‹ Le solitaire. 4. éd., rev., cor., augm., et ornée de vignettes dessinéesChapitre 55 sur 205 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

commence à s'étendre sur la forêt : — ce Encore un jourpassé !... s'écrie la jeune » fille en s'éloignant du pavillon. )>

Puis regardant la neige qui couvrait le sommet du pic le plus rapproché : — « Qu'il a vu fuir ainsi de jours et d'an- » nées, dit-elle, ce voile blanc qui cou- )) ronne la montagne! les siècles le res- » pectent plus que la race humaine. Il » a survécu aux anciens patriarches , y) aux chênes centenaires , aux monu- » mens guerriers. H sera encore là....

» bien long-temps après que le hameau y> d'Underlach aura oublié l'orphehne de » l'abbaye , et cessé de bénii' le nom du » SoUtaire. »

Alors une violente secousse a , non loin d'Elodie , enfoncé la porte du parc donnant sur la campagne ; et soudain , armé de pied en cap , un guerrier se présente à sa vue. Ainsi que la nymphe Hespérie à l'aspect du iils de Priam , la jeun(î ï. I. f cdit. 1 1

vierge veut fuir; l'inconnu l'arrête, il lève sa visière : — « C'est moi, dit-il d'un » ton farouche. » Elodie reconnaît Ecbert : — «Que me voulez-vous! s'écrie- » t-elle. )) — (c Suivez-moi. »

Le comte de jNorindalI à ces mots saisit la main tremblante de l'orpheline; mais sa main tremble plus encore , et la brusque impétuosité de ses mouvemens atteste le désordre de ses esprits :

— (( Laissez-moi, dit la nièce d'Hersy) tall, au nom du Ciel, ayez pitié de )) moi ! )) — c( Tu n'as point eu pitié )) d'Ecbert ! »

Il dit et l'entraîne malgré sa résistance et ses gémissemens douloureux : une voiture, escortée de plusieurs guerriers , attend la victime qu'il enlève. Près de la porte du parc , Elodie tombe à genoux.

— (c Ecbert ! noble Ecbert! arrêtez!

» Non , vous n'êtes point capable d'un )) crime : revenez à vous-même, magna- » nime chevalier; pour la première fois

LtVRE IV. 123

>) serez-vous sourd aux cris plaintifs de y) l'innocence! »

Agenouillée, les yeux baignés de larmes , qu'elle était belle dans sa doideur ! qu'elle était forte dans sa faiblesse ! Ecbert ne répond point; mais il la regarde... un instant il s'arrête.... Sa grande âme est ébranlée ; c'est sa première action coupable : il redoutait de l'entreprendre , il s'épouvante de l'acliever.

— « Lève -toi, créature angélique !

y> lève-toi, dit le guerrier attendri ; c'est »inoi qui tombe à tes genoux. Non, je » ne suis point un monstre , mais je t'a- » dore : je n'étais point né pour être un » lâche ravisseur, mais je ne puis vivre » sans toi. L'Iionneur m'est précieux, » la vertu m'est chère ; mais mon amour » pour toi l'emporte et sur l'honneur et )) sur la vertu. V ierge pure ! sauve moi du )) ciime : je puis te laisser libre encore... yy rétracte tes premiers refus, rappelle » Ecbert à l'abbaye. Paiie , je ne de-^

)) mande qu'un mot.... Un seul mot d'es» )) pérance. »

Il dit : chancelant et comme égaré, le comte de INorindiill s'appuie contre la muraille , attendant son arrêt. Le battement de son cœur est celui du délire : il a jeté son casque dont il ne peut supporter le poids sur sa tête : sa main presse son front brûlant; son visage est pale et décomposé; il implore et redoute une réponse.

La main d'Ecbert ne retient plus Elodie captive. Ecbert repentant pai-aît anéanti. La fille de Saint-Maur, au lieu de lui répondre , ne songe qu'à lui échapper. L'instant lui paraît favorable; l'ombre de la nuit peut protéger sa fuite ; d'une course rapide elle s'élance vers les bosquets voisins , et se llatte de disparaître au milieu de l'épais feuillage.

Comme réveillé en sursaut, le comte de ÎNorindall poursuit la fugitive que la blancheur de ses vêtemens traliit. Y aine-

MVRE IV. 125

hiént, telle que la gazelle d'Annénie devant l'Arabe tlu désert, de ses pieds légers elle efifleure à peine la terre, déjà l'orplieline est retombée au pouvoii' du ravisseur.

— oc C'en est fait ! dit Ecbert furieux la )) ramenant avec violence vers la porte D du parc : tu veux ta perte , tu veux la » mienne; que notre destinée s'acconi- )) plisse!... Quoi î pas une parole de pitié! » pas un regard consolateur!.... ))

Puis avec l'accent de la douleur et du désespoir : — « Cruelle ! ajoute - t - il , )) était-ce donc un sort si alTreux que )) d'être la compagne d'Ecbertl... Sais-tu » que plus d'un coeur a cherclié son y> coeur ! que plus d'une beauté secrète- » ment a soupiré pour celui que tu déy) daignes!... Hélas! Ecbert n'avait point » encore aimé.... Oh! qu'il plaint à pré- » sent celles dont il a rejeté les voeux!... )) Elodie ! vous me haïssez; je me liais » moi-même : eh bien ! osez me le dire j

7) accablez-moi des expressions de TOtre )) inimitié , de votre indignation ; bientôt » nous aurons ti'aversé la vallée : le tor- )) rent est là.... j montrez-moi l'abîme...., y> j'obéirai.... , vous serez libre. »

La farouche tendresse de ses accens, Bou délire passiomié , les combats intérieurs de son amour, de son repentir et de sa fureur, ont serré douloureusement le cœur sensible d'Elodie. Sans force pour lui résister, privée de tout secours , attendrie et désespérée, l'orpheline ne pousse plus d'inutiles cris ; mais son regard plaintif ne cesse d'implorer le guerrier cruel , qui ne peut supporter la vue de ses soulFrances.

Ils suivent la route du hameau. Les "villageois, retirés sous leurs toits rustiques , n'aperçoivent point les ravisseurs. En ce moment l'astre nocturne sort des nuages épais qui voilaient son disque argenté^ Ecbert n'écarte point son coui^

Page 1