‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 100 sur 119 · ET SES COMBINAISONS · texte numérisé non relu

ET SES COMBINAISONS

des lambeaux de phrases. Si , dans la bouche d'un orateur, j'entendais uniquement les mots suivants : porte-monnaie , neuf francs , salsifis , ma pensée établirait tout de suite un certain ordre entre les idées qu'ils évoquent. Je ne songerai certainement pas à dire que le porte-monnaie contient neuf francs en salsifis; mais un enfant pourrait l'entendre ainsi , et celui qui dort est plus ou moins enfant.

Une observation toute récente confirmera cette manière de voir. Un jour du mois de juillet dernier, le bruit se répand à Liège qu'une houillère est en feu. Ce n'était heureusement qu'une fausse alarme. Ce même jour, quatre élèves avaient passé devant moi d'une manière brillante un examen préparatoire aux études juridiques. De plus un incident assez émouvant avait marqué la séance. La nuit, je les revois en rêve devant la table du jury; puis un instant après, je les retrouve aux environs delà houihère en qualité d'ingénieurs. Or, il est facile de voir que ce n'est pas le rêve en lui-même qui les a gratifiés de cette qualité. C'est l'esprit qui , comme il le ferait dans son état normal , suppose naturellement que des jeunes gens présents à une catastrophe produite par le feu grisou sont des élèves d'une école des mines.

Il peut même se faire que le sujet s'attribue la qualité étrangère, et de cette façon s'imagine être autre — genre d'aberration qu'on rencontre aussi dans la folie. Quelqu'un m'aborde un jour dans la rue ; il était accompagné d'une jeune personne à qui manquait une incisive. La nuit, je me rêvai femme (ou du moins avec des habits de femme), brèchedent, et de plus ayant une petite molaire branlante.

J'ai lu je ne sais où — chez M. Wundt peut-être — que ce que nous regardons comme un seul rêve en contient vraisemblablement deux , trois ou davantage. Cette pensée me paraît très juste; ce qui nous fait croire à la continuité du rêve , c'est la persistance d'une même image.

Le rêve qui a été l'occasion de cet ouvrage se compose en réalité de quatre rêves : la neige , l'espièglerie de mon amiV... V..., la campagne, la forêt. L'enchaînement qu'on y découvre est dû uniquement h la permanence des lézards et de Vasplenium. Bien mieux, il est probable que ce sont les lézards dont j'ai rêvé dans le principe qui ont fait réapparaître à mon esprit la gravure du voyage de M. Biart.

Quelquefois la suite des rêves consiste en un sentiment persistant. Supposé que l'on soit sous l'empire d'une mauvaise digestion ou d'une fatigue de l'esprit, on ne rêve que contrariétés, qui s'enchaînent ou restent sans liaison.

Résumons ces derniers points en quelques mots. L'incohérence du rêve nous frappe, parce que, au réveil, voire même pendant le sommeil, l'esprit s'obstine à chercher de l'unité dans ce qui n'en a pas et réunit en un tout des choses disparates. Et quant à la logique du rêve, il faut distinguer. Certaines de ses parties se lient parfaitement. Mes lézards, sortis de leur trou, sont surpris par la neige qui les engourdit ; je les réchauffe et m'ingénie il les faire rentrer dans leur demeure. Cet enchaînement est dû , sans nul doute , ii ce que les idées de lézard et de froid ont réveillé une série d'expériences antérieures : les lézards habitent des trous ;

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