‹ Le sommeil et les rêvesChapitre 39 sur 119 · UN RÊVE · texte numérisé non relu

UN RÊVE

Mais pouvais-je manquer une si belle occasion de consacrer quelques mots de regrets à ces infimes amis qui jamais ne m'ont trompé ?

J'arrive à mon rêve. C'est le premier que je me suis avisé de noter, avec l'intention d'en faire part à une revue scientifique dont on annonçait l'apparition. Je ne sais par quel motif je n'ai pas donné suite à mon projet. Ce qui m'avait alors particulièrement frappé , c'est , d'une pari , le fait que j'avais rêvé d'odeur; et, d'autre part, le rapprochement que j'avais établi-, tout en rêvant , entre un incident de mon rêve et la lecture de la veille. Aujourd'hui j'approfondirai des détails qui n'auraient pu , dans ce temps-là , être f objet de mes réflexions. Je reproduis presque textuellement — on verra pourquoi — le récit tel que je l'avais rédigé le lendemain :

«C'était à la tîn du mois de septembre de l'année 1862. Le soir, avant de me mettre au lit , j'avais lu dans Brillât-Savarin son chapitre sur les rêves. D'après le spirituel conseiller, deux de nos sens, le goût et l'odorat , nous impressionnent très rarement pendant le sommeil, et, si l'on rêve par exemple d'un parterre ou d'un repas , on voit les fleurs sans en sentir le parfum , les mets sans les savourer. Je ne méditai pas autrement sur la chose, je me mis au lit et ne tardai pas à m'endormir.

« Je ne saurais dire si c'était vers deux ou trois heures du matin, mais je me vis tout à coup au milieu de ma cour pleine de neige, et deux malheureux lézards , les habitués de la maison , comme je les qualifiais dans mon rêve , à moitié ensevelis sous un blanc manteau, gisaient engourdis à quelque

dislance de leur trou obstrué. Pourquoi ces petits animaux avaient-ils abandonné leur demeure? A cette question que je m'adressai, je trouvai bientôt une réponse plausible. Un beau soleil devait avoir lui dans la matinée; les intéressants reptiles avaient mis le nez ii la fenêtre, et, attirés par la clarté du jour et la chaleur , s'étaient aventurés au dehors. Le ciel s'était ensuite obscurci tout à coup, un orage {sic) de neige avait éclaté et coupé la retraite aux deux imprudents. Je les réchautTai entre mes mains, et, dégageant leur cachette, je les replaçai à l'entrée , ayant soin auparavant de semer vers l'intérieur quelques fragments d'un asplenium ruta WLRALis, qui croissait sur la muraille. »

Ici, j'interromps un instant ma narration. Tout le monde a pu remarquer , sur les vieux murs ou les rocliers , une charmante petite fougère à feuilles très finement découpées comme celles de la rue : c'est Vasplenium ruta muraria ou rue des murailles. Je ne suis pas botaniste et n'ai retenu que peu de noms de plantes. Je ne connaissais pas celui-là. Or, à mon réveil , je l'avais noté, avec un léger changement , comme on vient de le voir , et je crus tout d'abord que mon imagination l'avait forgé. M'étant informé , j'appris h mon grand étonnement que le nom est réel et que la plante en question croît en effet sur les murs. Uasplenium de mon rêve ne ressemblait pas tout à fait à la plante ainsi nommée. C'était bien une fougère, mais les feuilles en étaient d'un rouge cerise très prononcé , et elles se pulvérisaient dans la main comme des feuilles de laurier desséchées. Je reprends maintenant mon récit.

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