‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 35 sur 119 · ÉCLAT DES CONCEPTIONS DE LA FOLIE · texte numérisé non relu

ÉCLAT DES CONCEPTIONS DE LA FOLIE

« me parlez se trompent ; l'un de leurs sens est « contredit par l'autre; pour moi, au contraire, j'ai «l'autorité de tous. « Si, quoique bien éveillé, continue l'auteur, le fou croit à la réalité des images ou des bruits qu'il voit et qu'il entend , c'est par cela même qu'il est éveillé , et ne peut douter pour cette raison de la véracité du témoignage de ses sens. »

Comme l'analyse du sommeil, celle de la folie nous amène donc aussi à faire deux parts dans les phénomènes qu'elle présente, et à distinguer ce qui est morbide d'avec ce qui en découle naturellement en vertu de notre expérience antérieure, de nos habitudes intellectuelles et de nos instincts.

L'homme endormi voit parfois un bâton s'animer, un meuble parler , un homme revêtir la forme d'un oiseau. Les poètes, ces rêveurs volontaires, peuplent les forêts d'arbres enchantés qui saignent quand on les frappe, qui trouvent des accents de menace ou de supplication, qui se transforment subitement en monstres ou en femmes pour vous effrayer ou vous attendrir. On sait en quels animaux Circé métamorphosa les compagnons d'Ulysse; et le Tasse et l'Arioste ont doué les enchanteurs des pouvoirs les plus redoutables.

L'homme endormi est une dupe momentanée; les poètes sont des dupes volontaires. Mais il y a aussi des dupes involontaires et incorrigibles, qui prennent des moulins à vent pour des géants , des Maritornes pour des princesses ' , et des marion-

1 Don Quichotte, chap. XVI. Il faut relire ce délicieux chapitre, où le mélange de lai fiction et de la réalité abuse si bien l'illustre Chevalier de la Manche.

nettes pour des personnages en chair et en os. La raison de leurs illusions nous est connue : c'est que les vaines images de leur cerveau les frappent avec la même vivacité que les images réelles. Et, s'ils ne doutent pas de la vérité de celles-ci, pourquoi douleraient-ils de la vérité de celles-lh?

Dans la chambre où j'écris ces lignes sont accrochées, sur le mur en face de moi , des gravures. Je suis absolument certain qu'elles sont là. Or, si audessus ou à côté de ces gravures, tous les jours j'en voyais d'autres qui pourtant n'existeraient pas; si je m'imaginais les toucher, les décrocher, les épousseter ; si je croyais me rappeler d'où et comment elles me sont venues, je devrais logiquement avoir foi en leur existence. Je suis et je me sens éveillé quand je vois les premières , pourquoi devrais-je croire que je rêve quand je vois les secondes? Ma foi erronée n'a-t-elle pas pour garant ma foi légitime ? L'affirmation de mes proches que ce serait là une idée délirante pourrait momentanément jeter un certain trouble dans mon esprit ; mais je me persuaderai bien plus facilement et bien plus raisouuablement qu'ils ont comploté de se moquer de moi , que je ne révoquerai en doute le témoignage constant de mes sens *. Si je ne sais pas comment ces tableaux sont venus là , je croirai plutôt à un

'■ " Après avoir vainement lutté contre cette puissance qui le domine, il (le malade) est conduit le plus souvent à des explications erronées ; il attribue, par exemple , les idées qui l'obsèdent à un être étranger. " {BaiUarger, cité par ■NI. Alf. Maury, op. cit., chap. VII, 158).

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