‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 99 sur 119 · ET L'ÉTONNEMENT , LA MORALITÉ ET LA PUDEUR · texte numérisé non relu

ET L'ÉTONNEMENT , LA MORALITÉ ET LA PUDEUR

ces lignes , explique cette sorte de rêve par « une certaine sensation vague de l'état de dépouillement presque complet dans lequel on se trouve au lit ». J'hésite à accepter cette explication ; pourquoi les hommes auraient-ils rarement des songes semblables? Ils proviennent, je crois, de ce que les femmes ont toujours peur qu'on ne les surprenne en chemise ; en mille occasions leur pudeur est en alarme, et leurs rêves réalisent ce qui, dans la veille, n'est qu'une crainte.

Si vous rêvez qu'on vous surprend en flagrant délit plus ou moins grave, vous avez honte de vousmême et devant les autres. M. Maury a éprouvé de l'étonnement et de l'embarras dans son rêve aux salsifis '.Ce qu'il peut y avoir devrai dans cette affirmation, c'est que souvent des actes dont la seule pensée nous révolte , semblent nous avoir paru en rêve tout naturels. Dans la plupart des cas, sinon dans tous , je crois qu'on est victime d'une simple substitution d'images. A l'amant qui croit presser sa maîtresse entre ses bras, l'image d'une mère, d'une sœur, se présente , et il commet un inceste ^

Il est un autre phénomène analogue. C'est celui qui vous fait donner en rêve le nom d'un ami à une figure étrangère. Vous rêvez d'un collègue; au visage de ce collègue s'en substitue brusquement

1 Ouvrage cité, p. 110 et suiv.

* Fit quoque ut interdum non suppeditetur imago Ejusdem generis , sed femina qute fuit ante , In manibus vir uti factus videatur adesse , Aut alia ex alla faciès œtasque sequatur.

(Lucr. De Natura rericm, IV, 818 sqq.)

un autre, mais le nom reste, et à votre réveil vous dites que vous avez rêvé d'un tel , mais que le héros de votre rêve ne lui ressemblait pas *.

Pareille aventure n'est pas rare dans la veille ; vous avez l'esprit préoccupé d'une personne ; vous vous adressez à une autre qui est devant vous, et vous lui donnez le nom de celle qui vous préoccupe. M. Maury, pour payer un garçon de restaurant, tire de son porte-monnaie d'abord neuf francs , puis un paquet de salsifis portant le contrôle de la monnaie -. Il est clair qu'ici son esprit a joint des images incompatibles, comme on a vu plus haut l'esprit relier

1 Le recueil de M. Tarde est plein de rêves piquants. Il a trouvé un mot heureux pour qualifier ce phénomène : il l'appelle la débaptisation des images. C'est ainsi qu'une nuit , il a vu en rêve , « perchés sur les branches , des chats , de vrais chats , qu'à son réveil il a reconnus être des chats, mais que, pendant son rêve, il croyait être des oiseaux. » — Dans un autre rêve , l'un de ses parents lui apparaît sous la forme d'une larve d'insecte, d'un long ver qui se tortillait partout sur ses papiers et qui le gênait fort. « J'aurais voulu l'écraser, mais j'en étais empêché par l'idée que c'était un membre de ma famille. " — Le 23 avril 187.., il voit , en songe , sa maison , ombragée d'arbres fantastiques ; il se disait, en la regardant, que c'était le château de C. « qui m'est pourtant si bien connu, et auquel mon habitation ne ressemble nullement ". — Dans ces notes, je lis un exemple curieux d'altruisation (phénomène à rapprocher dej la débaptisation) tout à fait semblable à celui que j'ai relaté plus haut (pages 26 et suiv.) : « Rêvé que j'étais chez moi, à la campagne, non pas en qualité de maître de maison, mais comme invité. «

* Ouvrage cité, chap. VI, p. m.

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