‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 16 sur 119 · M. RADESTOCK: L'ILLUSION DANS LE REVE · texte numérisé non relu

M. RADESTOCK: L'ILLUSION DANS LE REVE

Dans tout le cours de ce sixième chapitre, M, Radestock nous signale ainsi un à un, les caractères particuliers qui distinguent les rêves des idées objectives. Il parle, par exemple, de la notion de causalité dans le rêve, de l'immoralité du rêve, et, à ce propos, il examine jusqu'à quel point on peut être déclai-é responsable de ce que l'on fait pendant son sommeil. Il fait remarquer combien habituellement , excepté chez les enfants , les songes sont fugitifs et laissent peu de prise au souvenir.

Après cela, il traite en deux pages de V illusion dont les rêves nous font le jouet.

A cet égard, en effet, les rêves se distinguent des autres produits de l'imagination dont chacun constate sans peine l'inanité. Or, d'après moi , c'est un autre point capital , essentiel , fondamental de toute théorie du rêve, et l'auteur passe outre avec trop de légèreté. Ce n'est pas que, comme toujours, il ne dise d'excellentes choses , mais il ne dissipe pas tous mes doutes. Je lui laisse la parole.

A côté de la faculté de compréhension, la conscience en a une autre : la faculté non moins importante de la distinction. L'homme sépare ses représentations les unes des autres ; dans l'ensemble de ses activités psychiques, il distingue les groupes durables et les impressions particulières et variables ; il classe et ordonne ses idées d'après certains points de vue daiis des cercles définis où il ne range que les semblables et d'où il écarte les dissemblables. Il sait aussi faire la différence entre les images de souvenir plus faibles et les sensations présentes qui sont plus fortes ; et , parmi ces dernières , entre

celles qui lui sont fournies par son propre organisme et celles qui lui viennent du dehors. Par Ih, il apprend à opposer son propre corps aux choses extérieures qui viennent l'affecter, et son propre moi, en tant que somme des impressions corporelles et des activités psychiques, à d'autres êtres auxquels il accorde une réalité indépendante dans le genre de la sienne. Cela fait qu'il sait, dans l'état de veille et de santé, qu'un souvenir est autre chose qu'une intuition , et que, (hius la plupart des cas, il peut discei-ner un produit de son imagination d'avec une chose existante, hien qu'il ne puisse pas toujours juger avec clarté de ce qui, dans toute représentation, est proprement objectif et de ce qui est proprement subjectif.

Mais, dans le rêve ou dans le délire, il en est autrement. Ici, continue l'auteur, l'exaltation de l'activité nerveuse centrale (n'est-ce pas vraiment dommage de voir des mots prendre la place d'une explication véritable?) prêle aux produits de la lantaisie une vivacité qui n'est d'ordinaire le propre que des impressions immédiates et qui annule l'activité de l'âme. Nous tenons pour vrai tout ce que

■ notre imagination nous offre, le passé redevient présent, nous prenons nos espérances et nos désirs pour des faits, des monstres absolument impossibles pour des réalilés. Parfois la même chose nous

-arrive quand, sans que nous dormions, nous nous laissons aller à être les dupes volontaires des mensonges de notre imagination. Mais ces cas sont rares « parce que les ressouvenances n'ont pas tout à fait la force des impressions immédiates et que nous

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possédons la faculté de nous orienter par le monde réel ». Dans le sommeil, au contraire, nous ne recevons du dehors que des impressions affaiblies ; car, pour peu qu'elles s'accentuent, elles amèneraient le réveil ; elles sont incapables d'inviter la conscience à réagir; et le rêveur, sans nouvelles du monde qu'il habite , s'en construit un autre de ses propres idées. D'où le dicton d'Heraclite rappelé plus haut, que, dans le sommeil, chacun a son monde à soi, tandis que, dans la veille, le même monde est commun à tous. Vers le matin seulement, li l'approche du réveil, no.ns redevenons sensibles aux choses extérieures , les activités supérieures de l'esprit se remettent en branle, et l'illusion s'évanouit.

J'ai reproduit ce passage presque tout au long. Comme on le voit , c'est fort bien dit ; quelques-uns penseront même qu'il n'y a rien à y ajouter; et, pour ma part, la phrase que j'ai mise entre guillemets me paraît contenir le principe delà solution. Et pourtant j'insiste. Je suis ici devant ma table couverte de papiers et j'écris ces lignes que le lecteur a sous les yeux. Je ne pense pas être le sujet d'un rêve ; mais, comme le dit Descartes-, j'ai parfois rêvé semblable chose, tout en me disant en plein rêve que je ne rêvais pas. Tout récemment je fais un rêve extrêmement compliqué, assez bien enchaîné, et très intéressant. Puis je m'avise tout d'un coup qu'il mérite d'être noté, et, toujours rêvant, je le consigne soigneusement sur une feuille de papier brouillard. Ne rêvé-je pas encore en ce moment que je l'écris sur papier ordinaire ?

On me dira que je puis m'orienter par le monde extérieur, ce qui est vrai ; le soleil brille, une brise rafraîchissante se joue dans le feuillage qui s'étale devant ma fenêtre; au loin j'entends le roulement des voitures et la trompette d'un enfant qui m'écorche les oreilles — mais tout cela ne fait-il pas partie de mon rêve? M. Radestock ne dit-il pas lui-même, et j'ai souligné les mots, que, dans la plupart des cas , on peut reconnaître les imaginations d'avec les images réelles ? Il y a donc des cas oti on ne le peut pas. Ne suis-je pas dans un de ces cas ? et si cela se présente, ne fût-ce qu'une fois, d'où puis-je m'assurer que cela ne se présente pas toujours ? Dans une note, qui aurait dû figurer dans le texte, M. Radestock parle d'un étudiant polonais qu'il a connu dans une société scientifique. Cet étudiant a été somnambule, et aujourd'hui il lui arrive souvent en songe d'avoir la conscience que tout ce qu'il rêve n'est pas vrai, et néanmoins les images fausses ne s'en vont pas. J'ai connu des fous qui en étaient là. Comment cela est-il possible? qu'est-ce donc que la conscience de la réalité ?

Je le répète, on peut, dans une certaine mesure, penser que M. Radestock a dit tout ce qu'il fallait dire, mais, sur ce point spécial, j'aurais désiré une analyse plus détaillée, plus vigoureuse et plus profonde.

Ce même défaut de profondeur , je le remarque encore dans le chapitre neuvième. Je ne dis rien des chapitres septième et huitième, où il s'agit principalement du somnambulisme et de la diversité des rêves, parce que cela m'entraînerait trop loin. Dans

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ce neuvième chapitre, l'auteur compare la folie et le rêve. « La folie est un rêve d'éveillé «, a dit Kant. L'auteur ne fait guère que commenter cette définition; il se livre à son goût pour les descriptions où, généralement, il réussit bien ; malheureusement il emploie beaucoup d'images, de métaphores et de comparaisons, qui ont bien leurs charmes , mais qui manquent de solidité. La comparaison doit éclaircir et confirmer l'explication , elle ne doit pas venir à sa place. Or, de comparaisons en descriptions, et de descriptions en comparaisons , M. Radestock est parvenu , tant il me fait voir de ressemblances et d'analogies, à embrouiller et si bien emmêler les choses que je ne sais plus où est la différence entre l'homme endormi qui rêve et le fou. Et pourtant personne ne s'y trompe : le fou n'est ni un dormeur ni un somnambule.

Le même défaut de précision se constate dans le dernier chapitre, qui traite de la rêverie et de la rêvasserie.

La conclusion de son œuvre, l'auteur la formule comme suit : « C'est par des dégradations nombreuses , mais continues et indivisibles , que la conscience éveillée passe à la conscience du sommeil et du rêve, et entre la santé et la maladie de l'âme on ne trouve en aucune façon une limite tranchée, mais il existe un grand domaine intermédiaire de troubles et de désordres. Personne ne pourrait dire exactement où la raison finit et où la déraison commence ». Fort bien ; mais tout mon être se révolte à cette conclusion qui confond toutes choses , et qui , en dernière analyse , supprime la raison et la chasse

Sô INTRODUCTION.

de l'univers. De ce qu'il y a des intermédiaires entre deux états opposés , il ne s'en suit pas que l'un soit l'autre. Entre la courbe et la ligne droite il y a toutes les transitions possibles , mais il n'y a qu'une ligne droite ; entre 0 et 1 , il y a toutes les valeurs imaginables , mais aucune d'elles n'est le zéro ni l'unité.

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