‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 36 sur 119 · AFFAIBLISSEMENT DES PERCEPTIONS DU FOU · texte numérisé non relu

AFFAIBLISSEMENT DES PERCEPTIONS DU FOU

défaut de mémoire qu'à une erreur continue. Si enlia ils se relusent à se laisser décroclier, je serai en proie à une grande inquiétude. Je me dirai que je suis le jouet d'un mauvais rêve ; si j'ai été élevé dans des idées superstitieuses, je soupçonnerai une intervention diabolique ; si eniiujesais, pour l'avoir vu ou l'avoir lu , que de pareilles illusions peuvent être l'effet d'une maladie , je me rendrai compte de mon état , je m'en tourmenterai probablement , comme aussi il pourra se faire que j'en prenne mon parti. On connaît l'abîme de Pascal et l'enfer de Descartes. C'est à cette conclusion que je m'arrêterai presque certainement si les apparitions sont passagères, intermittentes ou périodiques, les raisons de douter étant, dans ce cas, plus puissantes que les raisons de croire.

Je viens de passer rapidement en revue les diverses sortes d'ballucination, depuis la folie caractérisée jusqu'à la plus simple des maladies mentales. On remarquera que les illusions y sont partout motivées, et que l'halluciné fait acte de conscience précisément parce que, à tous les autres égards, il est en communication avec l'extérieur. C'est là ce qui leur donne un caractère de cohérence qu'on rencontre bien rarement dans les rêves.

Mais il est des folies d'une nature toule différente. Les déments et certains fous mélancoliques , dont l'état tient principalement à une anémie ou à un épuisement du cerveau, ont des idées dont la bizarrerie ne le cède nullement à celle de nos songes. Un jardinier qui porte une botte d'osiers se transforme à leurs yeux en un gendarme qui conduit

leur ennemi en prison. J'ai connu une jeune mère qui, affaiblie par des accouchemenls successifs, perdit momentanément la raison. Elle s'imaginait , par exemple, que les poulets que troussait la cuisinière étaient ses propres enfants, et rien n'était plus déchirant à voir et à entendre que ses angoisses maternelles. Il y avait lii une de ces superpositions d'images dont j'ai parlé plus haut. Il faut chercher l'explication de ces cas et d'autres analogues dans l'engourdissement de la réceptivité, ce qui établit un rapprochement entre ces sortes de maladies et le sommeil.

Il n'entre pas dans mon sujet de rechercher les causes possibles de la folie. Pourtant la question peut être envisagée sous un point de vue tout théorique et tout psychologique. Il ressort de ce que j'ai dit jusqu'à présent que les hallucinations peuvent tenir h deux causes au plus. Ou bien elles proviennent de ce que les conceptions erronées ont acquis un éclat comparable à celui des perceptions; ou bien de ce que, au contraire, la faculté de percevoir s'est affaiblie au point que les images réelles sont grises et ternes autant que les images fictives. Il est possible que souvent ces deux causes agissent à la fois ; c'est un point que je n'ai pas à examiner.

Mais quoi qu'il en soit, on peut étendre aux divagations de l'insensé la définition qu'Aristote donne des rêves, en l'élargissant un peu, et dire qu'elles sont propres au fou en tant qu'il est fou. Entre les conceptions du fou et celles de l'homme sensé, il n'y a donc pas de différence sous le rapport psychologique ; la différence est physiologique , et, pour préciser davantage, purement pathologique.

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J'aborde maintenant les autres questions qu'il me reste à traiter. La première est celle de savoir à quel caractère on peut reconnaître pratiquement une conception d'une perception , du moment qu'elles ont l'une et l'autre le même éclat. La réponse est bien simple. La conception est toute personnelle , la perception est commune à tous. Les gravures qui sont dans ma chambre, tout le monde les voit , tout le monde peut les toucher; celles qui sont dans mon imagination sont inaccessibles pour tous , excepté pour moi.

Donc, en matière de perceptions et de conceptions, le témoignage des autres hommes est le seul critérium qui puisse nous guider.

Mais ce critérium n'est malheureusement pas inftUllible. N'arrive-t-il pas quelquefois que des populations entières voient des apparitions merveilleuses ? Dans son livre si instructif intitulé D^ rétucle de la nature *, M. Houzeau, ancien directeur del'Observatoire de Bruxelles, cite les lampes sépulcrales , déposées par les Romains dans leurs tombeaux , et que de nombreux témoins affirmaient avoir vues brûler encore, lorsque l'intérieur des tombes était mis au jour. Voilà un fait parfaitement impossible, et, au reste, bien facile à constater. Or, que lisons-nous dans les procès-verbaux de l'ouverture d'un sépulcre romain dans l'île de Nisida, près de Naples, et réunis par Porta - ? « Des hommes

1 Bruxelles , 187G , p 99.

* Magia naturalis , grande édition de 1589, lib. XII cité par M. Houzeau,

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graves, honorés, apparteuant à différentes professions, dit M. Houzeau , entre autres un magistrat renommé , attestent , pour l'avoir vu de leurs yeux etde la manière la plus authentique et la plus absolue , des miracles chimiques qui n'étaient pour eux qu'un secret perdu. » En plein xviu'' siècle, les miracles du diacre Paris sont appuyés d'un ensemble de preuves dont les événements historiques les mieux établis pourraient difticilement s'étayer. Enfin , ce qui est plus fort, ne voyons-nous pas de nos jours des philosophes, des savants, des naturalistes, des Fechner, des Zollner, des Ulrici, des Wallace se laisser mystifier par les jongleries spirites d'un docteur Slade?

Cependant, en thèse générale, les idées d'un fou en tant que fou sont incommunicables , elles ne savent pas s'imposer à d'autres ; aussi est-il toujours disposé à regarder comme des insensés ses compagnons d'intbrtune , ou comme des gens bornés ou aveuglés, les visiteurs du dehors. Et, néanmoins, une réflexion ultérieure nous rejette dans la perplexité. Que d'hommes de génie se sont vus traiter de fous par de beaucoup moins sages qu'eux ! Pour ne rappeler que deux exemples pris dans l'histoire contemporaine, que d'illustres personnages n'ont pas au début voulu croire à l'avenir des chemins de fer ni même à leur mise en pratique ? Et ton' récemment n'a-t-on pas entendu des sociétés savantes qualifier irrévérencieusement les premières annonces de l'invention du téléphone? Si les maisons de santé abritent des inventeurs du mouvement perpétuel et autres machines physiquement

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impossibles, ne se sont-elles pas aussi parfois refermées sur un rêveur sublime? D'où ce dicton, absurde au fond , mais vrai pour le vulgaire , que le génie et la folie ont plus d'un point de contact.

Nous ne sommes pas au bout des difficultés. Il est arrivé que des fous sont parvenus à faire accepter b. d'autres fous les prétentions les plus déraisonnables. M. Spring, l'auteur de la Symptomatoloyie ou Traité des accidents morbides , me racontait un jour qu'il avait connu dans un asile d'aliénés un Dieu le Père qui s'était conquis un certain nombre d'adorateurs. Et, en fait, ne voit-on pas des nations entières, de vastes sociétés humaines , croire à l'infaillibilité d'un homme qu'en dernier résultat d'autres hommes ont investi de cette prérogative ?

Tout bien considéré et tout bien pesé, on est toujours ramené fatalement à cette conclusion * que

1 Voir ma Logique scientifique , Bruxelles et Liège , 1865, et ma Logique algorithmique, ihid. 1877. Qu'il me soit permis, à l'occasion de ce passage , de mentionner les intéressants et remarquables articles de M. Paulhan, qui ont paru dans la Revue philosophique (juillet, août et septembre 1879). Il touclie, dans le dernier surtout, par plusieurs côtés , à certaines questions spéciales que je viens de traiter , et il me fait l'honneur de me citer, entre autres fois, à propos de la théorie de la certitude (n° de septembre, page 302). Oserai-je appeler son attention sur les lignes qui vont suivre , arrêtées et écrites longtemps avant que j'eusse pris connaissance de son travail, et où j'essaie de concilier le scepticisme scientifique avec le dogmatisme pratique,

auquel nul ne peut échapper ?

j'ai énoncée ailleurs: c'est que si, d'une part, la vérité existe, d'autre part, le critérium absolu de la vérité n'existe pas ; qu'il faut distinguer entre la certitude subjective et la certitude objective ; que notre persuasion , si ferme qu'elle soit , peut être non fondée ; que la vérité pour nous ne peut avoir qu'un caractère tout provisoire.

Le seul motif, en effet, qui nous fasse rejeter une proposition, se déduit des contradictions qu'elle présente avec d'autres propositions considérées par nous comme vraies. Or, comme le nombre de ces dernières tend toujours à s'accroître , rien ne nous garantit que de nouvelles contradictions ne surgiront pas un jour ; l'histoire des sciences ne nous a que trop habitués à ce genre de surprises.

Mais si la défiance à l'égard de notre savoir est légitimée par les défaillances de nos facultés intellectuelles , par contre , c'est ici enfin que nous mettons la main sur la vraie pierre de touche de l'état de raison. Comme tout autre phénomène , l'erreur a sa cause, et, h ce titre, elle est explicable et en quelque sorte logique. Cette cause consiste en une vue incomplète des choses \ Se corriger, c'est voir plus et mieux. Sans doute l'esprit humain n'est pas tenu de tout voir, mais il devrait se garder de nier l'existence de ce qu'il ne voit pas. Or, c'est cette négation — excusable , mais imprudente — qui est la source de tous nos faux jugements.

Cette imperfection de notre nature une bonne fois reconnue, il ne convient à personne d'avoir une

^ Yoiv ma. Logique algorithmique, 4« partie.

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pereuasion scientifique absolue et sans réserve concernant aucune vérité , quelle qu'elle soit.

Certes , s'il s'agit de la foi subjective, il nous est impossible de la refuser à ce qui s'impose momentanément à nous, même à Terreur. Cette foi vulgaire et toute pratique exclut l'hésitation.

Mais s'il s'agit de l'adhésion réfléchie , il y a toujours une place, et nous devons laisser une place pour le doute. Il n'y a pas de proposition, si certaine que nous la jugions, qui ne puisse être fobjet d'un doute. Ce doute , qui s'allie parfaitement avec la certitude, est le doute spéculatif. C'est un doute spéculatif qu'émettait Descartes quand, en écrivant ses Méditations, il se demandait s'il ne rêvait pas.

Le doute , comme on le voit , est non seulement conciliable avec la conviction consciente et raisonnée, mais il n'est même possible qu'avec elle et elle le présuppose. Si Descartes n'eût pas été pleinement éveillé et s'il n'eût été absolument certain de l'être, il ne se fût pas posé la question dans le sens qu'il lui donnait. Sosie et Gilles le savetier n'auraient pas douté d'eux-mêmes s'ils n'avaient été dans leur bon sens.

Le doute spéculatif, en effet, n'est pas un doute sincère, un doute vrai, comme en éprouve maintes fois l'homme éveillé , aussi bien que l'homme qui dort et le fou. C'est un doute tout théorique, qui porte sur des choses dont , au fond , on ne doute nullement, et qui se justifie par des considérations générales et supérieures. Ce doute, dont le sentiment n'est pas dupe , est l'apanage de l'esprit en

pleine possession de sa raison, et est en même temps le signe distinctif suffisant et absolu de la certitude raisonnée.

Cette conclusion est , à première vue , étrange , et, à certains esprits, elle paraîtra désolante. Elle pourra servir de nouveau thème aux philosophes désespérés et désespérants, qui en prendront texte pour faire de l'homme un Tantale altéré de vérité. Telle n'est pas notre destinée. Plongés dans l'océan inépuisable de la vérité , il ne nous est pas interdit d'y rafraîchir nos lèvres.

Sans doute , si l'on considère toute science humaine comme une collection de vérités , de faussetés et d'obscuritésjuxtaposées et sans influence les unes sur les autres, et si, par conséquent , on assigne pour but à l'intelligence le soin d'augmenter sans cesse la somme du vrai et de restreindre le champ de l'erreur et de l'inconnu, du jour où l'on s'aperçoit qu'on ne peut rien connaître de certain , on doit se laisser aller au découragement et aspirer après l'anéantissement de la pensée.

Mais rassurons-nous et consolons-nous. Si la certitude absolue nous échappe et nous échappera toujours, la certitude relative et indéfiniment progressive , la seule accessible h notre raison finie , doit suffire h notre ambition et est de nature à la satisfaire. La vérité est une. Il n'y a pas des vérités, il n'y a que la vérité. A parler rigoureusement , les mots « vérité particulière » forment une exactitude et une sorte de non-sens.

Toutes nos sciences, même les plus positives, donnent de la vérité une traduction en partie dou-

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teuse, en partie erronée, en partie incomplète. Ainsi, d'un côté, même dans ces derniers temps , n'a-t-on pas été jusqu'à contester la solidité des bases'de la géométrie? N'a-t-on pas remis en question les fondements de la logique ?

D'un autre côté , croire qu'une proposition , qui en soi, peut être vraie, est néanmoins conciliable avec une proposition dont on ne voit pas la fausseté, c'est ne pas saisir la première dans sa véritable essence. Conclure des principes de la mécanique que le mouvement perpétuel est réalisable, c'est, au fond, leur substituer virtuellement d'autres principes moins justes, bien que l'énoncé en reste le même. Enfin , ne pas avoir tiré d'une proposition toutes les conséquences qu'elle" recèle , c'est n'en pas comprendre toute la portée. Lucrèce, Pascal, Lavoisier, Mayer entendent-ils de la même façon l'axiome que rien ne vient de rien, que rien ne retourne h rien ?

La vérité ne se montre jamais à nos yeux que voilée de la tête aux pieds, et, comme'à la déesse de Sais , aucune main d'homme ne lui ôtera son voile. Mais ce voile est de jour en jour plus transparent , parce que notre vue devient de plus en plus perçante et plus juste.

La vérité n'est donc pas une de ces choses dont nous pouvons poursuivre la conquête en nous les annexant parcelle par parcelle ; elle est plutôt de celles dont la possession entière nous est refusée, mais que l'on doit adorer, et auxquelles on peut s'unir de plus en plus intimement en multipliant les points de contact et les moyens'd'attache. Gardons-

nous seulement de la présomption et de l'ivresse des premiers regards et des premiers embrassements. Si le commencement du savoir, c'est de savoir que l'on ne sait rien, n'oublions pas non plus qu'on ne sait jamais le tout de rien. La modestie, la défiance et le doute , voilà les marques du vrai savoir. La suffisance n'est-elle pas la compagne ordinaire de l'iguorance et de la sottise ?

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