‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 104 sur 119 · COMME OBJET DU SOUVENIR · texte numérisé non relu

COMME OBJET DU SOUVENIR

à l'instant, je me souviens d'avoir rêvé la nuit même que j'y ressentais une démangeaison beaucoup plus forte, que je m'étais mis à la nettoyer avec une plume, et que j'en retirais des quantités invraisemblables de matières sébacées. Ce rêve se représentait h ma mémoire tout à fait isolé. Je ne me rappelais ni ce qui l'avait précédé, ni ce qui l'avait suivi. Il est propre à nous mettre sur la voie de la réponse à la question soulevée.

Sans aucun doute , ce rêve était le produit d'une certaine excitation de mon oreille , et cette excitation avait réveillé un souvenir. Un de mes amis intimes, un professeur d'athénée, crut un temps s'apercevoir qu'il devenait sourd,, et il en était vivement préoccupé. Il me fit part de ses craintes. Je lui demandai s'il était bien certain de n'avoir pas laissé s'obstruer le conduit auditif. L'idée que pareille chose fût possible ne lui était jamais venue. Je lui taillai une plume d'oie avec laquelle il se mit en devoir de dégager le canal. J'avais deviné juste. Mon ami fut débarrassé de ses appréhensions.

Chacun voit aisément la raison de mon rêve. Mais il eût été possible que le chatouillement ne se fût pas fait sentir à mon réveil, et, dans ce cas, mon rêve eût sans doute passé inaperçu. C'est cette irrition qui l'a représenté à mon esprit , parce qu'elle était commune à la périphérie pendant le réveil et à la périphérie active pendant le rêve.

Un de mes collègues , à son lever , remarque par terre une lampe renversée. Cette vue le fait souvenir tout à coup d'un rêve qu'il vient de faire cette nuit même et dont la chute d'un corps avait été le

point de départ. Il est probable que, sans la vue de la lampe, ce rêve ne lui fût pas revenu. Donc , pour qu'un rêve se représente h la mémoire, il faut que l'état affectif qui l'a provoqué subsiste ou se renouvelle en tout ou en partie pendant la veille.

Il ressort de là que les rêves dont on se souvient le plus communément , sont ceux que l'on fait au moment du réveil, parce qu'ils s'entremêlent davantage avec les impressions que l'on conservera dans la journée. Le rêve est ainsi une source nouvelle de connexions. Voilà pourquoi un rêve a eu le privilège de fixer dans ma mémoire le nom de Vasplenium. Ceux au contraire que l'on fait pendant le sommeil profond n'ont presque aucune occasion de se revivifier, parce que l'excitation particulière qui y a donné lieu n'a, pour ainsi dire, aucune chance de se représenter de nouveau. C'est le hasard et le genre même de l'excitation qui a chez moi remis en lumière le rêve que je viens de raconter.

On s'explique de la même façon pourquoi on se souvient parfois du seul caractère du rêve , gai , effrayant, erotique. C'est qu'au réveil quelque chose de la gaieté, de l'effroi, de la disposition amoureuse dure encore.

Enfin, c'est toujours dans le même ordre de cause qu'il faut chercher la raison d'une aventure assez commune. On vient de faire un songe qu'on juge remarquable; on se réveille, on le repasse dans sa mémoire, en se promettant bien de le retenir. On se rendort , et le lendemain , la plupart du temps , on en a oublié tous les détails ; on se rappelle seulement qu'on en a fait un et qu'on l'avait

Page 1