LIVRE XI. lai
à couvrii^ la terre; c'en était fait des bourguignons. Le jeune page AOiilut dérober au\ vainqueurs ma dépouille mortelle. Seul , à la faveur de l'obsciuité , secrètement il m'avait transporté sous une cabane de la foret voisine : au bout de quelques heures je rouvris les yeux; comme lui liomme sortant d'une longue léthargie, et dont les souvenirs sont effacés, je regardai fixement mon libérateur qui, au chevet de mon lit, attendait avec anxiété mon retour à la vie. Je l'interrogeai avec calme : mes idées revinrent pardegrés; j'écoutai sans aucune émotion le récit de ma dernière défaite : puis soudain saisissant avec force la main de mon page : — « Jure , m'écriai-je , )) d'exécuter fidèlement Tordre (jue je )) vais te prescrire! » 11 prononça le serment que j'exigeais, et je continuai ainsi : — « René me croit mort, as-tu dit, je )) veux l'être pour le monde entier ; mon » parti est iiTévocableraent pris. Hon-
l52 LE SOLITAIRE.
y) teusement dégradé, Charles-le-Témë- )) raire ne veut plus reparaître aux yeux )) des hommes. Retourne avant l'aurore )) au dernier champ des combats. Choiy) sis parmi les morts le guerrier dont la yy haute stature se rapproche le plus de )) la mienne : revêts son corps de mes )) vêtemens; défigure ses traits; couvre- » le de blessures ; traîne-le sous la glace )) de l'étang d'où tu m'as retiré; et va, y> certifiant ma mort, dénoncer mes res- )) tes au vainqueur. ))
)) Le page fidèle obéit exactement : le prince lorrain fit faire de magnifiques obsèques an soldat inconnu qui représentait Charles de Bourgogne; et l'univers dut croire à mon trépas.
)) Bientôt guéri de mes blessures, je résolus d'ensevelir mon existence au fond de la plus impénétrable sohtude : rejetant de funestes grandeurs , échappant à l'angoisse de remonter deshonoré sur
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la scène du monde, je ne regrettai que
ma fille, que je renonçais à jamais revoir.
)) J'étais certain que Louis XI respecterait l'iiéritière de la Bourgogne , qu'il désirait unir au dauphin. Le iils de l'empereur d'Allemagne était en outre intéressé à la défendre contre tout ennemi.
J'étais donc tranquille sur le sort de Marie ; ma disparition rendait la paix à l'Em^opej les princes mes rivaux eussent poursuivi le conquérant coupable, ils ne pouvaient loyalement attaquer l'orpheline innocente : en me prosciivant, je sauvais la Bourgogne et ma fille.
» Ainsi le sacrifice de moi-même offrait en son but quelque chose de généreux et de magnanime : avec transport je retrouvai dans mon âme quelque étincelle de vertu. Mon page me renouvela le serment de ne jamais trahir mes secrets j et, dérobant mon visage à tous
id4 le solitaire.
les regards j seul je partis pour l'Helvë-
tie (i).
)) Je m'arrêtai près du lac Morat; je vis les Suisses occupe's à la construction du fameux ossuaire, et je détournai la tête avecliorreur.... Le mont Sauvage s'offrit à mes yeux : des traditions effrayantes en faisaient redouter l'approche au vulgaire ; ce lieu me parut convenir à l'homme qui voulait fuir les hommes j un ancien anachorète l'avait habité j je m'emparai de sa demeure abandonnée; et , par quel([ues prestiges qui parurent smniaturels à des montagnards ignorans,
(i) Les Etats de Bourgogne refusèrent de croire à la mortdeCharles-le-Téméraire. Ecoutons à ce sujet M. Duclos, Histoire de Louis XI, tome III, page 6S. a Le peuple douta long-temps » de la mort de Charles. Les uns disaient qu'il il s'était retiré dans une solitude , d'autres qu'il 11 était allé à Jérusalem. La prévention de quel- )■> ques-uns était si forte, qu'ils prêtaient de T) l'argent à rendre au retour de ce prince. «