‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 15 sur 119 · LE DETRIPLEMENT DU MOI · texte numérisé non relu

LE DETRIPLEMENT DU MOI

Mais, quel que soit le caractère dont il me plaise de le revêtir, c'est au fond une émanation du moi, c'est en réalité moi-même.

Il y a plus : il peut y avoir détriplement du moi. Une seconde émanation du moi peut suivre l'étranger dans sa visite, et voilà la maison peuplée de deux êtres. Je pourrais en continuant de la sorte, y introduire un nombre indéfini de personnes. L'étranger serait, par exemple, accompagné d'un ami à qui il communiquerait ses impressions ; j'assisterais à leur entretien et je pourrais encore imaginer sans peine des complications telles que celle-ci : qu'ils parlent une langue étrangère dont ils ne me supposent pas la connaissance, mais qui m'est tout aussi familière qu'à eux-mêmes. Pour plus de simplicité , tenons-nous-en au détriplement. Des deux personnages que j'ai mis dans la maison , l'un porte le nom de moi , l'autre celui d'un non-moi. Ce dernier est censé n'avoir encore rien vu, le premier lui fait voir tout. Or, de ces deux individus, y en a-t-il un qui soit de préférence le vrai moi ? Évidemment, ils sont moi l'un au même titre que l'autre. De deux émanations du moi, l'une peut donc savoir, l'autre ignorer une même chose. Il n'y a en cela aucun mystère , si ce n'est cet éternel mystère qui enveloppe tous les phénomènes de l'àme.

Ai-je besoin maintenant de revenir au sommeil ? Qui ne voit que, dans le sommeil, ce qui se passe toujours est un dédoublement du moi, puisque le moi réel dort « tout nu dans son lit » et que le moi du rêve est un autre que celui-là , éveillé, habillé, parlant et gesticulant? Et quant au phénomène

qu'on a qualifié de dédoublement, c'est, en dernière analyse, un détriplement du moi. Mais, comme il ne peut exister deux moi en face l'un de l'autre, l'un des deux moi fictifs est nécessairement altruisé, si je puis forger cette expression. L'amateur et le propriétaire étaient bien le même moi. Dans la vie ordinaire, sans doute, le moi est le propriétaire ; mais , dans la vie d'imagination , il n'y a rien d'étrange à ce que ce soit l'amateur.

Cette altruisation est une opération des plus communes, et elle peut être plus ou moins complète. Quand je me rappelle mon enfance, je m'altruise en un enfiint ; quand je me rappelle mon ignorance d'alors , je m'altruise en un ignorant. Et tenez , — car tout psycbologiste est obligé de faire l'aveu même de ses faiblesses s'il croit par là jeter du jour sur quelque problème obscur — je viens encore de m'altruiser : le bon bourgeois, c'est moi.

Il m'arrive comme à tout le monde, surtout le soir, de m'endormir au milieu d'une lecture. J'ai observé maintes fois qu'au moment du passage de la veille au sommeil, le lecteur fait cbez moi place au conférencier et que je me figure exposer le contenu du livre devant un auditoire plus ou moins nombreux. Bientôt j'y entrelace mes propres idées, et enfin, des non-sens. Voilà un phénomène qui est l'inverse de l'altruisation.

Du reste, quel rôle le lecteur joue-t- il au juste quand il lit? Entend-il que l'auteur lui parle ou bien fait-il lui-même la lecture pour autrui ? Ce petit problème assez curieux, j'ai essayé souvent de le tirer gu clair sans y réussir.

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