CHAPITRE V La Pauvreté
i . La pauvreté vraie et parfaite abandonne tout à cause de Dieu, spontanément et volontiers. Elle n'a rien en dehors de ce qui est vraiment nécessaire; et même le nécessaire, elle pense qu'elle ne mérite pas de l'avoir, et elle en manque parfois volontiers, pour Dieu et par amour de la pauvreté. Peut-on parler de pauvreté véritable, là où aucune nécessité ne se fait sentir ? Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ a manqué de la nourriture nécessaire : il n'avait pas de pain ni pour lui ni pour ses disciples qui froissaient des épis. Il fut aussi privé des vêtements nécessaires : saint Bernard (i) affirme
( i ) Les éditeursdu texte latin du Paradis de l'âme renvoient au ch. 5 du traité de saint Bernard sur la Passion du Seigneur. Cet opuscule, appelé aussi « Vigne Mystique », est publié dans les Œuvres Complètes de saint Bonaventure, qui paraît bien en être l'auteur (édit. de Quaracchi, t. 8). On trouve à la page 169 le passage auquel il semble qu'il soit fait allusion ici ; mais saint Bonaventure dans un autre opuscule, « L'arbre de la vie », au mystère de la Passion, dit que Notre-Seigneur, après avoir été dépouillé de tous ses vêtements, portait cependant un suaire autour des reins (t. 8, p. 77).
qu'on le dépouilla de tous ses vêtements avant de le crucifier. Et sur la croix, quand il eut soif, il n'eut pas une gorgée d'eau. En mourant, il n'eut pas une pierre (i) ni un morceau de bois pour y reposer sa tête crucifiée. Hélas ! que de superflu, souvent, là où l'on croit qu'il y a vraie nécessité !
2. Le vrai pauvre ne désire aucun des biens qui passent. Si on lui en offre, il refuse ; tel Elisée, qui ne voulut point recevoir les présents de Naaman {IV* livre des Rois, cb. 5, v. 16). Daniel méprisa, de même, les dons du roi Balthazar (Dan. , cb. 5, v. ij). Celui-là aime vraiment la pauvreté qui accepterait de mériter, dans le royaume céleste, un peu de gloire seulement par la pauvreté plutôt que beaucoup par les richesses ; et cela, pour ressembler à Notre-Seigneur.
3. Voici, d'après saint Bernard, trois raisons d'aimer la vraie pauvreté : c'est que rien n'est plus
(1) Serait-ce là l'origine d'une inexactitude dans la citation d'un texte de l'Evangile : « Les renards ont leur tanière, et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas (on ajoute à tort : une pierre) où reposer sa tête » (Matt., cb.8, v.20)} Notre-Seigneur, avec un peu de tristesse, semble-t-il, reconnaît qu'il n'a pas de maison, de foyer à lui ; il n'a pas cet intérieur de famille qui protège et réchauffe, et où il fait si bon se retrouver... Pourquoi l'auteur pense-t-il que Jésus crucifié n'avait pas une planche de bois pour y pencher sa tête? La croix ellemême pouvait servir d'appui. Peut-être, sur la croix, Notre-Seigneur n'a pas voulu avoir « où reposer sa tête ». Nu, la gorge altérée, mourant sur la croix sans appui extérieur, il est le pauvre des pauvres.