‹ Le solitaire. 4. éd., rev., cor., augm., et ornée de vignettes dessinéesChapitre 186 sur 205 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

L'orage est dissipé. Le comte de Norindall, toujours auprès de son .-îiiii, parvient à l'arracher de la fatale église. 11 l'entraîne, il fuit l'abbaye... Mais tout à coup Charles s'arrête , il repousse Ecbert. — « Où vais - je?... » s'écrie-t-il. — ((Au mont Sauvage. » — ((Qui l'or- )) donne? » — (( Elodie. » Et ce nom, prononcé prescjue au hasard, a produit un effet magique. Le duc de Bourgogne suit sans résistance son guide. En un continuel déhre il franchit le torrent, traverse la forêt, gravit la montagne ; et le Ciel, par pitié sans doute, l'ayant délivré de la raison , il est entré à l'ermitage sans savoir, au but de sa course, ni d'où il est parti, ni où il est arrivé.

Sous le toit rusli([ue de l'exil, Charles enfui succombe à l'excès des soulfrances; il tombe anéanti sur les nattes de jonc de sa cabane. Comme une masse de plomb, une sorte desonuntMl léthargicjue achève de glacer ses membres 3 et

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le repos de rinsensibilité vient interrompre en lui, pour quelques heures, le supplice de l'existence.

La nuit hâtant sa course obscurcissait ses voiles. La pluie tombait à longs torrens. IN on moins malheureux que son prince, le comte de Norindall veille auprès du corps inanimé de Charles. Soudain une voix l'appelle. Ecbert lève les yeux; le père Anselme est devant lui.

Saisi d'étonnement , le noble guerrier garde le silence. Réprimant un premier mouvement de fureur , il détourne la tête... puis, avec un sourire amer, montrant du doigt au pasteur l'infortuné sans mouvement i-^ — « Le voilà, dit-il, tonnez )) encore sur lui ! Ministre implacable » des vengeances du Ciel, contemplez » votre victime! Au rocher désert de » l'exil, sous le chaïune de l'indigence, )) voyez ce corps inanimé, cet homme » expirant sans secours , rejeté des pa- >;> lais, repoussé des autels... C'est là Iç

LitRE xir. 197

* vainqueur de l'Europe , le plus puis- » sant des princes, le héros du siècle, » voilà Ciiarles-le-Téméraire !... Etes- » vous satisfait? »

Le visage d'Anselme est baigné de pleurs. — (( Le Ciel ainsi l'a ordonné , )) dit le vieillard. J'ai rempli mon devoir )) comme ministre des autels, je viens » remplir ma tâche comme pasteur des )) hommes. Autant que le vôtre, et plus » encore peut-être , mon coeur est dé- » cliiré. O Ecbert ! lorsque j'ai lancé la » foudre sur Charles de Bourgogne , j'é- » tais emporté par une impulsion iri'é- )) sistible plus forte que ma pensée ; plus » puissante que ma volonté. Ma bouche » a proféré des pai'oles...mattenduesde )) moi-même ; mon anathème a passé par )) mes lèvres , mais il ne sortait point de » mon âme. Un pouvoir surnaturel agis- » sait seul en moi. Organe du Ciel, j'ai » tonné au monastère ; vieillard de la y) vallée , je viens pleiuer à l'ermitage. ))

igS LE SOLITAIRE.

La piété , la douleur , la vérité, la charité chrétienne ont empreint leiu'S caractères subhmes sur les traits du pasteur. En regardant les larmes d'Anselme , et ses cheveux blanchis par les années ; en écoutant sa voix gémissante et sa justification plaintive, Ecbert ne le repousse plus ; Ecbert souph'e ; et ses reproches ont cessé.

— (( Généreux comte de Norindall !

)) poiusuit Anselme , malgré l'obscu- )) rite , les dangers de la route et mon » âge avancé, j'ai voulu vous entretey) nir cette nuit. Pour arriver jusqu'à )) vous , le Ciel m'a donné des forces : » son courroux peut enfin s'apaiser. Le y) terme des châtimens vengeurs est peuty> être arrivé. Oh! dites à Charles, puis- D) qu'il ne peut m'entendre, dites-lui bien y) qu'il ne désespère point de la Provi- :» dence , et (|u'ici-bas il n'est point de » mallieur qui soit irréparable. »

— c( Eh quoi! s'écrie Ecbert, vous

iivRE XII." igg

» pourriez espérer!... »— -((L'espc'rariee » est lille (lu Ciel, interrompt le vieillard; )) gardons-nous de la repousser. L'Eter- » nel qui par ma voix prononça l'ana- )) thème , peut par ma voix aussi pro- )) noncer le pardon. Mais, noble Ecbert, » pour sauver Charles et l'orpheline , )) laissez-vous guider par mes conseils ! )) secondez les efforts du pasteur d'Ln- )) derlach! »

— (c Ah ! dit Ecbert avec feu , dispo- •» sez de ma vie entière. Commandez !

y> j'obéis : parlez! que dois-je faire ?... » — « Retenez Charles à l'ermitage, ré- )) pond Anselme ; et pendant quelques » jours que l'entrée de l'abbaye lui soit )) interdite ! La fille de Saint-Maur est )) mourante ; la moindre émotion peut )) tenniner ses jours; l'aspect du prince )) en ce moment lui porterait le coup de )) la mort. iSi lui ni moi ne devons pa- •>■) raîtn» devant elle. Ecbert, veillez sur )) Charles, je retourne veiller surElodic.»

A ces mots il va quitter la cabane, Bien ne l'épouvante , ni la foret , ni les torrens, ni la pluie, ni les ouragans , ni les ténèbres. Sesvêtemens sont trempés; ses membres sont engourdis parle froid; Anselme n'a rien i^marqué, Anselme n'a rien senti : son âme ardente et pieuse a comme oublié son enveloppe mortelle ; il rachèterait avec transport au prix de sa vie l'anathème qu'il a lancé.

Jetant un dernier regard sur le duc de Bourgogne, il revient sur ses pas , et soulevant la main glacée du prince : — ce Infortuné !... dit le vieillard , une fois » dans ma vie j'ai donc été barbare !

)) Dieu juste ! continue -t -il, tom- •)•) bant à genoux, et pressant la main :» de Charles dans les siennes ; Dieu des ï) miséricordes ! si quelques actions » vertueuses de ma vie ont pu mériter y> une récompense , accorde-moi celle y> que j'implore ! sauve Charles , sauve y> Elodiel

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