SAINT-MAXIMIN
(Var)
On a attribué au B* Albert le Grand et au Bx Humbert de Romans le Livre des Vertus ou le Paradis de l'âme. Il ne semble pas que cet ouvrage soit d'origine dominicaine, et il peut être postérieur au XIIIe siècle. Voici, je ne dis pas les preuves, mais certains indices qui font supposer que l'auteur de ce livre est un franciscain. Je les donne à titre d'hypothèses, en attendant qu'on résolve la question par l'étude des manuscrits, comme il a été fait récemment pour l'ouvrage De l'union à Dieu également attribué au B1 Albert le Grand.
L'auteur parle une fois de saint Dominique : Et B. Dominicus, etc. (ch. 26), et deux fois de saint François, auquel il donne, au ch. 3, le titre de Père : sanctissimo Patri Francisco, et dont il semble bien rapporter un passage de la légende par saint Bonaventure, sans nommer cependant celui-ci (voir ch. 23).
On trouve, dans un opuscule de Saint Bonaven-
ture(i), des ressemblances avec certains passages ' du Paradis de l'âme. Les voici :
« Jesu Christi exemplum, cujus anima tristis fuit a principio vitae suae usque admortem.» {Par., ch. 24).
« Qui etiam sitiens in cruce, haustum aquae habere non potuit, nec lapidem nec 'asserem in quo moriens crucifïxum caput reclinaret. » {Par., ch. 5.)
« Mors et passio Christi fuit diuturnissima. A prima enim die nativitatis suae usque ad ultimum diem mortis semperfuit in passionibus et doloribus. »
(S. Bonav., t. 8, p. 122, n.S.)
« Nec habuit illud reverendum divinum caput, ubi ad dimissionem animae se inclinaret. »(5. Bonav. t. 8, P- 121, n.5.)
Ici et là, on utilise grandement saint Bernard, et on lui attribue le même passage que les éditeurs des Œuvres Complètes de saint Bonaventure avouent n'avoir pas retrouvé dans saint Bernard : « Vide caput inclinatum ad osculandum, etc. », Par. ch. 36, et S. Bonav. t. 8, p. 123, n. 10 (2).
Je signale d'autres ressemblances, qui ont, sans
(1) Œuvres Complètes de S. Bonaventure, tome 8 de l'édition de Quaracchi, De la Perfection de la Vie Religieuse, p. 122. n. 8.
(2) S. Bonaventure s'approprie le même texte à un autre endroit : Soliloque, t. 8, p. 41, n. 39 (et note 3, où les éditeurs font remarquer qu'on a attribué ce texte, sans plus de raison, à S. Augustin).
doute, moins de valeur, parce qu'elles se rapportent à un opuscule attribué à saint Bonaventure, et publié comme une œuvre douteuse dans l'édition de Quaracchi (i).
Il s'agit de la Somme sur les Degrés des Vertus. Il y a 30 vertus. La charité (on y retrouve la même glose : n< il est naturel d'aimer son ami ») ; l'obéissance (passage parallèle à la tristesse du Christ, Pur. ch. 24; « Christus... obedivit Patri suo usque ad mortem, a principio vitae turpissima sustinendo » [Somme, p. 647]) ; l'humilité (même citation de l'Ecclésiastique) :
humiliare se... de bonis
gratia... quam deturpavit, {Par.)
giatiae deturpatis. [Somme, p. 647.)
la chasteté, la patience (ressemblance de certaines formules et des exemples); la miséricorde (mêmes exemples : Jésus, S. Etienne, David) ; la vérité, la pauvreté :
oblata respuit, (Par.)
gloria assessionis Domini, (Par.)
oblata respuere (Somme, p. 649)
ut in sessione sua... Christus... in judicioglorificetur»
[Somme.)
la prudence, la force, la justice (« Christus... dans corpus suum Judae traditori », idée et expression
(1) Tome 8, p. 646 à 654.
semblables au ch. Ier du Par.), la tempérance, la paix, la générosité :
res temporales... hilariter j hilariter dare temporalia administrât {Par.) \ (Somme, p. 650).
dans les deux ouvrages, il y a « dat sine spe recompensationis » ; le même texte de saint Jean Chrysostome : « pour tous vos bienfaits, ô Christ », etc. [Par., ch. 25] (1), la compassion (même expression « medullitus condolere », même glose, mêmes exemples), la congratulation, l'abstinence :
vitat... delectabilia quae habet et quae habere potest, quibus licite et meritorie uti posset. (Par., ch. 7.)
vitare licita delectabilia quae habet et quibus meritorie uti potest. (Somme-, p. 651)
« Magdalena quae non curavit videre Angelos propter Christum quem amiserat » ressemble à ce que l'auteur du Paradis de l'âme dit de sainte Marie- Madeleine, au ch. 32 : De la solitude), la concorde (même expression : « divinis se moribus conformando »), la reconnaissance, la religion, la contrition, la confession, la satisfaction, la contemplation, la discrétion, l'espérance (ressemblance avec le ch. 23 du Par. de l'âme), la crainte (mêmes mots :
(1) L'édition de Quaracchi donne cette référence : 11e (oa 10e) homélie sur S.Jean. On n'a pas trouvé ce texte dans Pair. Grecq. t. 59, col. 77-80.
« quae elongavit a familiaritate Dei »), la douleur (ou la tristesse) et la joie.
Ces 30 vertus se retrouvent dans le Paradis de l'âme, avec 12 en plus ; mais ici et là, il n'y a pas d'ordre ; et c'est peut-être par hasard que dans les deux ouvrages le chapitre de la contemplation précède celui de la discrétion et que l'espérance, la crainte, la douleur et la joie vont ensemble. On dirait que ces deux ouvrages se complètent. Si la Somme sur les Degrés des Vertus est d'inspiration franciscaine — puisqu'elle a trouvé place parmi les œuvres de saint Bonaventure — , il est intéressant de noter ses nombreuses ressemblances avec le Paradis de l'âme ; et on peut se demander si celui-ci ne dépend pas de celle-là ; dans quelle mesure ? il serait difficile de le préciser. L'explication, donnée par l'auteur du Paradis de l'âme, d'un texte de Jérémie, ressemble à l'exposition de ce même texte par Jean Peckam, disciple de saint Bonaventure. Le premier l'applique directement à la confession ; c'est moins clair chez celui-ci :
« Effunde sicut aquam cor tuum ante conspectum Domini... Argumentum verae confessionis habet, qui omnia peccata sicut aquam effundit. Non ut remaneat color sicut in effusione lactis ; nec pinguedo vel sapor ut in effusione olei vel
« Sicut aquam cor effundere est ex intimo lacrymas producere. Effundendum est ut aqua, non sicut oleum quod effusum relinquit pinguedinem ; item non sicut mel quod effusum relinquit dulcedinem ; item non sicut vinum quod re-
sanguinis; nec odor ut in i linquit odorem ; nec sicut effusione vini vel aceti. » j lac quod reïinquit colorem, {Par., ch. 40). j sed sicut aquam... Vel,
consurge, percontritionem, effunde, per confessionem, leva, per satisfactionem (Jean Peckam)(i).
Les gloses ordinaire et interlinéaire n'ont pas ce commentaire, saint Thomas non plus, Hugues de Saint-Cher pas davantage. Que faut-il en conclure ? N'y a-t-il là qu'une ressemblance purement matérielle, ou cela ne rend-il pas vraisemblable l'hypothèse que l'auteur du Paradis de l'âme s'est inspiré de Jean Peckam ? et, s'il le connaît, ne serait-ce pas qu'il est, lui aussi, de l'ordre des Frères Mineurs ?
Il n'y a, dans le Paradis de l'âme, aucune allusion à un événement connu qui permette de déterminer l'époque à laquelle cet ouvrage a été composé.
Et la manière d'écrire de l'auteur nous apprendrait-elle quelque chose ? peut-être. Presque toutes les fois qu'il cite un Père de l'Eglise, il fait précéder son nom de la lettre D. : le Divin Grégoire a dit... le Divin Jérôme atteste..., etc. Saint Thomas, le B1 Albert le Grand, le B1 Humbert de Romans, saint Bonaventure ne connaissent pas cette manière
(1) Œuvres Complètes de S. Bonaventure, t. 7, Commentaire sur les Lamentations de Jérémie, p. 655, n. 40.
de citer les Docteurs. L'auteur du Paradis de l'âme en fait un usage presque continuel. Si c'est bien de lui, et s'il n'y a pas lieu de croire à des additions postérieures de copistes (exemple probable d'une addition de ce genre : « Dicit enim D. Joannes episcopus, id est Cbrysostomus », ch. 15), -cela nous éloignerait du siècle de saint Thomas ; faudrait-il même y voir l'influence de la Renaissance ? Si oui, l'auteur ne s'en ressent guère qu'en cela, car son latin est négligé, difficile et irrégulier.
Enfin, la différence entre la contemplation, la méditation et la simple pensée est exprimée, presque dans les mêmes termes, par l'auteur du Paradis de l'âme, et par Denys le Chartreux. Y a-t-il dépendance, lequel des deux s'inspire de l'autre, ou n'ont-ils pas puisé à la même source? Denys affirme qu'il n'a pas d'autre intention que celle de donner l'enseignement des Pères : Denys l'Aréopagite, Augustin, Anselme, Bernard, Hugues et Richard de Saint-Victor, Thomas Gallus, Robert Grosse-Tête, Bonaventure, Gerson, etc. C'est leur sentiment qu'il rapporte, non leurs paroles : >< non quidem quantum ad verborum formam, sed quantum ad sententiam », p. 347 (1).
« Differunt autem con- I « Cogitatio vagatur et templatio, meditatio et co- | serpit sine labore et sine
(2) Œuvres Complètes de Denys le Chartreux, Tournai, 1912, tome 41.
gitatio. Nam, in cogitatione, mentis estevagatio; in meditatione, investigatio ; in contemplatione, mentis admiratio. Cogitatio est sine labore et fructu, meditatioest cum labore et fructu, contemplatio est sine labore et cum fructu » {Par., en. 53).
fructu; meditatio nititur et incedit cum labore et fructu : ita quod in cogitatione est evagatio mentis, in meditationeinquisitio mentis, sed in contemplatione est mentis admiratio »
(Denys le Chartreux, Dialogue sur la perfection de la charité, art. 41 , tome 41, p. 400).
Denys connaissait-il le Paradis de l'âme} Lui aussi donne à certains Docteurs le qualificatif de divin : (« divinus dominus Bonaventura », t. 41, p. 168 ; « divinus devotissimusque Bernardus », p. 236). Et du verset de Jérémie, il a un commentaire à peu près semblable à celui de l'auteur du Paradis de l'âme, mais sans application directe à la confession : « Vel : effunde sicut aquam cor tuum, id est quantum ad suam malitiam, projice istud omnino a te, ita quod nihil peccati remaneat, sicut dum aqua de vase effunditur, nec saporis nec coloris vestigium in illo manere videtur », t. 9, p. 340.
Denys le Chartreux est mort en 1471. Faudrait-il reculer, jusqu'à cette date, la composition du Paradis de Vàme'i L'étude des manuscrits pourrait décider la question ; apparemment, les indications qui précèdent serviront à celui qui entreprendra ce travail.
Le Saulchoir, Kain,
24 janvier 1921 .
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