‹ Le solitaire. 4. éd., rev., cor., augm., et ornée de vignettes dessinéesChapitre 2 sur 205 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

IN ON loin du lac Morat , au milieu des montagnes de l'antique Helvetie, au Ibnd d'une vallée traversée par un torrent fougueux , et couronnée par d'épaisses forêts, s'élevait, au iS" siècle, le monastère d'Lnderlacli. Quelques jours avant la fameuse bataille de Morat, Cliai'les-le-Téméraire avait livré cette abbaye et ses ricliesses à l'avide fureur de ses soldats. Tous les religieux d'L nderlach avaient été massacrés. La roche sur laquelle tomba la tête de ces infortunés était montrée aux voyageurs par T. 1 4''édU. 1

les pâtres de la contrée. Un miracle même, selon le récit des montagnards, perpétuait le souvenir de l'acte de barbane du trop célèbre Bourguignon. La pierre qui servit d'échafaud aux pieuses victimes avait conservé les couleurs homicides. De son rougeâtre granit, le sang des prêtres égorgés semlDlait ruisseler encore; et, monument de terreur, ce rocher situé sur le bord du torrent, portant les traces ineffaçables du crime, était nommé le Pic Terrible.

Depuis ce funeste événement, plusieurs années s'étaient écoulées, pendant lesquelles le jeune René, duc de Lorraine , était rentré en possession de ses Etats , envahis par les Bourguignons. 11 avait remporté sur Charles-le-Téméraire l'immortelle victoire de Nancy.

Non loin des murs de cette ville , le corps défiguré et méconnaissable de Charles avait été retiré d'ini étang glacé, où son page assui'ait l'avoir vu tomber pendant

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le comhat, percé d'un coup mortel.

Déjà , depuis long-temps , les Suisses , délivrés de cet ennemi redoutable, avaient célébré leur triomphe par des réjouissances publiques ; et, de même que toute THelvétie, alors la vallée d'Underlach jouissait d'une paix profonde.

Le char de la nuit roulait silencieux sur les plaines du ciel. La neige tombait à gros flocons, et les vents soufflaient avec violence entie les vieilles arcades du couvent d'Lnderlach. Le baron d'Hc^ stall , possesseur de l'abbaye , vieillard courbé sous le poids des ans , allume sa lampe au foyer presque éteint de la tour qu'il iiabite , et lentement se dirige vers la chapelle où, chaque soir, il adresse sa prière à l'Eternel.

Prosterné au pied des saints autels : — «Grand Dieu! s'écrie Herstall, par- )) donne la plainte au malheiu'. La mort » m'aurait-elle oïd^Ué? Ah! depuis long-

» temps, la vie n'est pour moi qu'un )) champ épuise, une lande nue, qui ne )) produit que la bruyère aride et les )) plantes amères. Oh! vous, dont jadis )) les chants sacrés retentissaient sous )) ces voûtes , ombres saintes ! répondez; » n'ai-je point assez long-temps erré )) dans les ténèbres de l'existence ?]N'ai-je )) point ménté que le Ciel m'ouvre enfin )) cette porte de lumière que l'homme )) appelle le tombeau?»

Il dit : les cris de l'oiseau funèbre, et les mugissemens de l'hiver interrompaient seuls le silence de la nuit. Herstall se relève ; entouré des tombes de l'abbaye, pale, immobile, sa lampe à la main, ses joues creuses sillonnées par les larmes , il semble l'esprit des douleurs debout sur la cendre des morts.

Un bruit léger le rappelle à lui-même.

La douce voix de l'innocence a prononcé le nom d'ilerstall; et le Aieillai^d s'aperçoit qu'auprès de lui , la tendre et

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sensible Elodie pleure agenoiillle'e. Jeune orpheline, Elodie, nièce trilerslall, habite seule avec lui le monastère. — « Mon » père , dit la douce vierge d' Underlach , )) tu demandes au Ciel la mort ; et moi , )) sur la terre, que de viendrai- j e !... » En prononçant ces mots, elle presse contre son coeur la main glacée du vieillard; sa voix expire sxu' ses lèvres ; et ses larmes silencieuses achèventle reproche.

La pale clarté de la lampe d'Herstall éclairait seule cette scène touchante :

le vieillard, sans répondre, contemple un instant sa jeune protégée. Semljlable à ces vierges célestes cfue se représente l'imagination de l'iiomme aux premiers beaux jours de la vie, qu'il cherche dans le vague de ses rêveries, et que son cœur appelle à l'âge des amours, Elodie apparaissait à la teiTC plus fraîche que la rose du matin, plus pure que l'air embaumé du printemps. I^a gi'àce de ses mouvemens égalait la perfection

de SCS traits. Sous les sombres arches de la chapelle, blanche comme le lis de la vallée, belle comme la lumière naissante sur les montagnes de l'Orient, Elodie surpassait toute image idéale, semblait un songe merveilleux. Aux rives du Scamandre , elle eut rappelé l'amante de Paris; aux champs de ThessaUe, Apollon eût cru revoir Daplmé; et, sous le ciel de VArcadie, Alphée l'ôut prise poiu' Aréthuse :

— « Infortunée ! dit Herstall à voix y) basse , en détoiu'nant la tête, que je te )) plains! » Puis traversant la nef ténébreuse, le vieillard, suivi de l'orpheline, rentre dans la haute tour de l'abbaye.

Le baron d'Herstall avait passé ses premières années à la cour de Bourgogne , et dans les camps avait illustré son nom. Epris d'une des beautés les plus célèbres du royaume , il en était devenu l'époux adoré. La naissance d'un enfant avait

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