ECLAT DES CONCEPTIONS DE LA FOLIE
sira jamais à mettre la main sur ses bêtes, qui s'enfuiront à son approclie. Elle se dira, dans sa folie, qu'un malin génie la tourmente et l'empêche d'exercer son office de fermière; elle iinira par s'expliquer la chose d'une façon vraisemblable à ses yeux , et Dieu sait jusqu'où la logique des suppositions peut la conduire.
On connaît ce genre de spectacle dont tout l'intérêt se tire d'une illusion d'optique. Sur la scène se meuvent des acteurs réels et aussi des ombres insaisissables dont le corps n'offre aucune résistance aux épées et aux massues, qui apparaissent subitement et qui disparaissent de même. Admettons pour un instant que l'acteur puisse être victime de ce jeu de scène. Il aura devant lui un personnage qu'il verra , mais qu'il ne pourra toucher. Se dira-t-il que c'est une illusion? Peut-être. Mais où sera le sens abusé? Sera-ce la vue qui voit ce qui n'existe pas , ou le toucher qui ne touche pas ce qui existe? Appuyé sur l'expérience, il est possible qu'il finisse par se persuader d'une erreur dans ses perceptions visuelles ; mais il est possible aussi qu'il en perde la raison.
Le malheureux insensé qui croit avoir le ventre rempli de grenouilles ou de crapauds , et qui, lorsque vous cherchez par démonstration à le guérir, les empoigne avec ses mains, vous les met devant les yeux ou vous les jette à la face, est victime d'une triste illusion , sans doute ; mais comment pourrait-elle ne pas se produire? Les fondements de notre croyance aux choses réelles sont-ils d'une nature différente?
De là celte conclusion , à première vue paradoxale , mais néanmoins de la plus rigoureuse exactitude : c'est que l'halluciné obéit à une loi naturelle quand il croit à la véracité des images fantastiques qui hantent son esprit. En cela il se comporte exactement comme moi (jui, en ce moment, suis intimement persuadé que j'ai une plume à la main, du papier devant moi, et que j'y écris le résultat de mes réflexions. El autant je regarderais comme un non-sens la lenlalive de quiconque voudrait chercher îi me convaincre que je rêve, autant il doit nous trouver mauvais plaisant quand nous nions et voulons lui faire révoquer en doute l'existence de ce qu'il voit, de ce qu'il entend, de ce qu'il manie tous les jours.
« Écoutons , dit Albert Lemoine * , la réponse d'une hallucinée à qui le médecin voulait démontrer son erreur, a Comment connaît-on les objets? Parce « qu'on les voit et qu'on les touche. Or je vois, ce j'entends et je touche les démons qui sont hors de « moi, et je sens de la manière la plus distincte ceux « qui sont dans mon intérieur. Pourquoi voulez- « vous que je répudie le témoignage de mes sens, « lorsque tous les hommes les invoquent comme «l'unique source de leurs connaissances? « Et lorsqu'on lui donnait comme preuve l'exemple des autres hallucinés qu'elle reconnaissait être dans l'erreur : « Ce que mon œil voit, mon oreille l'en- « tend , ma main le touche. Les malades dont vous
1 Ouvrage cité, p. 114. La citation est de troisième main. Elle est, d'après la note, tirée de Bayle, Revue médicale, 1820.