que je vous voie. Ce corps est un mauvais ennemi qui mène un combat constant contre l'esprit, et vous savez que je dis la vérité lorsque je regarde comme une grâce d'en être délivrée.
Je vous disais donc que la Vérité éternelle a daigné répondre à ma quatrième demande et satisfaire mon ardent désir. Elle disait:
«. Ma fille, ma providence ne manquera jamais à qui voudra l'accepter, c'est-à-dire à ceux qui ont pleine confiance en Moi et m'appellent en vérité, non seulement des lèvres, mais du cœur, dans la lumière de la très sainte foi. Ils ne me goûteront pas dans ma très sainte providence ceux qui se contentent de crier: Seigneur! Seigneur! S'ils
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n'ont d'autre vertu pour appuyer leur prière, je ne les connaîtrai pas d'une connaissance de miséricorde, mais de justice. Mais s'ils ont confiance en moi, ma providence ne leur manquera pas.
Je veux que tu voies quelle patience il me faut pour supporter mes créatures, elles, que j'ai créées à mon image et ressemblance avec une si grande douceur d'amour. »
Alors, pour obéir à l'ordre divin, cette âme plongea le regard de son intelligence dans l'abîme de la Charité: elle voyait comment Dieu est la souveraine Bonté, comment, par pur amour, il a créé et puis racheté avec le sang de son Fils toutes les créatures raisonnables et comment ce même amour est la source de tous ses dons, épreuves et consolations, tous procédant de l'amour et ordonnés par lui à un seul but, le salut de l'homme.
Et Dieu disait :
« Le Sang répandu par vous, manifeste cette vérité (1). Mais ceux qu'aveugle l'amour d'eux-mêmes se scandalisent et se révoltent: ils prennent en mal et croient voulu par la haine pour leur malheur et leur ruine ce que je fais par amour et pour leur bien en vue de les sauver des peines éter-
(1) Cette vérité que toul vient de l'Amour inliui.
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nelles et de leur faire gagner la vie qui ne passe pas. Pourquoi donc se plaignent-ils de mot et haïssent-ils ce qu'ils devraient: vénérer ? Pourquoi jugent-ils mes jugements secrets qui sont la droiture même ?
« Ils ressemblent à des aveugles qui par le toucher ou par le goût ou le son de la voix, voudraient juger de la nature des choses, en s'en tenant à ces sens inférieurs et bornés. Ils ne veulent pas s'en rapporter à celui qui a la lumière. Dans leur folie, ils ne veulent se conduire qu'en touchant de la main. Mais le toucher est trompeur: il n'a pas la lunvere pour distinguer les couleurs. Pareillement, le goût peut être induit en erreur: il ne voit pas l'insecte immonde qui se pose sur les aliments. L'oreille se laisse séduire par la douceur du son parce qu'elle ne voit pas le chanteur dont le chant peut donner la mort à qui s'abandonne à son charme.
« Ainsi font ces aveugles qui ont perdu la lumière de la raison (1): ils tâtent, avec la main des sens, les plaisirs du monde et les jugent bons. Mais comme ils ne voient pas, ils ne se rendent pas compte que ces plaisirs sont une étoffe garnie d'une telle
(i) Non pas la lumière naturelle qui éclaire la raison, mais la lumière surnaturelle qui éclaire la raison dos chrétiens, c'est-à-dire la foi. .
quantité d'épines, de misères et de chagrins que le cœur qui les possède est insupportable à lui-même.
« La bouche du désir désordonné convoite ces plaisirs qu'elle croit doux et agréables : elle ne voit pas que, sur eux, grouille un essaim immonde de péchés mortels qui infectent l'âme. Si cette âme n'ouvre les yeux à la lumière de la foi pour aller se purifier dans le Sang, c'est la mort éternelle.
« La voix de l'amour-propre est une chanson bien douce, car l'âme suit d'elle-même l'amour de la sensualité, mais chanson qui l'abuse: l'âme se trouve bientôt dans l'abîme, prise -dans les liens du péché et livrée à ses ennemis. Car ceux qu'aveugle l'amourpropre et la confiance en leur propre sagesse, ne s'attachent pas à Moi qui suis leur voie et leur guide, la vie et la lumière, Moi que ne trompe jamais et qui préserve des ténèbres ceux qui marchent en Moi. Ils n'ont pas confiance en Moi qui ne veux que leur sanctification. Je leur donne ou je permets tout par amour et ils ne cessent de se scandaliser de Moi. Je les supporte avec patience et je les conserve; je les aime malgré qu'ils ne m'aiment pas. Eux, cependant, ils me poursuivent sans relâche de leurs révoltes, de leur haine, de leurs mur-
mures et d'une multitude d'infidélités. Mes desseins les plus secrets, tous ordonnés suivant la justice et inspirés par l'amour, ces aveugles qui ne se connaissent pas eux-mêmes, veulent les scruter ! Leurs vues sont fausses car qui ne se connaît pas soi-même ne peut en vérité me connaître ni comprendre mes jugements.
« Veux-tu savoir, ma fille, combien le monde se trompe sur les mystères de ma providence ? Ouvre l'œil de l'intelligence et regarde en Moi. »
Je fixais mon regard, avec un ardent désir. Il me montra quelle aurait été la damnation de celui qui était le sujet de cet accident et pour lequel j'avais prié et il me dit:
«'Je veux que tu le saches: c'est pour le sauver de cette damnation éternelle que j'ai permis cet accident. J'ai voulu qu'avec son sang, il trouvât la vie dans mon Sang. Je n'avais pas oublié le respect et l'amour qu'il portait à Marie, ma très douce Mère. C'est donc par miséricorde que j'ai procuré cet accident. Or, les ignorants le qualifient de cruauté. Mais leur jugement procède de l'amour d'eux-mêmes qui les aveugle. Ils ne connaissent pas la Vérité. Ils la connaîtraient s'ils voulaient dissiper cette nuée et ils l'aimeraient; ils n'auraient que du respect pour
tout ce qui leur arrive et, au moment Je la moisson, ils en recueilleraient le fruit.
« Toujours, en cette occasion comme en d'autres, ô mes fils, j'exaucerai vos désirs persévérants. Ma providence sera près de vous, peu ou beaucoup, selon la mesure de votre confiance en Moi. Je dépasserai même cette mesure pour satisfaire le désir de mes serviteurs qui me prient pour le prochain. Je ne méprise pas ceux qui m'implorent humblement pour eux ou pour les autres. C'est pour cela que je t'invite à me demander miséricorde pour le prochain et pour le monde entier. O ma fille, conçois et enfante ! Enfante une race d'hommes qui haïssent le péché et m'aiment d'un amour qui défaille et qui meurt ! »
Alors, ô très cher et très doux Père, à contempler et à entendre de si grands secrets de la douce Vérité première, il me parût que mon cœur s'en allait. Je meurs et je ne puis mourir. Ayez compassion de votre malheureuse fille qui souffre cruellement de voir tant offenser Dieu et n'a personne devant qui épancher son cœur. Mais le Saint-Esprit m'a donné au-dedans le soutien de sa clémence et au dehors la consolalation de vous écrire. Tous ensemble, fortifions-nous dans le Christ, le doux Jésus, et les peines nous seront un rafraîchissement.
Acceptons sans négligence, avec un vif empressement, la douce invitation divine. Mon doux Père, réjouissez-vous d'être si tendrement appelé. Souffrez sans vous affliger, avec patience et allégresse: vous serez l'époux de la Vérité et la consolation de mon âme. Autrement vous n'auriez pas la grâce et vous me tiendrez dans une grande amertume. Aussi vous ai-je dit que je désire vous voir disciple et amant de la Vérité. Je termine.
Demeurez dans la douce et sainte dilection de Dieu.
A la suite de cette lettre évidemment achevée les diverses éditions ajoutent quelques lignes qui appartenaient peut-être à une autre lettre perdue. Ici elles ne sont manifestement pas à leur place. Elles ont été écrites à ia Rocca d'Orcia, où Catherine était l'hôte des Salimbeni. après que le Frère Raymond eut quitté Sienne pour Rome, en octobre 1377, c'est-à-dire un an avant la lettre précédente. Catherine y raconte comment elle apprit miraculeusement à écrire. Les voici :
•Bénissez le Frère Matthieu dans le doux Christ Jésus. Cette lettre, et une autre que je vous ai envoyée, ont été écrites de ma main dans l'île de la Rocca, avec beaucoup
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de soupirs et une telle abondance de larmes que mes yeux n'y pouvaient plus voir. Mais j'étais remplie d'admiration de ce que la bonté de Dieu accomplissait en moi, dans la contemplation de sa miséricorde envers les créatures raisonnables et les largesses de sa providence à mon égard. Alors que mon ignorance me privait de la consolation de vous écrire, il m'en a donné la faculté afin qu'en descendant de l'extase, j'eusse quelqu'un avec qui soulager un peu mon cœur et l'empêcher d'éclater. Ne voulant pas encore me retirer des ténèbres de cette vie, il a formé cette science dans mon esprit d'une manière merveilleuse, comme fait le Maître pour l'enfant auquel il présente un modèle. A peine m'aviez-vous quittée, je commençai ainsi d'apprendre comme en sommeil, avec le secours du glorieux évangéliste Jean et de Thomas d'Aquin. Pardonnez-moi de trop vous écrire: la main et la langue sont d'accord avec le cœur. Doux Jésus. Jésus Amour.
La lettre suivante montre, mieux que tout autre peut-être, la nature des relations qui unissaient sainte Catherine et le bienheureux Raymond. Notre-Dame Je lui avait donné comme confesseur: à cause de ce titre, elle avait pour lui un pieux respect et elle l'appelait « son très doux Père. » Mais il était en même temps son disciple dans la science surnaturelle : aussi le regardait-elle comme son fils et lui adressait-elle, affectueusement mais énergiquement. les reproches que ce saint religieux a pu parfois mériter.
La lettre suivante est adressée « au fils négligent » pour lui rappeler les obligations de son état religieux: le zèle inlassable, la charité effective envers le prochain sans distinction d'amis ou d'ennemis, la patience pour supporter les fatigues du ministère, l'amour du silence et des exercices réguliers. Avec une franchise toute pleine d'affection, Catherine pousse « son fils » à acquérir la perfection de son état « en ne cherchant que Jésus crucifié, sans s'arrêter à une créature. » (1)
(1) Cette lettre contient plusieurs passages d'une ressemblance marquée avec certaines pages du Dialogue ; ce qui nous porterait à croire qu'elle a été écrite après le Dialogue, lorsque le Frère Raymond était à Rome, comme le laisse supposer le mot de la fin.: Priez les glorieux Apôtres Pierre et Paul. Si cette conjecture était juste, la lettre aurait été envoyée entre le 15 octobre et le 25 novembre 1378.
Au nom de Jésus-Christ crucifié