LIVRE XI. l
)> Aidé par le roi de France, le duc de Lorraine avait repns Nancy. La nouvelle m'en est portée j je quitte à l'instant l'Helvétie; j'avais laissé croître mes cheveux et ma barbe; nouveau JNabuchodonosor , déchu de la dignité de l'homme , et semblable aux animaux sauvages, je ne lançais autour de moi que des regards farouches, et ne faisais entendre que des rugissemens féroces.
» Ecbert et quelques guerriers valeureux m'étaient demeurés fidèles; je commandais encore plusieurs bataillons ; le bourreau des hommes avait à compléter sa vie en guidant à la mort le reste de ses défenseurs. Au milieu du plus rigoureux Iiiver, à travers des tourbillons de neige poussés par un vent glacial, je vole égaré vers Nancy. Mes troupes étaient épuisées et peu nombreuses; le duc de Lorraine avait des forces imposantes et des soldats délassés. Sous les murs de Nancy je livre bataille à René. Le succès
l5ô LE SOLITAIRE.
du combat ne fut pas long-temps douteux. Du haut des remparts, les Lorrains foudroyaient les Bourguignons; sur la plaine glacée les coursiers chancelans roulaient de toutes paits ; les ca- Taliers assiégeans, armés de pied en cap et par le froid engourdis, ne pouvaient .^e relever. Je tombai percé de coups ; et sous la glace d'un étang Cliarlos-le- Téméraire disparut.
» Le bruit de ma mort se répand aussitôt. Les Bourguignons échappés au glaive tombent au pouvoir de l'ennemi. Le duc de Lorraine rentre triomphant à Nancy ;^ et parmi les cadavres du champ de bataille , René fait chercher inutilement le fameux Charles de Bourgogne (i).
)) Cependant j'existais encore. . . un page m'avait sauvé la vie : au moment où j'étais tombé expirant , la nuit commençait
(i) Voyez Anquetil et autres historiens.