‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 14 sur 119 · LE DÉDOUBLEMENT DU MOL · texte numérisé non relu

LE DÉDOUBLEMENT DU MOL

tous les jours avec plus de plaisir qu'il eu était content. Ce plan réunissait, à ce qu'il paraît, toutes sortes de qualités difficilement conciliables: il était original et rationnel, pratique et artistique; bref, c'était un chef-d'œuvre. L'auteur de cette huitième merveille se promenait à toute heure du jour dans ses projets d'appartements , approuvant leurs combinaisons , louant leur disposition , se pâmant en leur ordonnance. Une de ses récréations favorites, c'était de s'imaginer qu'il faisait voir cette demeure à des visiteurs capables de sentir le vrai beau , et il se rengorgeait en recevant les éloges que ne manquaient pas de leur arracher à chaque pas les aménagements si profondément calculés de cet incomparable édifice. Sa naïve vanité brodait sur ce thème des variations à l'infini.

Un jour, étendu mollement dans un fauteuil, il commença dans sa tète un petit drame. Des revers de fortune le forçaient à vendre cette maison— qui, notez-le bien , n'était pas encore sortie de terre. Un amateur se présentait, et voilà qu'il le faisait voyager d'étage en étage jusqu'au grenier, puis redescendre dans le sous-sol, ne lui épargnant la visite d'aucun des recoins de sa propriété. Comme tous ceux qui avaient eu avant lui la faveur d'être introduits dans le sanctuaire , l'amateur était émerveillé et laissait échapper à chaque détour des signes d'une approbation sans réserve. Sur ces agréables pensées , mon ami se laisse aller au sommeil , et brusquement voilà les rôles qui s'intervertissent. C'est lui maintenant qui se trouve en face d'un propriétaire obligé de louer ou de

vendre , c'est lui qui est enchanté des agréments sans nombre de cette savante habitation et qui marche de surprise en surprise et passe de l'étonnement h l'admiration , de l'admiration à l'extase. Et il ne faut pas oublier un dernier détail. Notre bourgeois, transformé en visiteur, ne connaissait nullement la maison qu'on lui montrait, et néamnoins c'était bien celle dont il avait dressé le plan et dont un autre lui expliquait les avantages.

Cette observation est caractéristique et jette les plus vives lumières sur le phénomène dit du dédoublement du moi. Essayons donc de pénétrer jusqu'à la racine de cette sorte de manifestation. Je me mets pour un instant à la place de mon ami , et je vais tâcher d'analyser ce qui se passera en moi à l'état de veille.

Je vais et viens dans ma maison projetée ; mais ce moi qui admire n'est évidemment pas le moi réel qui habite pour le moment une maison en pierres et en briques et qui est assis sur une chaise au coin de son feu. Ce moi vagabond est un dédoublement du moi sédentaire qui le suit partout des yeux dans sa promenade et qui est témoin de ses ravissements. Je me vois arpentant les pièces, montant et descendant les escaliers, ouvrant les portes et les armoires. En somme, je conduis un alter ego, un autre moi môme, à travers le bâtiment futur, comme j'y conduirais un étranger.

Et même, en examinant la chose de plus près encore, cet être ilctif, cet être vague et indéterminé, à qui mon imagination fait parcourir une maison idéale , je puis tout aussi bien en faire un étranger.

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