ET LE FRÈRE RAYMOND AMBASSADEUR PONTIFICAL
Le schisme faisant des progrès rapides et personne ne se montrant capable de l'arrêter, Urbain VI tourna les yeux vers la vierde de Sienne comme vers son plus solide soutien et il lui demanda de venir à Rome. Catherine quitta Sienne et arriva auprès du Pape, le 28 novembre 1378, avec un assez grand nombre de ses disciples qu'elle organisa en communauté.
Elle ne devait plus quitter Rome. Les dixsept mois qu'elle vécut encore furent employés à procurer la paix de l'Eglise, à l'extinction du schisme et à la réforme du clergé. Urbain VI s'appuyait sur elle et l'on pourrait presque dire, tant était grande son influence sur le Pape, que c'est Catherine qui gouverna l'Eglise en ces temps les plus sombres de l'histoire ecclésiastique. Ces dixsept mois furent le temps de son dernier et plus rude combat en faveur de « la douce Epouse du Christ » en danger de périr.
Cependant Clément VII, élu par les cardinaux contre Urbain VI, s'était établi à Avignon. Qu'allait faire le roi de France, Charles V ? L'extinction du schisme dépendait beaucoup de sa décision qui serait cer-
t ai ne ment adoptée par son royaume et les états voisins. Le roi commença par se déclarer neutre entre les deux pontifes et soumettre la question à l'examen de l'Université de Paris. C'est afin d'obtenir une solution en sa faveur qu'Urbain VI proposa au Frère Raymond de se rendre à Paris en qualité de nonce pour exposer au roi les vraies circonstances de l'élection pontificale.
Avant d'accepter, Frère Raymond demanda à consulter Catherine. Celle-ci éprouva une grande douleur à l'idée d'une nouvelle séparation car elle aimait tendrement « son très doux Père et Fils » et elle sut surnaturellement qu'ils ne se reverraient plus ici-bas. Mais habituée à sacrifier ses affections même les plus saintes au bien de l'Eglise, elle lui dit: « Obé:ssez aux désirs du Pape. Je veux que vous vous exposiez pour défendre la vérité. »
Avant la séparation, comme autrefois Benoit et Schotastique, ils s'entretinrent longuement des choses éternelles. Puis Catherine voulut accompagner le Frère Raymond fusqu'au rivage. Lorsque le navire leva l'ancre, elle se mit à genoux et traça sur lui le signe de lu croix; puis elle demeura là quelques moments, priant et pleurant.
C'était en décembre 1378.
Quelques jours après leur séparation, Catherine écrivait au Frère Raymond à Pise, en route pour la France. Elle lui enseigne, avec la lumière de vérité, à vaincre la sensibilité ; elle l'exhorte à remplir sa mission avec grand zèle et aussi avec prudence, en parlant peu et en agissant beaucoup ; de nouveau elle l'engage à donner sa vie, s'il le faut, pour l'Eglise.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie
Père très cher dans le Christ, le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang avec le désir de vous voir, éclairé d'une lumière vraie et parfaite, tout considérer dans la lumière de Dieu. Cette vue vous donnera la connaissance de la vérité; et cette connaissance, l'amour. Et vous serez le fidèle époux de la Vérité. Sans cette lumière vous marcheriez dans les ténèbres et vous seriez l'époux, non pas fidèle, mais infidèle de la Vérité. C'est cette lumière, en effet, qui donne à l'âme la fidélité; elle la délivre des mensonges de
la sensualité; elle la fait courir, morte à ses goûts naturels, à la suite du Christ crucifié, la Vérité même; par elle le cœur, devenu grave, ferme et inébranlable, ne se laisse point entraîner à l'impatience par l'épreuve, ni à la joie déréglée par la consolation et le succès, mais garde en toute occasion la juste mesure. Celui qu'elle éclaire agit toujours avec prudence, plus heureux d'écouter des discours nécessaires que d'en prononcer d'inutiles, car il a vu dans la lumière que ce que le bon Dieu aime, c'est peu de paroles et beaucoup d'oeuvres. Sans cette lumière il n'aurait pas compris et il aurait fait tout îe contraire: peu d'oeuvres et beaucoup de discours. Son cœur aurait suivi le vent: dans la joie, livré sans retenue à la vanité; dans l'affliction, plongé en une tristesse exagérée. Il est prêt à tomber dans les pires fautes, celui qui est privé de cette lumière ; au contraire, celui qui s'éclaire à la lumière de Dieu est capable d'une haute perfection qu'il atteint en s'exerçant avec zèle à la sainte haine de lui-même et à l'amour de la vertu. Sinon, rien: la vie est imparfaite et corrompue.
C'est en considérant combien nécessaire est cette lumière, très cher Père, que j'exprimais le désir de vous voir éclairé d'une
lumière vraie et parfaite. Voulez-vous savoir avec quelle ardeur mon âme le désire? avec la même ardeur qu'elle aspire à sortir ellemême des ténèbres, à s'unir et se conformer à la lumière. Par l'amour du Christ crucifié et de Marie, la douce Mère, je vous supplie d'employer toutes vos forces à accomplir la volonté de Dieu et le désir de mon âme qui alors sera bien heureuse.
Ce n'est plus le temps de dormir mais de secouer le sommeil de la négligence, de dissiper l'aveuglement de l'ignorance, d'épouser réellement la Vérité avec l'anneau de la très sainte foi, d'annoncer la Vérité sans jamais la taire par crainte, de la répandre largement, libéralement, d'être prêt à donner votre vie, s'il le faut, enivré que vous serez du Sang de l'humble Agneau sans tache que vous puiserez au sein de son Epouse la sainte Eglise. Cette Epouse, nous la voyons toute démembrée (1). Mais j'espère dans la souveraine et éternelle bonté de Dieu qui lui rendra sains ses membres infirmes, et odoriférants ses membres corrompus. Ils seront façonnés sur les épaules des vrais serviteurs de Dieu, ceux qui aiment la Vérité au milieu des labeurs pé-
(l) Par le schisme.
nibles, des sueurs, des larmes, des humbles et continuelles oraisons. Après ces fatigues nous recevrons le soulagement: la vive joie de voir le renouvellement de cette douce Epouse.
Tais-toi, mon âme, ne parle plus. Je ne veux pas essayer, Père très cher, de vous raconter ce que ni la plume, ni la langue ne pourraient exprimer (1). Mon silence vous fera comprendre ce que je voudrais dire. Je termine. J'ai un grand désir de vous voir revenir dans ce jardin pour en extraire les épines.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus, Jésus Amour.
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(1) Ses extases et visions.
SAINTE CATHERINE DE SIENNE l39
Les partisans de Clément VII, ayant eu vent de l'ambassade du Frère Raymond, firent tout pour l'empêcher d'aboutir car ils voulaient à tout prix éviter qu'Urbain VI put instruire le roi de France dé la réalité des événements. La reine Jeanne de Naples lança ses corsaires dans le golfe de Gênes avec ordre de s'emparer du Frère. Raymond. Celui-ci toutefois put arriver à Oênes en échappant à leurs pièges d'une façon qu'il crut miraculeuse. Il en eut une grande joie et il se hâta de l'annoncer à Catherine.
Mais celle-ci, s'élevant au-dessus des pensées humaines et entraînée par son habituel et toujours plus ardent désir du martyre, répondit en exprimant le regret que le Frère Raymond n'eût pas versé son sang pour le Christ. Uniquement préoccupée de la paix de l'Eglise, elle l'exhortait à poursuivre son voyage sans souci d'aucun danger.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie,
Père très cher dans le Christ le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang avec le désir de vous
voir sortir enfin de l'enfance pour devenir un homme énergique, de vous voir renoncer à la douceur du lait pour vous nourrir de pain. L'enfant qui se nourrit de lait est incapable de résister sur le champ de bataille, il n'aime qu'à jouer avec d'autres enfants: ainsi l'homme qui se complait dans l'amour de soi-même ne désire que boire le lait des consolations spirituelles et temporelles; c'est un enfant qui s'amuse avec des enfants. Mais s'il devient un homme en se dégageant de la mollesse de l'amourpropre, il se nourrit de pain avec la bouche du saint désir, il le mâche avec les dents de la haine et de l'amour, et plus ce pain est dur et rassis, plus il l'aime. Oh! combien il s'estime heureux quand il voit ses gencives saigner! Devenu fort, il prend les mœurs des forts. Sérieux, grave, attentif, il court avec eux au combat. Désormais sa seule joie est de lutter pour la vérité. Son bonheur est de souffrir et, à l'exemple du doux saint Paul épris d'amour, de se glorifier des nombreuses tribulations qu'il supporte pour la vérité.
Ceux-là n'ont plus voulu de lait. Sur leurs membres brillent les stigmates du Christ dont ils suivent la douce doctrine. En pleine tempête ils sont dans le calme; dans l'amertume ils savourent une délicieuse dou-
ceur; avec une \ile et mesquine marchandise ils acquièrent des richesses immenses. Quand il les frappe et les déchire, le monde ne fait que les aider à se recueillir et à s'unir plus intimement à Dieu. Plus la calomnie les poursuit, plus ils exultent dans la vérité. Quand ils souffrent de la faim, de la nudité, des injures, des mauvais traitements et des outrages, leur âme merveilleusement s'engraisse de Ja nourriture immortelle. Leur vêtement, c'est le feu de la divine Charité: ils ne rougissent plus de la nudité de l'amour-propre qui dépouille l'âme de toute vertu. C'est dans l'humiliation et les coups qu'ils trouvent leur gloire.
Le pain qu'ils mangent est rassis mais non pas sec. S'il était sec, les dents ne le pourraient mâcher qu'avec peine et petit profit: aussi le trempent-ils dans le Sang du Christ crucifié, à la fontaine de son cœur. Comme enivrés d'amour, ils courent tremper le pain rassis des tribulations dans ce précieux Sang. Ils cherchent seulement le meilleur moyen de donner gloire et louange à Dieu, et comme ils voient que le temps des tribulations abondantes permet à la vertu de donner les preuves les plus certaines et les plus glorieuses pour Dieu, eux et la tribulation s'embrassent. Ils savent d'ailleurs
que la douleur les conforme au Christ mieux que le plaisir.
Ainsi donc, mon doux et bien-aimé Père, levons-nous de sommeil de la négligence, le cœur contrit et en même temps reconnaissant des bienfaits et grâces nouvelles et anciennes reçues de Dieu et de Marie, la Mère: c'est d'Elle, je vous l'affirme, que vous avez reçu cette dernière grâce par laquelle Dieu vous a voulu manifester le feu de son amour. A cet amour, dans la lumière de la très sainte foi, abandonnez-vous plus entièrement, plus généreusement, pour la gloire de Dieut pour l'exaltation de la sainte Eglise et du véritable vicaire du Christ, le pape Urbain VI. Dilatez-vous dans l'espérance. Mettez votre confiance à l'abri de toute crainte, non pas en l'homme ou en votre habileté humaine, mais en la providence et le secours divin.
. Dieu vous a voulu faire connaître votre propre imperfection et il vous a fait voir que vous n'êtes encore qu'un enfant à la mamelle et non un homme qui se nourrit de pain. S'il avait vu que Vous aviez des dents pour manger du pain, il vous en aurait donné comme il l'a fait à vos autres compagnons. Vous n'étiez pas digne de combattre sur le champ de bataille; comme un enfant, on vous a retiré en arrière, et vous, volontiers
vous avez fui et vous vous êtes réjoui comme d'une grâce de ce que Dieu accordait à votre faiblesse. O mon méchant petit Père, quel bonheur c'aurait été pour votre âme et pour la mienne si avec votre sang vous aviez cimenté une pierre de la Sainte Eglise, par amour du Sang! Vraiment nous avons sujet de pleurer que notre peu de vertu nous ait privés d'un si grand bien!
Arrachons donc nos dents de lait pour prendre les fortes dents de la haine et de l'amour. Prenons la cuirasse de la charité et le bouclier de la très sainte foi. Comme des hommes faits, courons au champ de bataille; tenons ferme, avec une croix devant et une croix derrière pour ne pas fuir. Si nous sommes forts et armés, on ne nous éloignera pas du combat.
Et afin que Dieu nous accorde cette grâce, à vous, à moi et aux autres, aujourd'hui même, nous commencerons à offrir nos larmes et notre ardent désir: désir plein de douceur car nous le remercierons de ses récents bienfaits, mais aussi plein d'amertume à cause de notre imperfection qui nous a privés d'un si grand bonheur.
Noyez-vous dans le sang du Christ crucifié. Baignez-vous dans le Sang. Enivrez-vous du Sang. Revêtez-vous du Sang. Gémissez sur vous dans le Sang. Ré-
jouissez-vous dans le Sang. Croissez et fortifiez-vous dans le Sang. Perdez votre faiblesse et votre aveuglement dans le Sang de l'Agneau immaculé. Et dans la lumière courez, preux chevalier, chercher l'honneur de Dieu, la prospérité de la sainte Eglise et le salut des âmes dans le Sang. Je termine. Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus, Jésus Amour.
Si les ardentes lettres de Catherine donnaient du courage au Frère Raymond, elles ne supprimaient pas les obstacles à son entreprise. Les corsaires de Clément VII étant en embuscade autour de Gênes, force fut au Bienheureux de continuer la route par terre. Il alla ainsi de Gênes à Vintimille. Mais là, un Frère de son Ordre l'avertit qu'il ne pouvait aller plus loin sans tomber dans un piège et être massacré. Il rebroussa chemin et retourna à Gênes.
Catherine l'ayant appris, elle lui écrivit pour lui reprocher son retour et lui inspirer un plus complet mépris de la vie. Elle aurait voulu qu'il poursuivit sa route à tout prix car c'était le moment de mourir pour l'Eglise. A la fin de la lettre elle s'excuse de lui faire des reproches et elle le supplie d'y voir, non pas une diminution, mais un accroissement de son affection pour lui puisqu'elle lui désirait la plus grande des grâces, le martyre. Elle s'accuse d'être elle-même la cause de tous les maux de l'Eglise.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie,
Père très cher dans le Christ le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je vous écris dans son précieux Sang, avec le désir de voir en
vous la lumière de la très sainte foi. C'est cette lumière qui nous montre la voie de la vérité. Sans elle aucun désir, aucun exercice, aucune action ne porterait de fruit et n'atteindrait le but proposé, tout serait imparfait, nous n'avancerions pas dans la charité envers Dieu et le prochain. La raison, me semble-t-il, en est que à la mesure de la foi répond celle de l'amour, à la mesure de l'amour, celle de la foi. Celui qui aime demeure, toujours fidèle à celui qu'il aime et il le sert jusqu'à la mort.
Cela me fait comprendre que je n'aime pas vraiment Dieu ni les créatures pour Dieu. Si je l'aimais en vérité, ma fidélité irait jusqu'à me faire mourir mille fois par jour, si c'était utile et possible, pour la gloire et la louange de son nom; je ne manquerais pas de foi; par amour de Dieu, de la perfection et de la sainte Eglise, je m'appliquerais à souffrir. J'aurais confiance que Dieu se fera mon protecteur et mon défenseur comme il le fut des glorieux* martyrs qui couraient avec allégresse aux tourments. Si j'étais fidèle, je ne craindrais rien, je tiendrais pour certain que Dieu est pour moi ce qu'il fut pour eux: sa puissance serait-elle affaiblie? Ne saurait-il plus pourvoir à mes besoins? C'est parce que je ne l'aime pas que je ne me confie pas en Lui en vérité. La crainte
de mes sens prouve la tiédeur de mon amour. La lumière de la Foi en mon âme est obscurcie par mes infidélités envers mon Créateur et ma confiance en moi-même. Je le confesse et je ne peux le nier, cette racine n'est pas extirpée de mon âme; et c'est l'obstacle aux oeuvres que Dieu veut accomplir en moi et à celles dont il veut me confier Topération, œuvres pour cela impuissantes à atteindre la glorieuse et utile fin que Dieu se propose.
Hélas! Hélas! mon Seigneur. Malheur à moi, misérable! Vais-je donc demeurer ainsi toujours et partout et en tout état? Mon infidélité continuera-t-elle à fermer le chemin à votre Providence? Oui certainement si votre miséricorde ne me détruit pour me refaire à neuf. Détruisez-moi donc, Seigneur, brisez la dureté de mon cœur: je ne veux plus • être un obstacle à vos opérations.
Mon très cher Père, je vous supplie de prier instamment pour que tous deux nous nous noyions dans le Sang de l'humble Agneau qui nous rendra forts et fidèles. Nous brûlerons du feu de la divine Charité; nous serons, avec l'aide de la grâce, ouvriers utiles et non destructeurs et corrupteurs; fidèles à Dieu, nous donnerons la preuve que nous nous confions en son aide et non en notre habileté ou en celle des hommes.
Cette même foi nous fera aimer les créatures, car, comme la charité envers le prochain procède de la charité envers Dieu, la foi commune et particulière procède de l'amour; je veux dire de même qu'il y a une foi générale que nous donnons à l'ensemble des créatures, il y a en ceux qui s'aiment plus intimement une foi particulière qui, outre l'amour commun, a mis entre nous un amour spécial. Cet amour est la preuve de la foi, une preuve si éclatante, que l'un ne peut s'imaginer que l'autre veuille autre chose que son bonheur et qu'il demeure persuadé que son ami fait tout auprès de Dieu et des créatures pour le rendre heureux, pour procurer en lui la gloire divine et la sanctification de son âme et pour obtenir que Dieu l'aide et augmente sa constance et s'il vient à augmenter son fardeau. Un ami porte en lui-même cette foi que rien jamais ne peut diminuer, ni les accusations des hommes, ni les tromperies du démon, ni aucun changement de lieu.
Agir autrement, c'est montrer qu'on n'aime Dieu et le prochain que d'un amour imparfait.
Si j'ai bien compris votre lettre, vous avez eu beaucoup à combattre contre des pensées trompeuses inspirées par le démon et par votre propre sensibilité. Vous avez
pensé que le fardeau est au-dessus de vos forces et que vous n'êtes pas de taille à être mesuré à ma mesure. Et vous vous êtes mis à douter et à vous demander si mon affectueuse charité pour vous n'était pas altérée. Votre erreur même montrait que mon affection croissait et que la vôtre diminuait. Car je vous aime comme je m'aime, en croyant ardemment que dans sa bonté Dieu suppléera à votre insuffisance. S'il ne l'a pas fait, c'est que vous vous êtes arrangé pour jeter le fardeau à terre. Quelles n'ont pas été vos habiletés pour masquer votre manque de foi et votre faiblesse? Mais vous n'avez pu me les cacher. Tant mieux si je suis seule à m'en apercevoir. Je vous montre ainsi que mon amour pour vous ne fait qu'augmenter.
Mais comment avez-vous pu assez méconnaître les choses pour admettre même le moindre de ces doutes? Auriez-vous jamais dû croire que je voulais autre chose que la vie de votre âme? Qu'avez-vous fait de la foi dont vous étiez toujours animé et que vous devez avoir? Pourquoi avez-vous perdu la certitude où vous étiez que tous les événements, ceux de minime importance comme les plus grands, sont à l'avance connus et déterminés par Dieu ?
Si vous aviez été fidèle, vous ne seriez pas
tombé dans de si graves hésitations et vous n'auriez douté ni de Dieu ni de moi ; mais fils de fidèle et prompte obéissance, vous seriez allé de l'avant pour faire ce qui vous était possible. Et si vous n'aviez pu marcher debout, vous auriez marché sur Vos mains et vos pieds; si vous n'aviez pu voyager en religieux, vous l'auriez fait en pèlerin; et quand l'argent vous aurait ma'nqué, vous auriez demandé l'aumône. Cette obéissance fidèle aurait porté plus de fruits devant Dieu et dans le cœur des hommes que toutes les précautions humaines. Ce sont mes péchés qui y ont mis obstacle.
Je sais bien cependant que malgré votre faiblesse vous avez toujours eu le bon et saint désir de mieux accomplir la volonté de Dieu et celle du Pape Urbain VI, le Christ de la terre. Mais j'aurais voulu que, sans vous arrêter, vous vous fussiez aussitôt mis en route par les moyens que vous aviez. Jour et nuit, Dieu me forçait à m'occuper de beaucoup d'autres affaires qui toutes échouent à cause de la négligence de ceux qui en sont chargés et surtout à cause de mes péchés, perpétuel obstacle au bien.
Hélas! nous sommes noyés dans le flot montant des iniquités qui seront durement châtiées. Je vis dans la douleur. Que la miséri-
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corde de Dieu m'arrache vite à cette vie ténébreuse !
Dans le royaume de Naples(l), le dernier effondrement est pire que le premier. Tant de maux se préparent que Dieu y portera remède car sa pitié le porte, en révélant le mal, à montrer le remède à prendre. Mais, je vous l'ai dit, l'abondance de mes péchés arrête tout bien. J'aurai là-dessus beaucoup à vous dire, si, avant votre retour, Dieu ne me fait pas la très grande grâce de m'enlever à la terre.
Oui, j'aurais voulu que vous fussiez allé de l'avant. Toutefois je demeure en paix car je suis sûre que rien n'arrive sans un secret dessein de Dieu et j'ai déchargé ma conscience en faisant tout pour qu'on éclairât le roi de France. Que la clémence de l'Esprit-Saint fasse ce que nous n'avons pas fait, nous, ses mauvais ouvriers.
Le Saint Père a bien goûté le projet d'ambassade auprès du roi de Hongrie et il avait décidé de vous en charger, vous et vos compagnons. Aujourd'hui, je ne sais pourquoi, (il a changé d'avis et il vous demande de rester où vous êtes en y faisant
(1) La reine Jeanne de Naples, d'abord favorable au Pape d'Avignon, avait fait mine de se tourner vers Urbain VI. Mais c'était pure attitude politique. Bientôt elle se déclara ouvertement et violemment contre le Pape de Rome.
le plus de bien possible. Je vous pris d'être sans inquiétude.
Renoncez à vous-même, à toute joie et consolation personnelles. Gémissons sur ces morts. Avec les liens des saints désirs et des humbles oraisons enchaînons les mains de la Justice divine, le démon et la concupiscence. Nous nous sommes offerts comme des morts dans le jardin de la sainte Eglise au jardinier, le Christ de la terre : faisons donc comme les morts. Un mort ne voit pas, n'entend pas, ne sent pas. Avec le glaive de la haine et de l'amour, tâchez de vous tuer, pour ne pouvoir plus entendre les injures, les outrages et les reproches des persécuteurs de la sainte Eglise, pour ne plus voir les impossibilités de votre devoir, ni les épreuves probables. Mais voyez à la lumière de la foi que vous pouvez tout par le Christ crucifié et que jamais Dieu n'impose un fardeau au-dessus de nos forces. Sous les fardeaux pesants nous devons nous réjouir car nous recevons alors le don de force. L'amour des épreuves fait évanouir le sentiment de la douleur. Ainsi tout à fait morts, nous trouverons dans ce jardin notre nourriture. Que mon âme sera alors heureuse !
Je vous le dis, mon très doux Père, que nous le voulions ou non, le temps présent
nous invite à mourir. Ne soyez donc plus vivant. Faites expier les souffrances dans la souffrance; faites croître dans la souffrance la joie du saint désir qui fera s'écouler notre vie dans la soif de souffrir et donnera spontanément notre corps en pâture aux bêtes; je veux dire que l'amour de la perfection nous livrera volontairement aux mains et à la langue des méchants, à l'exemple de ceux qui, morts à eux-mêmes, ont cultivé ce jardin et l'ont arrosé d'abord de leurs larmes, de leurs sueurs et enfin de leur sang. Et moi, ô malheureuse vie, parce que je n'y avais pas versé l'eau de mes larmes et de mes sueurs, je n'ai pas été jugée digne de l'arroser de mon sang. Je veux changer: il faut renouveler notre vie et accroître le feu du désir.
Vous me demandez de prier la divine Bonté d'allumer en vous l'ardeur de Vincent, de Laurent, du doux Paul et de l'aimable Jean: alors, assurez-vous, vous accomplirez de grandes choses. Faites-le et je serai heureuse. Il est bien vrai que sans ce feu intérieur vous ne ferez rien, ni petite ni grande chose, et aucune joie ne me viendra de vous. Et c'est parce que l'expérience me confirme que telle est bien la vérité que je me sens toujours plus stimulée par une vive sollicitude en la douce présence de
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Dieu. Si vous aviez été près de moi, je vous l'aurais clairement montré et je vous aurais donné plus que des paroles.
Je me réjouis et je veux que vous vous réjouissiez: puisque ce désir augmente, c'est que Dieu, toujours favorable aux vrais et saints désirs, veut l'accomplir en vous et en moi, pourvu qu'en ouvrant l'œil de l'intelligence à la lumière de la très sainte foi, vous preniez une vraie connaissance de sa divine volonté. Cette connaissance suscitera l'amour; et l'amour, la fidélité; aucun artifice du démon n'assombrira votre cœur.
La fidélité vous fera accomplir pour Dieu de grandes choses et mener à bien vos entreprises; s'il y a échec, ce ne sera pas de votre faute. Cette lumière vous rendra prudent, modeste et grave dans vos paroles, vos relations, vos œuvres et toute votre conduite; mais sans elle vous serez tout le contraire et vous échouerez partout.
C'est pour cela que je désire et que je veux voir en vous la lumière de la très sainte foi. Oui, je le veux; et parce que je vous aime plus que vous ne pouvez le comprendre pour vous sauver, parce que je désire d'un grand désir votre perfection, je vous le demande souvent mais plus volontiers je vous y forcerais, si je pouvais. C'est pour cela que je vous adresse des reproches
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destinés à vous faire continuellement rentrer en vous même. Je m'applique et je m'appliquerai à vous faire prendre, pour la gloire de Dieu, le fardeau des parfaits et à obtenir de la divine Bonté qu'elle vous mène jusqu'au suprême degré de la perfection, je veux dire jusqu'à verser votre sang dans la sainte Eglise, que l'esclave sensibilité le veuille ou non. Perdez-vous dans le Sang du Christ crucifié. Supportez mes défauts et mes discours avec une bonne patience. Si l'on vous montre vos défauts, réjouissez-vous et remerciez la divine Bonté de vous avoir donné quelqu'un qui vous cultive et qui veille sur vous en sa présence.
Vous m'écrivez que l'Antéchrist et ses membres font tout pour s'emparer de vous. Ne vous en troublez pas: Dieu n'est-il pas assez puissant pour leur ôter la lumière et la force nécessaires à l'accomplissement de leur dessein ? Vous savez bien d'ailleurs que vous n'êtes pas digne d'un si grand bonheur. N'ayez donc pas peur. Confiance! La douce Marie et la Vérité seront toujours pour vous.
Vile esclave postée sur le champ où le sang des martyrs a coulé par amour du Sang(l) et où vous m'avez laissée pendant
(1) Aux débuts du Christianisme de nombreux martyrs furent sacrifiés à r\ome.
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que vous alliez à Dieu, je ne cesserai de travailler pour vous. Je vous en supplie, que votre conduite ne m'oblige pas à pleurer et à rougir de vous devant Dieu.
Quand il s'agit de promettre des œuvres et des souffrances pour la gloire de Dieu, vous vous montrez un homme: ne soyez donc pas une femme lorsque nous en venons à la réalisation. Je me plaindrais de vous au Christ crucifié et à Marie. Prenez garde que Dieu vous traite comme il a traité l'abbé de Saint-Anthime: sous couleur de ne pas tenter Dieu, la peur a poussé cet abbé à quitter Sienne; il est venu à Rome croyant fuir la prison et se mettre en sûreté; et voilà qu'il a été jeté en prison avec le châtiment que vous savez. Ainsi sont corrigés les cœurs pusillanimes. Soyez donc tout viril: digne de la mort.
Je vous prie de me pardonner si je vous ai dit quelque chose contre l'honneur de Dieu ou le respect que je vous dois: l'amour est mon excuse. Je termine.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu. Je vous demande votre bénédiction.
Doux Jésus, Jésus Amour.
SAINTE CATHERINE DE SIENNE i5"J
Rentré à Gênes, le Frère Raymond demanda à Urbain VI ce qu'il fallait faire. Le Pape lui ordonna de demeurer quelques temps à Gênes pour prêcher la croisade contre les schisma tiques.
Sachant que sa fin approchait (elle devait mourir quelques semaines après) Catherine écrivit au Frère Raymond pour lui faire ses recommandations suprêmes. Elle lui raconte ses souffrances et ses consolations, elle lui confie sa famille spirituelle, elle le supplie de se dévouer sans réserve au service de l'Eglise et elle l'assure qu'elle ne cessera, après sa mort, de veiller sur lui.
Cette lettre, écrite le 15 février 1380, est son testament à la fois de mère et de fille spirituelle du Frère Raymond.
Au nom de Jésus-Christ crucifié et de la douce marie.
Très cher et très doux Père dans le Christ, le doux Jésus,
Moi, Catherine, servante et esclave des serviteurs de Jésus-Christ, je Vous écris dans son précieux Sang avec le désir de vous voir une colonne nouvellement fondée dans le jardin de la sainte Eglise, en étant ce
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que vous devez être, le fidèle époux de la Vérité. Alors mon âme sera heureuse. Aussi je ne veux pas que vous tourniez la tête en arrière pour aucune adversité ou persécution, mais que l'adversité soit votre gloire. C'est la souffrance qui manifeste la constance de notre amour; elle est le moyen de rendre gloire à Dieu. Père très cher, voici le moment de se perdre totalement, de n'avoir plus une pensée pour soi, à l'exemple de ces glorieux ouvriers qu'un grand amour et un grand désir poussaient à donner leur vie, à arroser de leur sang le jardin de l'Eglise, à demeurer jusqu'à la mort dans les humbles oraisons et la souffrance. Je ne veux pas vous voir, timide, avoir peur de votre ombre. Soyez vaillant soldat. Désormais ne secouez plus le joug de l'obéissance que vous a imposé le Souverain Pontife. Faites aussi dans l'Ordre ce que vous verrez être à la gloire de Dieu. L'infinie Bonté de Dieu vous le demande et vous a placé là dans ce seul but. Considérez les immenses besoins de la sainte Eglise, en tout abandonnée, seule. La Vérité me l'a fait voir, comme je vous l'ai écrit dans une autre lettre. Et parce que l'Epouse est seule, seul aussi est l'Epoux.
O très doux Père, je ne vous cacherai pas les grands mystères de Dieu, je vous en
ferai le récit le plus bref possible, autant que ma pauvre langue le pourra. Je vous dirai aussi ce que je veux que vous fassiez. N'ayez pas de peine de mes paroles car je ne sais ce que la divine Bonté va faire de moi, si Elle me laissera ou me rappellera à Elle.
Mon Père, mon Père et mon très doux Fils, Dieu a (accompli d'admirables mystères depuis le jour de la Circoncision jusqu'à aujourd'hui, si prodigieux que je ne pourrais jamais les raconter. Je les laisse pour vous écrire rapidement ce qui s'est passé le dimanche de la Sexagésime, mystères tels que jamais, me semble-t-il, je ne supporterais leur retour. Si grande était la douleur de mon cœur, que je déchirais violemment ma tunique et je m'agitais dans la chapelle comme une personne hors d'elle-même. Si on eût voulu me retenir, on m'aurait ôté la vie.
Le lundi soir, pressée d'écrire au Christ de la terre et à trois cardinaux, je me fis aider et j'allai dans la cellule. Mais quand j'eus fini la lettre au Christ de la terre, impossible d'écrire davantage tant augmentaient les souffrances de mon corps. Peu après commencèrent les attaques des démons si terribles que j'étais toute étourdie; ils laissaient aller leur rage contre moi comme
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si c'était ce ver de terre qui leur arrachât ce qu'ils tiennent depuis si longtemps dans la sainte Eglise (1). Si fortes étaient cette terreur et la souffrance de mon corps que je voulus fuir de la cellule et retourner à la chapelle, comme si la cellule eut été cause de mes peines.
Je me levai donc et, ne pouvant m/archer, je m'appuyai sur mon fils Barduccio. Aussitôt je fus jetée à terre et il me sembla que l'âme avait quitté mon corps; mais non pas comme autrefois, car alors mon âme goûta le bonheur des Bienheureux en participant avec eux à la jouissance du Bien Suprême (2); tandis qu'à présent elle était comme une chose isolée car elle ne paraissait pas être dans mon corps et je regardais mon corps comme appartenant à un autre. Voyant la peine de celui qui était avec moi, mon âme voulut savoir si elle pourrait se servir du
(1) Voir dans la Légende du B. Raymond (IIP Part. Il' Chap.) le récit du martyre que^ par la permission de Dieu, les démons infligèrent à Catherine durant les dernières semaines de sa vie.
(2) Le B. Raymond raconte dans la Légende comment Cetherine réellement morte et goûtant déjà les joies célestes, fut ramenée à la vie par le Seigneur afin qu'elle accomplit jusqu'au bout la mission qu'il lui avait donnée. (Il* Part. Vp Chap.) Ce fait était arrivé dix ans auparavant, en 1370.
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corps pour lui dire: « Mon fils, ne crains pas». Mais ni la langue ni aucun membre ne purent remuer, comme si la vie eut quitté le corps.
Je laissai donc le corps où il était, et l'intelligence se fixa sur Pabîme de la Trinité. La mémoire était pleine du souvenir des besoins de la sainte Eglise et de tout le peuple chrétien. Je criais devant Dieu; en toute confiance je demandais son secours, je Lui offrais mes désirs et je Lui faisais violence par le sang de l'Agneau et par toutes les souffrances supportées par l'Agneau et les siens dont la voix s'élevait avec tant de force qu'il me paraissait impossible que Dieu ne l 'écoutât pas.
Puis je le priais pour vous tous, le conjurant d'accomplir en vous sa volonté et mes désirs. Je le suppliais aussi de me délivrer de l'éternelle damnation. Je restai en cet état si longtemps que ma famille me pleurait comme morte. Mais la terreur des démons s'était complètement évanouie.
Ensuite l'humble Agneau se fit voir à mon âme: «N'aie pas de doute, me dit-il, j'accomplirai tes désirs et ceux de mes autres serviteurs. Vois si je ne suis pas un bon artisan: semblable au potier qui défait et refaiît à son gré ses vases, je sais défaire et refaire les miens. Je prends le vase de
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ton corps et je le refais dans le jardin de la sainte Eglise sur un autre modèle qu'autrefois.» Et la Vérité me pressait de grâces et de paroles pleines d'attraits que je ne dis pas.
Le corps commença un peu à respirer et à montrer que l'âme était revenue dans son vase. J'étais alors remplie d'admiration, mais il me restait au cœur une douleur si vive que je la ressens encore. Toute joie, toute consolation, toute nourriture me fut enlevée. Et lorsqu'on me porta dans la chambre d'en-haut, elle me parut pleine de démons qui engagèrent un nouveau combat, plus terrible que tous les autres, pour me faire croire et reconnaître que je n'étais pas celle qui était auparavant dans mon corps mais une sorte d'esprit immonde. Je ne refusai pas la lutte, mais, j'invoquai alors le secours divin avec une tendresse extrême: « Mon Dieu, disais-je, venez à mon aide. Seigneur, hâtez-vous de me secourir puisque vous permettez, à cause de mon ingratitude, que je demeure, dans ce combat, seule, sans l'aide du Père de mon âme. »
Deux jours et deux nuits s'écoulèrent au milieu de ces tempêtes sans que mon esprit ni mon désir aient reçu aucune blessure. Mon âme demeurait fixée sur l'objet
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de sa vision, mais le corps semblait réduit à rien. (1)
Le jour de la Purification, je voulus entendre la messe. Tous les mystères furent alors renouvelés. Dieu me montrait le grave danger alors menaçant comme il apparut ensuite: Rome, se livrant déjà à des calomnies misérables et à de graves outrages, était toute prête à la révolte. Heureusement Dieu a versé son baume sur les cœurs et j'espère que tout se terminera bien. Mais il m'a donné ses ordres: Il veut que, durant toute la sainte Quarantaine, ma famille lui offre ses désirs comme un sacrifice et assiste à la messe à la seule intention de la sainte Eglise. Pour moi, je dois entendre une messe tous les matins à Paurore. Vous savez que c'était une chose impossible, mais l'obéissance rend tout possible.
Ce désir s'est tellement incarné en moi
ili Le B. Rayrao/id racontant ces dernières semaines dit : « Les serpents infernaux déchaînés contre ce pauvre corps virginal tirent éclater si cruellement leur fureur que les dires des témoins oculaires paraissent à peine croyables à ceux qui n'ont ' pas vu ces faits. Le corps de Catherine eut à souffrir chaque jour des douleurs extraordinaires et toujours croissantes si bien qu'il eut bientôt la peau collée aux us et l'apparence d'un cadavre plutôt que d'un corps vivant. La sainte n'en continuait pas moins à marcher, ;'< prier et à travailler.» {Légend. III. 2.)
que la mémoire ne peut retenir, ni l'intelligence voir, ni la volonté souhaiter autre chose. Non pas que, pour cette raison, je néglige les choses d'ici-bas, mais ma vie se passe dans le ciel avec les habitants de la vraie Cité; mon âme ne peut ni ne veut participer à leur bonheur; mais je puis partager la faim qu'ils ressentent et qu'ils ressentaient au temps où ils étaient pèlerins et voyageurs sur cette terre.
C'est dans ces dispositions et beaucoup d'autres impossibles à exposer que se consume et se distille ma vie dans cette douce Epouse. Telle est ma voie; celle des glorieux martyrs était l'effusion du sang. Je supplie la divine Bonté de me faire voir bientôt la rédemption de son peuple.
A l'heure de Tierce, la messe finie, vous pourriez voir une morte aller à Saint-Pierre: pour travailler encore j'entre dans la barque de la sainte Eglise. J'y demeure presque jusqu'à l'heure de Vêpres. Je n'en voudrais sortir ni jour ni nuit, tant que je ne verrai pas ce peuple un peu apaisé et réconcilié avec son Père. Mon corps, privé de toute nourriture, même d'une goutte d'eau, doit supporter des tourments doux à mon âme mais si terribles à mon corps que jamais je n'en ai supporté de pareils et ma vie ne tient plus qu'à un fil.
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J'ignore encore les desseins sur moi de la divine Bonté; je sens qu'il faut souffrir mais cela ne me dit pas ce que la divine Bonté veut faire de moi. Quant aux tourments de mon corps, il me semble que je dois les couronner par un nouveau martyre dans la douceur de mon âme, c'est-à-dire dans la sainte Eglise. Ensuite peut-être me fera-t-il ressusciter avec Lui et mettra-t-il le dernier terme à mes misères et à mes désirs crucifiés, ou bien usiera-t-il de ses moyens ordinaires pour réparer mon corps. J'ai prié et je prie sa miséricorde d'accomplir sa volonté en moi et de ne pas vous laisser orphelins, vous et les autres, mais de vous maintenir toujours sur le chemin de la doctrine de la Vérité, dans la vraie et très parfaite lumière. Je suis sûre qu'elle le fera.
Maintenant, ô mon Père et mon Fils que m'a donné Marie, la douce Mère, je vous prie et vous conjure de comprendre que si Dieu abaisse sur moi le regard de sa miséricorde, c'est qu'il veut renouveler votre vie et vous faire mourir à tout sentiment personnel pour que vous vous jetiez tout entier dans la barque de la sainte Eglise. Soyez toujours réservé dans vos relations. Votre cellule conventuelle, vous en jouirez rarement; mais la cellule du cœur, je veux que vous l'emportiez toujours avec vous
car, vous le savez bien, tant que nous y demeurons l'ennemi nous peut nous nuire. Dirigez et réglez toutes vos actions selon Dieu. Je vous prie, également de mûrir votre cœur dans une vraie et sainte prudence. Soyez un exemple aux séculiers sans jamais prendre leurs mœurs. Cette générosité I envers les pauvres et cette pauvreté volon- | taire que vous avez toujours pratiquée, re- I nouvelez-la et rafraîchissez-la dans une hu- I milité véritable et parfaite: n'y renoncez I jamais, en quelque état ou quelque honneur | que Dieu vous élève mais descendez toujours plus bas dans la vallée de l'humilité. Cherchez vos délices à la table de la Croix: c'est là que vous vous nourrirez des âmes. Embrassez comme une mère l'oraison humble, pleine de foi et persévérante, aimez les saintes veilles. Tous les jours célébrez la messe, à moins d'impossibilité. Fuyez les conversations inutiles et frivoles. Vous devez être et paraître grave dans vos paroles et toute votre conduite. Jetez loin de vous toute tendresse pour vous-même et toute crainte servile, car la douce Eglise n'a pas besoin de telles gens, mais de personnes cruelles à elles-mêmes et compatissantes pour elle. Telles sont mes recommandations.
Je vous prie aussi, avec le Frère Barthélémy, le Frère Thomas, le Maître et mes-
sire Thomas, de prendre soin du Livre (1) et de tous mes écrits et d'en disposer au mieux pour la gloire de Dieu. Ce m'a été une consolation d'écrire ces choses.
Je vous demande encore, autant que vous le pourrez, d'être le pasteur, le chef et le père (de ma famille, de la maintenir dans la ferveur de la charité et une union parfaite afin que mes fils ne se dispersent pas comme des brebis sans pasteur. J'espère faire plus pour eux et pour vous après ma mort que pendant ma vie. Je prierai l'éternelle Vérité que toute la plénitude de grâces et de dons qu'elle eût versée en mon âme, elle la répande sur vous tous afin que vous soyez des flambeaux brillant sur le candélabre.
Veuillez demander à l'éternel Epoux qu'il me fasse accomplir courageusement sa volonté et qu'il me pardonne la multitude de mes iniquités. Et vous aussi, pardonnez-moi toute désobéissance, irrévérence, ingratitude, peine et chagrin dont je suis coupable envers vous ainsi que mon peu de zèle pour le salut de chacun de nous deux. Je vous demande votre bénédiction. Priez instamment pour moi et faites prier, pour l'amour du Christ crucifié.
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Pardonnez-moi de vous écrire des choses amères; ce n'est pas pour vous faire de la peine que je vous les écris, mais parce que je suis dans le doute sur ce que la bonté de Dieu fera de moi, et je veux avoir rempli mon devoir. Ne vous attristez pas de ce que nous sommes corporellement séparés. Votre présence m'eût été une bien grande consolation, mais de voir que vous portez du fruit dans la sainte Eglise me console bien plus et me remplit d'allégresse.
Maintenant je vous conjure de travailler avec plus de zèle que jamais parce que jamais les besoins de l'Eglise n'ont été si grands. Quoi qu'il advienne, ne quittez point votre poste sans l'autorisation de notre Seigneur le Pape. Réjouissez-vous sans aucune amertume dans le Christ, le doux Jésus. Je ne vous dis rien d'autre.
Demeurez dans la sainte et douce dilection de Dieu.
Doux Jésus, Jésus Amour.