PROLOGUE
Il y a des vices qui présentent souvent l'apparence de la vertu, et on les prend pour des vertus, alors qu'ils sont véritablement des vices. C'est ainsi que la sévérité est réputée justice, la sécheresse du cœur se dit maturité, un agréable bavardage s'appelle de l'affabilité, la dissipation est estimée joie spirituelle ; la paresse ou une tristesse désordonnée, on juge que c'est de la gravité ; la tiédeur ou la noncha-
Ce prologue est très important. L'auteur veut nous mettre en garde contre les fausses vertus, et cette intention première commande et explique toute son œuvre. Il a peur que nous nous laissions prendre aux apparences de la vertu ; la distinguer du vice n'est pas chose facile, il faut y regarder de près et attentivement, d'autant plus qu'il y a, à côté des vertus apparentes, les vertus naturelles ; l'auteur ne les estime pas beaucoup, puisqu'elles n'ont aucune valeur pour le ciel.
Il n'y a de vertu, d'après lui, que la vertu véritable et parfaite, la vertu surnaturelle. Et il ne paraît pas donner au mot de vertu son sens strict ; en tout cas, son traité n'est pas complet. Toutes les vertus n'y sont pas ; ainsi, il manque la vertu de Religion (au chap. 28, l'auteur
(1) Ce prologue a beaucoup de ressemblance avec le ch. 35 du 2« livre des Sentences de saint Isidore : les vertus apparentes ou simulées. (Patr. Lat., t. 83, col. 6)6.)
io LE PARADIS DE L'AME
lance, c'est de la discrétion. Une parure excessive; on croit que c'est de la décence, et le luxe dans le train ordinaire de la vie s'appelle bienséance. On dit de la prodigalité qu'elle est générosité ; l'avarice est réputée prévoyance; on juge de l'entêtement que c'est de la fermeté. La ruse s'appelle prudence, et l'hypocrisie, sainteté. L'insouciance, c'est de la douceur; un curieux! on le dit circonspect; un vaniteux ! c'est un homme distingué. La présomption passe pour espérance, l'amour charnel pour charité, l'âpreté à accuser les autres ou à les corriger, c'est du zèle pour la justice. Celui qui dissimule, on le dit patient; le manque de courage dans la réprimande, c'est de la bonté douce et pacifique; et ainsi du reste.
Or, de même qu'on n'achète rien de bon avec
entend par religion la vie spirituelle), et il y a autre chose que des vertus (ainsi : la Contemplation, la Confession).
Le point de vue de l'auteur est restreint. Sa doctrine, bonne, impersonnelle, habituellement. exacte, est parfois un peu exagérée (quand il a fallu, une note corrige et précise), austère et empreinte d'une certaine tristesse, comme s'il sentait la difficulté, plus grande encore, de parvenir à la véritable vertu : une vertti parfaite exige tellement de perfections!
L'auteur veut nous aider à distinguer les traies vertus des fausses. Pour cela, il suffit de noter, en termes forts et nettement appuyés, ce qui imprime à chaque vertu sa physionomie particulière.
Les 42 chapitres se suivent les uns les autres sans ordre