‹ Le soliloque enflammé de Gerlac PetersChapitre 61 sur 161 · XVI I · texte numérisé non relu

XVI I

Voici la dernière des lettres qui nous restent de celles que Catherine écrivit au Frère Raymond. Les autres sont perdues. Celle-ci est comme un supplément à la précédente, Ecrite le lendemain, le 16 février, elle continue le récit des révélations reçues pendant une longue extase, révélations qui se rapportent aux tristes événements de l'époque, surtout au schisme. Comme toujours, dans ces terribles conjonctures, Catherine ne veut voir que les motifs d'espérer et de pousser ses disciples à une action surnaturelle et énergique. Avant de mourir, Elle veut surtout leur inspirer le sentiment qui lui paraît essentiel : la foi en l'Eglise.

Le désir crucifié (1) que j'avais nouvellement conçu en présence de Dieu me plongeait dans une douleur angoissée parce que mon intelligence fixée dans la Trinité voyait en cet Abîme, en même temps que la dignité de la créature raisonnable, la misère ou le péché mortel précipite l'homme et les be-

(1) Cette lettre ne porle pas les f.u-mules ordinaires d'introduction et de conclusion parce que le texte en a été emprunté à Ambrogio Politi lequel nous l'a conservé en l'insérant dans son Compendium de la vie de la Sainte sans ces formules.

soins de la sainte Eglise que- Dieu me manifestait dans son sein. Mais comme personne ne peut goûter la beauté de Dieu dans l'abîme de la Trinité sans l'intermédiaire de cette douce Epouse, car tous doivent passer par la porte du Christ crucifié, porte qui se trouve seulement dans l'Eglise, je voyais que cette Epouse distribue la vie (et il y a en elle tant de vie que personne ne peut lui donner la mort); je voyais qu'elle donne force et lumière, que personne ne peut l'affaiblir ou l'obscurcir en elle-même et que le fruit qu'elle doit porter, loin de manquer jamais, augmente toujours,

Alors le Dieu éternel disait:

« Toute cette dignité que ton intelligence ne pourrait comprendre vous vient de Moi. Regarde donc avec douleur et amertume: on ne va à cette Epouse que pour son vêtement extérieur, c'est-à-dire pour ses biens temporels (1); personne ne recherche la moelle de sa vie, c'est-à-dire le fruit du Sang. Celui qui ne l'achète pas avec le prix de la charité, avec une humilité vraie dans la lumière de la très sainte foi, celui-là a part à ce fruit du Sang non pas pour la vie mais pour la mort. C'est un voleur qui emporte le b,ien d'autrui car le fruit du Sang

(1) Allusion aux mauvais pasteurs qui se préoccupaient moins des âmes que des richesses de L'Eglise.

est £ ceux qui l'achètent avec l'amour. L'Eglise, en effet, est fondée dans l'amour, elle-même est amour et c'est par amour, disait le Dieu éternel, que j'exige de mes serviteurs que chacun apporte ce prix de l'amour selon ce que chacun a diversement reçu à administrer. Hélas! je n'en trouve pas qui la servent ainsi, il semble même qu'elle soit abandonnée de tous. Mais j'y porterai remède. »

Ma douleur allait croissant et le feu de mon désir criait devant Dieu: « Que puisje faire, ô Feu incompréhensible ? »

Sa bonté répondait:

De nouveau offre ta vie et ne te donne jamais aucun repos. C'est pour ce ministère que je t'ai établie, toi et tous ceux qui te suivent ou te suivront. Appliquez-vous donc à ne jamais ralentir mais toujours accroître vos désirs. La tendresse de mon amour est attentive à vous donner mes secours spirituels et temporels: afin que vos âmes soient libres de toute préoccupation je pourvois à vos besoins en stimulant la personne que j'ai choisie pour votre gouvernante; elle servira l'Eglise avec ses biens temporels tandis que vous la servirez par la prière continuelle, humble et fidèle, et par les œuvres nécessaires que ma Bonté vous choisira, à ciaeitn selon sa position. Consacre donc ta

vie, ton coeur et ton amour uniquement à cette Epouse pour Moi, sans penser à toi.

« Regarde en Moi et considère l'Epoux de cette Epouse, le Souverain Pontife et vois ses bonnes et saintes intentions qui sont sans mesure. De même qu'il n'y a qu'un Epoux. Je permets qu'il balaie la sainte Eglise avec des moyens violents et la crainte inspirée à ses sujets. (1) Mais une autre viendra qui la servira et l'enrichira par l'amour. Et il en adviendra de cette Epouse comme de l'âme qui est d'abord dépouillée des vices par la crainte et ensuite enrichie et revêtue des vertus par l'amour. Tout cela se fera avec la douce souffrance: douce, dis-je, et suave à ceux qui en vérité se nourrissent à son sein.

« Dis à mon vicaire qu'il s'efforce de s'adoucir et qu'il » accorde la paix à tous ceux qui la demandent. Dis aux colonnes de l'Eglise (2) que, s'ils veulent réparer de si grandes ruines, ils doivent s'unir et être comme un manteau qui couvre les défauts de leur Père; qu'ils mènent une vie régulière, qu'ils me craignent et qu'ils

U) Urbain VI avait un caractère violent et usait soi vent «le mesures de rigueur.

lâ Les Cardinaux.

SAINTE CATHERINE DE SIENNE t?3

M'aiment; qu'ils marchent ensemble en s'oubliant eux-mêmes. S'ils agissent ainsi, Moi qui suis la lumière, je leur donnerai la lumière nécessaire à la sainte Eglise. Puisqu'ils ont vu ce qu'il faut faire ensemble, qu'ils le proposent promptement et hardiment à mon Vicaire qui ne pourra alors résister à leurs justes demandes car il a bonne et sainte intention. »

La langue est incapable de raconter les grands mystères que vit mon intelligence et que goûta mon cœur. Je passai le jour ravie dans l'admiration. Le soir, mon amour était tellement entraîné par l'amour que je ne pouvais m'empêcher d'aller au lieu de la prière. Eprouvant la même sensation qu'autrefois au moment de la mort, je me prosternai en me reprochant amèrement de servir l'Epouse du Christ avec beaucoup d'ignorance et de négligence et d'être la cause que les autres font de même.

Au moment où je me relevai, l'âme pleine de ces pensées, Dieu me mit en sa présence. Il est vrai que je suis toujours devant lui puisqu'il contient tout en lui-même, mais c'était par un mode nouveau, comme si la mémoire, l'intelligence et la volonté n'avaient plus rien à faire avec mon corps. Et cette vérité se reflétait avec une si grande netteté dans mon esprit que je voyais dans cet

Abîme se renouveler les mystères de la sainte Eglise et toutes les grâces passas et présentes de ma vie, particulièrement le jour ou Dieu épousa mon âme en Lui-même. Mais j'oubliais toutes ces grâces à eau se du feu de l'amour qui s'était enflammé « je ne pensais qu'à ce que je pourrais faire pour me sacrifier à Dieu en faveur de la sainte Eglise et pour détruire l'ignorance et la .négligence de ceux que Dieu m'a confiés Alors les démons se déchaînaient et criaient contre moi pour diminuer et empêcher par la terreur mon libre et brûlant désir. I s frappaient sur l'écorct du coros mais Je désir ne s'enflammait que plus et je criais: F

« O Dieu éternel, recevez le sacrifice de ma vie pour le corps mystique de la sainte Eg ise. Je ne puis Vous donner que ce que , Vous-même m'avez donné. Prenez Je cœur (1) et pressurez-le sur la face de l'Epouse

Alors le Dieu éternel, abaissant le regard de sa clémence, m'arracha le cœur et le pressura sur la sainte Eglise. Il le saisit avec

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une telle violence que si le secours de sa force n'avait pas tout de suite empêché le vase de mon corps de se briser, la vie m'abandonnait.

Les démons criaient de plus en plus, comme s'ils avaient supporté une intolérable douleur; ils s'efforçaient de me terrifier et me menaçaient de trouver le moyen d'empêcher ce que je faisais. Mais à la vertu d'humilité éclairée par la sainte foi, l'enfer ne peut résister. Je me recueillais donc davantage et je luttais avec des armes de feu, tandis que j'entendais de la divine Majesté des paroles pleines de charme et des promesses qui m'emplissaient d'allégresse. En vérité, j'étais dans un si grand mystère qu'il est tout à fait impossible d'en parler.

Et maintenant, je dis:

Grâces, grâces au Très-Haut, Dieu éternel qui nous a placés sur le champ de bataille pour combattre en chevaliers pour son Epouse avec le bouclier de la très sainte foi! La victoire est à nous par la vertu et la puissance qui ont écrasé le démon, maître du genre humain: ce n'est pas la puissance de l'humanité mais de la Divinité. Non, le démon n'est pas écrasé et ne sera pas écrasé par la souffrance de nos corps, mais par la puissance du feu de la divine et très ardente et inestimable charité.

Catherine mourut le 29 avril suivant en soupirant ces paroles : « Tu m'appelles, ô Seigneur, et je viens à Toi ! Je viens à Toi non pas à cause de mes propres mérites, mais uniquement grâce à ta miséricorde que j'implore en vertu de ton Sang !... O Sang !... O Sang- ! »

A ce moment, le Frère Raymond était à Gênes. Il venait de dire la sainte messe. Soudain il entendit une voix qui s'élevait dans son âme et lui disait distinctement:» Sois sans crainte ! Je suis ici pour toi. Je suis au ciel pour toi. Je te protégerai, je te défendrai. Ne crains rien. Je suis près de toi. »

C'était Catherine qui, une dernière fois, encourageait et réconfortait « son bien-aimé fils et son très doux Père qui lui avait été donné par cette douce Mère Marie ». . .

TABLE DES MATIERES

Préface vu

I Lettres au B. Raymond quand

il était à Avignon ... 21

II Lettres au B. Raymond quand

il était à Rome . ... 55

III Lettres au B. Raymond quand

il allait en France .... 131

Imp. MOUTON & COMBE - TOULON

Le Paradis de l'Ame

NlHIL OBSTAT.

T. R. P. Lemonnyer,

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